‹ Bismarck et son temps (volume 3)Chapitre 12 sur 179 · Unruh, Erinnerungen aus dem Leben, (1895), p · texte numérisé non relu

Unruh, Erinnerungen aus dem Leben, (1895), p

plusieurs années un train d'existence qui dépassait leurs ressources. Le mari, bon campagnard, se serait contenté de la vie des champs ; mais M"" de Bismarck aimait les salons, les réceptions mondaines, où son esprit cultivé brillait et la mettait en relief. L'hiver, à Berlin, elle recevait nombreuse -ociété ; Tété, elle fréquentait les bains élégants ; les dépenses auo^mcntaicnl, et, par malheur, les revenus diminuaient; M""" de Bismarck ne se contentait pas de prodiguer l'argent, elle voulait gérer en personne les propriétés de son mari, et sa gestion était plus ruineuse que ses dépenses. Les terres de Poméranie étaient grevées de lourdes charges, suites des guerres d'indépendance, lorsque M. de Bismarck les acquit par l'héritage; une administration habile pouvait les en libérer; mais M°" de Bismarck avait plus d'activité nerveuse que d'esprit de suite; elle bâtissait à grands frais et sans nécessité; sous prétexte d'améliorer, elle transformait sans cesse ni profit ; l'argent de la famille s'enfouissait dans des perfectionnements imaginaires, — et il n'en revenait pas. Enfin, M"* de Bismarck était depuis quelque temps atteinte d'une maladie qui ne pardonnait pas ; les consultations et les traitements coûteux achevaient le désastre financier, et la maladie y ajoutait la douleur et l'angoisse.

La brusque révélation de cet état porta au cœur d'Otto un coup droit. Il vivait insouciant, riche, heureux. Les chagrins et les anxiétés faisaient soudain leur apparition. Pour la première fois, son caractère fortement trempé se montra dans tout son élan d'énergie : il fit face aux difficultés, et, avec la rapidité qui devait plus tard assurer sa force, il prit des décisions viriles. Il quitte le régiment de la garde, il s'enfuit de rutsdam où la vie est coûteuse, il demande son incorporation dans les chasseurs, à Greifswald, petite ville d'Université, h la vie économique ; il pourra y compléter son éduca-

UATna. — Bunurck. I. — 4

lion générale et surtout apprendre réconomie rurale. Et son service militaire fini, au travail, non dans l'oisiveté d'un bureau, mais ù la terre, la bonne nourricière.

Une longue lettre à son père développe ces projets ' : « Il n'y a pas pour moi un devoir envers la patrie de devenir fonctionnaire ; je crois bien mieux remplir ce devoir, en faisant, dans une carrière librement choisie, tout ce qu'on doit attendre d'un citoyen qui aime son pays. Je crois donc pouvoir choisir en toute indépendance la carrière qui me paraît la meilleure d'après mes goûts et les circonstances. Que le service de l'État ne soit pas de mon goût par sa nature et l'obligation d'obéir; que je ne tienne pas pour un bonheur sans mélange d'être fonctionnaire et môme ministre ; qu'il me paraisse aussi respectable et môme, dans certaines circonstances, plus utile de cultiver du blé que d'écrire des rapports administratifs; que mon ambition me pousse plus à commander qu'à obéir, — ce sont des faits, sans autre cause que mon goût personnel, qui est comme cela... Le fonctionnaire prussien ressemble au musicien d'un orchestre ; il joue du premier violon ou du triangle, sans coup d'œil ni influence sur l'ensemble ; il doit jouer sa partie, comme on la lui donne, qu'il la tienne pour bonne ou mauvaise. Je veux faire de la musique, comme je l'entends ou pas du tout. »

Il arrive donc en septembre à Greifswald, petite ville de la Baltique, ù l'ouest de la Poraéranie. Le service militaire y est facile, son colonel indulgent. Il peut travailler tranquillement « car il ne fréquente personne, ce qui vaut mieux, et il étudie sans être dérangé, ce qu'il ne pourrait faire à Polsdam à cause de ses amis et du service* «. A Greifswald môme, il

1. Lettre du 29 septembre 4838, Briefe an seine Braul und Gattin, p. 23 et suiv.

Page 1