‹ Bismarck et son temps (volume 3)Chapitre 113 sur 179 · Rotban. L'Europe et l'avènement du Second Empire, p · texte numérisé non relu

Rotban. L'Europe et l'avènement du Second Empire, p

NOMINATION HT DtUL J> A FRANCFORT 335

ttazctw dr In Croix ; son Ion était parfois tel que le gouvernement était contraint de la châtier, comme on gourmande un enfant chéri, mais gAté. Le roi évitait toute conversation personnelle avec l'ambassadeur français, M. de Varennes. Le 'iiinislre d»^Aflniresétran<j^ères se dérobait fi toute explication lécisive et fuyait tout engagement; il alléguait le besoin de -o concerter avec l'Autriche et la Russie, et, tout en prolestant de sa bienveillance, insinuait que les Cours du Nord iraient sensibles aux garanties données par le nouvel empereur pour le maintien de la paix et des traités.

La proclamation du 2 décembre mil les puissances en présence d'un fait accompli ; l'empereur n'avait tenu aucun compte de leurs conseils et de leurs réserves historiques ; il n'avait donné ou promis aucune des garanties qu'espérait M. de Manleuffel ; il prenait le titre de Xapoléon 111, comme pour proclamer une sorte de légitimité impériale perpétuée à travers lo temps ' et reconnaître le règne éphémère du duc l«^ Reichstadt. Les souverains avaient prononcé, au Congrès .lo V^ienne, pour Bonaparte et sa famille, l'exclusion éternelle du tnjne de France. Pouvaient-ils oublier cet acte -olennel et reconnaître comme empereur le neveu de l'homme ]u'ils avaient chassé d'Europe?

L'événement, pour prévu qu'il était, ne manquait pas d'embarrasser les chanc^'Ucrics. cl quoique lloltomenl se produisit lans leur action.

Bismarck présidait à cette époque la Diète de Francfort, en romplacemenl du délégué autrichien, comte deThun, nommé .unbassadeur à Berlin. LX'S le 3 décembre, il recevait du plénipotentiaire français. M. deTallenay, la noliiication officielledu changement de régime en France et s'empressait de demander

\ De La Uorcc. Uisloirt du >•■ I ,nre, i I, [> ii;i-li4.

des instructions à son ministre, M. de ManteufTel ; la réponse pressait, car les délégués du Hanovre et de la Bavière venaient prendre conseil auprès du président de l'Assemblée fédérale et ajoutaient que leurs gouvernements conformeraient leur conduite à celles de T Autriche et de la Prusse *. M. de ManteufTel était dans l'embarras ■ ; il regardait vers Pétersbourget pensait à gagner du temps. Il avertit Bismarck qu'il avait répondu à une notification pareille de M. de Varennes, ambassadeur de France à Berlin, par un simple accusé de réception et la déclaration que jusqu'à nouvel ordre les relations entre la France et la Prusse continueraient sous une forme officieuse ; il invitait son délégué à faire une réponse analogue à M. de Tallenay.

Même dans ces termes, la réponse était d'une rédaction délicate : fallait-il commencer par le titre officiel « Monsieur le Ministre » ? « Monsieur » était bien sec ; « Monsieur le Marquis » avait été refusé jadis par Tallenay lui-môme. Malgré le directeur de la chancellerie, Bismarck se rallia au premier titre et répondit en ces termes : « Monsieur le Ministre, j'ai eu l'honneur de recevoir la lettre du 3 courant, par laquelle Votre Excellence a bien voulu m'informer de la transformation qui vient de s'opérer dans la constitution politique de la France, et je ne tarderai pas à porter celle importante communication à la connaissance de la Diète germanique. En attendant, je m'empresse de vous exprimer, Monsieur le Ministre, tout le plaisir que j'aurai à entretenir avec vous, à titre officieux, les rapports agréables auxquels j'attache tant de prix, et qui sont si conformes à la bonne intelligence qui existe entre la Confédération germanique et la France. Je suis, etc.. von Bis-

1. Bismarck à Gerlach, 4 décembre 1852. Briefe an Gerlach, p. 45. i. Manteuffel. DenkwUrdigkeilen, t. II, p. 269 et suiv.

marck. Francfort, 8 décembre 4852 '. m C'était très protocolaire, avec une vague saveur d'impertinence.

Bismarck pensait avoir tout réservé, et il éloignait encore la réponse définitive au jour où M. de Tallenay aurait reçu ses nouvelles lettres de créance. 11 était pourtant inquiet de certains articles du Journal de Francfort, qui se prononçaient

n faveur de l'empereur et approuvaient sans réserve son litre lie Napoléon 111 : le propriétaire de ce journal, baron de Vrints, était le beau-frère du comte de BuoI, ministre des Aiïaires l'trangères d'Autriche et il avait révélé à Bismarck que les articles lui étaient arrivés de Vienne. Soudain on apprend que le Sénat de Francfort a reconnu officiellement l'Empire dès le 6 décembre, que Brome faisait de môme et que le cabinet de Xassau avait répondu à M. de Tallenay qu'il serait lieureu-x de continuer « avec la Cour impériale les mêmes relations qu'il avait entretenues avec le président ». Bismarck s'indigne, car ces démarches lui « semblent jeter un triste jour sur la fragilité du lien dont la Confédération germanique

