Bismarck. Pensées et Souvenirs, t. I. p
' iu\ el répondra certainement à toutes les exigences do \ aire Altesse. Je crois, — ajouta-t-il finement, — que Volrc Altesse lui voudrait plus de cheveux gris Je n'oserai décider si ces attributs sont nécessaires pour gérer 1rs affaires da Prince. » Dans un rapport à ManteufJel, le 5 juillet, Rochow demandait lui-même son retour à l'étersbourg et la nominalion de Bismarck comme son successeur. Il vantait le caractère ri la rapacité de son conseiller en ternies lyriques : n C'esl sans conteste un ornement de la noblesse prussienne, une gloire de ces bons esprits qui travaillent sans relâche avec courage t-l sacri lices pour l'éclat de la Couronne, L'honneur el la sécurité île la patrie'. »
Ki i lin Bismarck reprochait à son chef « de ne le point mettre au fait des affaires politiques «. Ce reproche était injuste el le diplomate prouvait, en l'avançant, qu'il sacrifiait rincipe de certains ambassadeurs que « la parole a ■ •■■■ donnée à l'homme pour dissimuler sa pensée ». La corres- ■ tidauce même de M . de Bismarck établit qu'il ne s*1 regardait pas comme un conseiller ordinaire, chargé des affaires mbalternes, laissant ;'i son chef les grandes négociations el orts de fonds. Il adressail dirork'inent au ministre de .. et, comme il l'écrivait à sa femme, « il faisait des progrès rapides dans l'art de ne dira rien avec ... de mots, il écrivait des rapports de longues pages qui se lisaient vite et facilement comme îles articles de jour- ■i ManteufTel après les avoir lus pouvait dire ce qu'il m-. J pourrail plus que leur auteur ». El il ajoutai! alicf : c Chacun de nous s'imagine, cl it en croil ut. ml des autres, qu'il i-st plein de pensées et de projets, el oiis ensemble nous ne savons pas davantage ce que sera
M.mi.uli.i. | i |851. Posdiinger, t. IV. p. Si,
l'Allemagne, que Colin Tampon. Personne, môme le pi méchant sceptique de démocrate, ne sait ce qu'il y a de cha latanisme et de fanfaronnade dans cette diplomatie '. »
Il était sévère pour ses propres rapports : ils contenaic des choses très intéressantes : appréciations sur le person diplomatique et fédéral ; notes sur les relations militaires < l'Autriche et de la Prusse et la situation de la garnison mix chargée de protéger l'Assemblée fédérale; politique fédérale
l'Autriche et élections de commissaires appelés à examiner L questions les plus importantes ; évolution de la politique inti'^ rieure de la Prusse et conflits des partis parlementaires; influence de la presse, invitation à la Gazette de la Croix « de modérer son ton et de se montrer moins dictatoriale... Son importance ici est considérable, surtout dans les cercles diplomatiques et Ton peut dire qu'un article venant de Prusse n'exerce une influence et ne soulève l'attention que s'il est dans cette feuille ». La camarilla avait bien joué, sa puissance dépassait les limites de la Prusse.
Bismarck se souvient qu'il lui doit sa nomination, qu'il est tenu de courir sus à l'ennemi, la Révolution. Il surveille attentivement les menées démocratiques et constate avec satisfaction leur échec. « Dans leur ensemble, mandet -il à son ministre, les associations démocratiques ne paraissent pas avoir ici d'importance; les chefs se plaignent même de l'avarice et de la froideur de leur parti ; les assemblées ne sont que peu fréquentées2. » Une fôte populaire qui réunit 2S.000 personnes à Francfort, le 6 juin 1851, l'émeut davantage ; par manière de plaisanterie, on y avait exposé les produits nationaux de chaque pays, et la Russie y était repré-
I. Bismarck à sa femme, 18 mai 1851. Briefc an seine Braut und Gatti*,
t. Bismarck à Manteuiïcl, 27 mai 1851. Poschinger, t. IV, p. 6.
