CHAPITRE VI VERS LA RÉACTION
I. — Campagne électorale. Les partis. Le comité réactionnaire et . Bismarck. — Activité de Bismarck à Brandebourg et dans les
environs. Son élection. — Résultats généraux. — Réunion des Chambres. Absence de direction. — Installation de Bismarck à Berlin. Son activité parlementaire. Discours sur l'état de siège, l'amnistie. — La guerre danoise.
II. — La question allemande; ses vicissitudes en 1848. Frédéric- Guillaume IV et les partis en Prusse. Les petits et moyens Etats. L'Autriche. Le prince de Schwarzenberg. — Le Parlement de Francfort; variété des partis. Les débats constitutionnels, élection de Frédéric-Guillaume IV comme empereur d'Allemagne. — Le refus de la couronne impériale.
III. — Discussions à la Chambre sur la constitution impériale et Tétat de siège. Discours de Bismarck. — Dissolution et nouvelle loi électorale. — Troubles à Berlin et en province. — Fin du Parlement de Francfort. — Révolution en Saxe et à Bade. Intervention armée de la Prusse.
I. — En politique, tout est surprise. Depuis la fin d'octobre, nul n'ignorait les projets de la Cour; à plusieurs reprises le roi avait manifesté son intention de rétablir un régime d'autorité ; il avait, en partie, exécuté ce projet par la constitution du nouveau ministère, l'entrée des troupes à Berlin, l'état de siège, l'exil de l'Assemblée nationale à Brandebourg. Il était certain qu'il ne s'arrêterait pas en chemin, et qu'il chasserait les députés. La dissolution était un événement fatal ; elle surprit néanmoins tous les partis, qui furent en désarroi |>ciulant quelques jours. Mais la période éleclo-
VERS L* RBACT1QK 151
il courte, les électeurs primaires de la seconde chambre
onvoqués pour le '±2 janvier, il n'était pas trop de
nues pour mener campagne, et tous se hâtèrent a ta
lutte avec ardeur.
progressistes et démocrates espéraient obtenir du peuple une revanche éclatante. Ils avaient l'avantage de la . îles cadres électoraux à Berlin et en province. Les clubs, qui s'étaient fondés en grand nombre après les journées de mars, étaient des centres naturels d'action et ande. Le parti radical avait créé tout un organisme politique, avec délégation centrale a Berlin, comité . (pie province el représentant dans chaque ville '. Les - du parti libéral parcouraient les campagnes, et simplifiaient le suffrage en posant pour seul programme la o des députés anciens '.
II était grand temps pour le parti réactionnaire de se constituer pour la lutte el.en toute hâte, un comité central se fonda ipîtale , il comprenait des hommes de toutesnuances politiques, nuiis « ^nli Tm-nl disposés a appuyer la monarchie on combat ronlre ce qu'ils appelaient l'anarchie. Ils cherchai- iif a emprunter les armes de leurs adversaires pour agir sur le peuple par la presse et les réunions publiques. ! , qui était membre de ce comité' central, y trouvait trop mêlée « ( m y trouve fortement représentées les limites de l'ancienne assemblée, écrivait-il ïi son iriers politiques qui se trouvent dans la Révonmrne le poisson dans l'eau, car elle leur offre de plus belles perspectives qu'ils ne pouvaient en attendre de
I. Rapport i.In l'e-i.i.1,1 ,|.- h.li.-c llink.-lilfv ii ini.liv tJi> l'Iiitt-riour.
niMccnilirc .1**8. HnntauftH Dtnka-Oi-digkriten, t. I. [i. 71.
un. Cjir. Ui'iolii'n*|iiT«er. ErlebnUse tints Rivolutionijalon 18*8, p. S33.
leur avenir naturel1. » Avec quelques coreligionnaires politiques, purs de toute souillure révolutionnaire, il résolut donc de former une petite chapelle et le premier soin de ces indépendants fut de rédiger une circulaire où, tout en affirmant leur intention de rester dans le grand parti réactionnaire, ils posaient leurs conditions personnelles. « Voici notre ligne politique, déclaraient-ils : nous n'entrerons dans aucune transaction avec la Révolution; sur la base légale de la monarchie constitutionnelle, nous soutiendrons de toutes nos forces Tintégrité et la dignité de la couronne, l'inviolabilité du droit et la protection des intérêts fondés sur lui; nous maintiendrons la force de la loi contre les abus des libertés récemment octroyées et contre toute poussée de l'anarchie. » El les signataires du manifeste, le professeur Stahl, Bismarck- Schonhauscn, les conseillers Bethmann-Hollweg et Savigny, Wagener, rédacteur à la Gazette de la Croix, faisaient un énergique appel « au bon sens du peuple » pour dissiper « la tempête des journées de mars, qui a ébranlé les fondements de Tordre public2 ». Après avoir rédigé ce petit morceau d'éloquence autoritaire, chacun s'en fut dans sa province pour entrer en campagne.