N'OMiNATinji i;t di;iu:ï's a ruAKCFORT 103
senlée par un knout, la Prusse par du sable, la Bavière par de la bière, Baden par des baïonnettes, etc... .Néanmoins Bismarck se rassure, « tout a eu un COUTS tranquille, sans hauts faits, mais avec beaucoup de discours et de chants »,
Sa journée se passe ainsi en observations, conversations cl rapports. Le soir, il dîne toujours avec quelque collègue ou chez les financiers de Francfort ; il fait ainsi connaissance udu vieil Amschel Rothschild, qui me plaît, car c'est tout à fait un juif brocanteur, cl il ne pose pas pour autre chose ; c'est d'ailleurs un israélite orthodoxe, qui ne touche a rien de ses dîners et ne mange rien d'impur, a Jean, prends un peu de pain pour les chevreuils », a-t-il dit a son serviteur lorsqu'il m'emmena pour me montrer son jardin où il \ a des daims apprivoises. « Voyez, M'sieur, celle planle me coûte 3.000 florins, sur l'honneur 2.000 florins comptant, je vous la laisserai pour 1 .000, ou bien voulez-vous l'avoir en cadeau, alors je vous l'apporterai à la maison, car, par Dieu, je vous adore, vous êtes un bel homme, un brave homme, » Lui-même est un petit bout d'homme, maigre et tout gris, le plus vieux de sa race, mais un pauvre homme dans son palais, sans enfant, veuf, trompé par ses gens et mal traité par ses neveux el nièces de France et d'Angleterre qui hériteront de ses trésors, sans reconnaissance ni amour1,
La vie de Francfort ne suffisait pas d'ailleurs à l'activité de Bismarck. Il s'y ennuyait et regrettai! Berlin où, écrit-il, «j'étais habitué a tant d'affection el a vais tant d'occupation, que je remarque à présent combien j'ai été ingrat envers beaucoup de gens. Ici c'est un méchant et perpétuel espionnage. » Il trompait son ennui en circulant sans cesse par monts et par vaux. 11 passe une soirée à Mayencc «où la campagne est toute
ÏGjuin 18S1. Briefe,.
e Urtiut und Oull
riante », il descend le Rhin à la nage « le nez cl les yeux seulement hors de l'eau tiède, au clair de lune jusqu'à la Tour des Rats, près de Bingen où périt le méchant évoque. C'est quelque chose de fantastique que d'être ainsi plongé dans l'eau par une nuit paisible, emporté par le courant, que de regarder le ciel avec la lune et les étoiles, et de chaque côté les pentes boisées des montagnes, les créneaux des châteaux éclairés par la lune, et que de n'entendre d'autre bruit que le léger clapotement qu'on fait soi-même en nageant*. » Et le vieux Rhin, le ciel étoile, le vin de Rudeshcim et sa |>etite Bible l'élèvent en des pensers vagues et surhumains.
D'autres journées s'écoulent en visites auprès des petits princes, à Baden-Baden, à Wiesbaden, villégiatures des rois et des ministres, àCoblentz, où le prince Guillaume de Prusse commande le corps d'armée et tient sa Cour, h Johannisbersr* où le vieux Metternieh vit dans la rctraiteetl'a in vitéàtrois reprises.
Metternich et Bismarck, les deux écoles : la diplomatie d'hier, de protocoles et de tapis vert, d'équilibre et de Sainte Alliance, — et la politique de demain, d'audace et de menaces, d'appétits nationaux et d'affaires commerciales. L'entretien des deux hommes d'Etat eut lieu dans les premiers jours d'août ; le vieux diplomate se montra « très affectueux et à son aise ; il parla sans interruption, des années 1788 à i8i$. de politique et de viticulture, de littérature et d'exploitation des lonMs ». 11 conseilla une alliance entre la Prusse et 1 Autriche : « La Prusse, dit-il, nVst pas encore un Etat mûri; il est dans rinténM de l'Autriche que la Prusse mûrisse ; alors elle sera on état et disposée à marcher loyalement et sans j rivalité avec 1" Autriche i. » La conversation se borna d'ailleurs
\ Hisiv.arvk a >a foir.me. S juillet ISôl . Briffe an seine Gattin.y i*J- W ),\ traitait Italie Proust. Le Pi\\sf de Bis marc* et sa currespo?idancfty M-
-. fc>:v.4rvk a MantoufTc:. i:* février 1S54. Poschînger, IV. 177.
j un long monologue de Mette roioh, Bismarck avoua qu'il l'avait écoulé à moitié en attendant que la cloche sonnât ; le rieÂDard, ravi de placer «ses histoires», déclara dans son enthousiasme que le jeune diplomate joignait î'i beaucoup d'esprit o les meilleurs principes politiques ' ».
Mais les éloges de Metternïch, les réceptions grand-ducales,
- sur le Rhin, les a dîners de gala où l'on voilà
table pour 20 000 thalers de galons sur les uniformes »,
tout ennuyait Bismarck ; il ne demandait pas tant, maïs sim-
i femme, jouant du Beethoven, les enfants à ses pieds,
qu il filmerai! nu cigare en buvant un vin vieux. A
i"!i iaherg, il ne forge pas des combinaisons politiques, il
\ îvey, où il fui heureux avec sabien-aimée, deSchfin-
■ iù il voudrait être en famille et sans tracas. Et c'est iiii-li mi de voir le grand homme, déjà blase des fôtes diplomatiques, gémir et se lamenter sur la froideur de sa femme ;
i. il lus! i-e entre les illustres, il sera choyé el soigné; |Mur l'heure, il est négligé et il s'en plaint sans cesse dans les longues lettres qu'il trouve le temps d'écrire à M"" de nlrc ïes négociations, sa correspondance officielle, ses voyages. Il avait rejoint sa femme pendant deux ou trois après leur séparation, elle le laissait sans réponse: * Voilà dix-sepl jours que je suis de reloue, et je n'ai pas une Syllabe de nouvelles; l'inquiétude ne m'abandonne pas une
■ ' me rend impossible loul travail « Il fait des probourgeoise el tranquille : « Je suis décidé à ne rester nome plénipotentiaire à la Diète ; si l'on veut me
i .1.. /i-in.i position actuelle, nous aurons un paisible été StûIpmOndc et un très agréable automne ;'i Reinfeld... ; si m ambassadeur, nî réélu comme député à Grande-
bourg, je me réjouirai fort de passer une année tranquille et joyeuse avec toi, mon cher cœur, et avec les enfants *. »
II. — La nomination de Bismarck comme délégué en titre, présentait quelques difficultés : on opposait la jeunesse et l'inexpérience du conseiller ; à quoi Gerlach répondait sentencieusement en faveur de son protégé : « Qui veut apprendre à nager doit se jeter à l'eau ; nous nous préoccupons trop de questions de personnes ; si le principal existe, le reste suivra1. • En outre le cabinet de Vienne agissait à Berlin pour empêcher cette nomination, car le hobereau paraissait trop Prussien pour être ami dévoué de l'Autriche, « trop noir et blanc pour ôtre assez jaune 3 ». Ce fut précisément la raison qui déter* mina le prince de Prusse à intervenir en faveur de Bismarck : ce qu'il savait de ses premiers démêlés à Francfort lui permettait de penser que le jeune diplomate se refuserait à une politique d'aplatissement devant l'Autriche. « Il considérai Bismarck comme supérieur à tous égards à son prédécesseur Rochow, le tenait pour plus capable et plus fort 4. » Sonapp* emporta la décision.
Le 15 juillet 1831, Frédéric-Guillaume signait le décret <k nomination qui statuait en ces termes solennels : « Nousavoo» nommé i\ la place du lieutenant-général de Rochow, Note conseiller de légation intime, M. de Bismarck-SchOnhaus* on qualité de .Notre ministre plénipotentiaire auprès de k Diète fédérale, et Nous lui donnons à cet effet Nos pleins pw voirs \ » Suivait rénumération de ces pouvoirs. Le dêlégoi
1 liismarek à sa femme, .*i août 18ol, loc. cit., p. 306 : 23 juin, y *•'
i. Gerlarh. Denkwurdigkeiten, 9 juillet 1851, t. I, p. C48.