Bismarck eut une certaine peine à trouver un collège; sur l'indication de quelques amis, il se fît désigner par le comité central comme candidat du parti dans la circonscription Est de la lia vol (Brandcbourg-Zauch-Bclzig) ; mais il doutait de ses chances, et en pleine élection demandait à M. de Bodelschwingh, l'ancien ministre de l'Intérieur, de lui céder une circonscription s'il était élu dans plusieurs3. En dépit de ce
t. Bismarck à son frère. 9 janvier 1849. Bismarck bric fe, p. 74.
2. Circulaire doctorale confidentielle du parti conservateur de Prusse, en décembre I84S. Bismarck Jahrbuch. t. III il&tâ), p. 52 et suiv.
3. Uismarck à Bodel>chwin$rh. 27 janvier IS49 Bismarckbricfc p. 71.
VERS la m iw
poir, cl malgré les inquiétudes que lui Causait la -;i femme, il partît en guerre avec sa fougue habi-
pn :tia son programme tle la ville ;'i la campagne
• Reconnaissance de la constitution, défense commune contre
l'anarchie, égalité devant la loi mais pas lit suppression de la
répartition des impôts d'après la fortune, droitélcc-
loral conformé in cul :iu\ intérêts, pas de suppression de droits
ments, maintien de l'armée actuelle,
loi étroite sur [a presse al les clubs, etc.. ' » Il plut aux élec-
. -un rude bon sens, sa hardiesse dans l'attaque, ses
, nues d'artifice : n Si vous ave/, parmi vous quelque
■il connaisse vos besoins, déclarait-il
dans une réunion 0 RnUicnovt . prenez-le, je me retire. Sinon,
■■ désirez un représentant bien décidé à s'occuper
lui-même des affaires du pays, à le servir de toute sa volonté,
d>- (OUI son cœur, de toutes ses forces, qui s'efforcera de
renouer plus étroite ment les vieux liens de la confiance entre
la Couronne >.'t te peuple, pour que l'ordre et lu loi régnent et
ien-élre soil assuré aux citoyens paisibles, alors,
votât pou r moi El il y avait dans ses paroles tant rie
le conviction, de confiance en soi, que les électeurs
delà petite ville se laissèrent entraîner.
la lutte fui plu- vive. La capitale de la
Murciif était alors une ville de 13000 habitants (elle en
tucllcmeiil), avec un centre ouvrier et des
i ni hostiles aux opinions antédiluviennes de
k. Le parti démocrate y avait une forte organisation
il tout en nui tv pour que sou candidat fût élu. Bis-
lui donc y passer plusieurs jours, il visiter les élec-
■. l,i fiïvrk'i 1811. /„■■ cil., p 77.
,w, janvier 1819. Ilalm. Parti B.
tours influents, tenir des réunions publiques el prononcer des discours patriotiques *. Les élections du premier degré avaient donné un résultat incertain ; à mesure que le grand jour de r élection définitive approchait, les candidats multipliaient les réunions et les harangues ; tout d'ailleurs se passait en douceur; on terminait les discussions par une poignée de main et une chope générales.
Un appui efficace vint au candidat réactionnaire : le gouvernement intervenait dans les élections avec sérénité ; M;mteuffel avait beau adresser des circulaires sur la liberté du suffrage 2, il ne dissimulait pas qu'il voulait faire de bonnes élections et il usait de tous les moyens de pression dont dispose une administration forte et tenace. Grâce à cet appoint, Bismarck fut élu député à la seconde Chambre le 5 février 1849 par 152- voix contre 144. Ce succès fut célébré avec enthousiasme ; diner de 400 personnes, cantiques et chants patriotiques, mal de tête et courbature partout 3.
Le résultat général fut confus, ainsi qu'il était naturel pour une première consultation du suffrage universel. Le pays était mal préparé à la liberté ; les électeurs avaient voté un peu au hasard, les ouvriers contre le gouvernement, les paysans en général pour leurs seigneurs, ou, s'ils étaient trop écrasés de charges foncières, pour un démocrate qui en promettait la suppression. 11 était donc difficile d'émettre un jugement d'ensemble. Personne ne fut content. Les progressistes, qui espéraient obtenir leur revanche dans le pays, étaient plongés dans une profonde mélancolie. Le ministère, qui comptait sur une majorité de dix-sept voix, avait péni-
1 . Bismarck à sa femme, 2 et 5 février 1849. Briefe an seine Braut uml Gattxn, p. 123-124.