•nlace ces petits Etats à l'heure du danger... La conduite de Nassau et de Francfort atteste un tel oubli de leur situation politique et de leurs devoirs fédérau.x qu'il ne peut être passé sous silence par le gouvernement royal et par la Diète. » Les

iélégués de ces gouvernements s'excusent, expliquent la con-

luite de leurs cabinets. Mais le mauvais exemple est contagieux : le grand-duc de Hcsse-Darmsiadt faisait savoir « qu'il

ivait accueilli avec la plus vive satisfaction la proclamation de l'Empire». Le roi de Wurtemberg envoyait son premier aide-

le-camp, général de Spitzcnberg, féliciter le ministre de l'rance, duc de Guiche, de l'avènement au trône de Napo-

1. Annexe d'une dépêche de Bisman'k â MantcufTei, 10 décembre 1852. I'm-' liiofcer, t. I. p. iG3. Celte dèptH'he porte inexactement la date du 18 'I i: lu Correspondance diplomatique, t. I. p. 84.

M*TT«». — BiMnwck. I. — S2

léon III. Bismarck demandait des explications, on lui répondait que cette démarche reposait sur un malentendu. En jouant au biliai'd, le roi aurait dit « par hasard » à M. de Spitzenber^ : « Si vous voyez le duc de Guiche, veuillez lui dire combien les nouvelles venues de France m'ont fait plaisir. » Et M. de Spitzenberg en aurait conclu ù tort que le monarque l'avait chargé d'une mission particulière et officielle.

Bismarck n'était pas dupe de ces justifications, d'autant plus que les défections se succédaient et que les principes de la Sainte Alliance passaient un mauvais moment*. Le roi des Deux-Siciles, — un Bourbon ! — envoyait le 4 décembre son ambassadeur aux Tuileries avec des lettres de créance rédigées à l'avance et en prévision de toutes éventualités. Le roi des Belges le suivait de près, sans crainte des dangers dont le menaçait Frédéric-Guillaume IV : « La Belgique est l'objectif le plus prochain de l'oiseau de proie récemment couronné ^ » L'Angleterre elle-même se iiasai-dait, et lord Cowley se présentait en grand apparat le 6 décembre aux Tuileries.

L'embarras redoublait dans les trois Cours du Nord '. L'empereur François-Joseph faisait, au milieu du mois de décembre, un voyage à Berlin, et l'attitude de l'ambassadeur français, qui refusait de paraître tant que son gouvernement ne serait pas reconnu, faisait impression sur les deux monarques. Ils étaient décidés à s'exécuter, le cabinet de Pétersbourg y était également résolu, mais tous trois laissaient percer leur mauvaise humeur, discutaient sur des mots, et exhalaient leur

1. Rothan. Loc. cil., p. 365 et suiv. B. d'Harcourt. Les quatre minîslères de M. Drouyn de Lhuys. p. 63 et suiv.

2. Frédéric-Guillaume IV à Bunsen, 7 décembre 1852. Ranke. Ans dem Briefwechsel Friedricli-Wilhelms IV und Bunsen, p. 299.

3. iiùhner Neuf ans de souvenirs d'un ambassadeur d'Autriche à Paris, t. 1, (1904), p. 83. et suiv.

répugnance en contestant le « Monsieur mon frère » dont il st d'usage (le se traiter entre souverains.

En fait, l'Empire était reconnu. Le 22, M. de Manteuffel adressait une circulaire aux agents prussiens pour inviter les :;ouvemements allemands à munir leurs représentants à la Diète des instructions nécessaires ; l'Assemblée fédérale pourrail reconnaître l'Empire dès que les Cours de Berlin et de \'icnne auraient fait parvenir à Paris des déclarations en ce -ens. Bismarck demandait immédiatement à ses collègues de -oUiciter les instructions de leurs gouvernements, et se préoccupait d'obtenir l'unanimité dans l'Assemblée fédérale : mais il se heurtait à la précipitation des uns et aux susceptibilités des autres. Le gouvernement de Bavière voulait traiter directement avec le quai d'Oi'say sans attendre les délibérations de la Diète et se désintéressait des négociations de celle-ci avec yi. de Tallenay; le délégué du .Wurtemberg, pour faire du zèle allemand et couvrir la hâte de son roi, désirait que l'acte de reconnaissance fédérale contint quelques réserves sur la proclamation de l'empire ; le délégué de Saxe se disait dépourvu d'instructions.

Cependant le 30 décembre, l'Asscmbli'C fédc'rale autorisait -.on président, — M. de Bismarck par intérim, — r» répondre ;i ^^ de Tallenay, et le délégué prussien rédigeait une note où il se déclarait disposé ù recevoir les lettres de créance li'un représentant de Sa Majesté l'empereur des Français ;iuprès de la Diète '. Mais un télégramme du comte de Buol le priait de différer la remise de cette pièce et le 2 janvier une lettre du même ministre remettait tout en question : la Cour (le Vienne désirait (jue la réponse de la Diète comportât certaines n''serve.s sur le chiffre dynastique et le maintien des

I V. .><•/. A ce sujet les dépêches tic Ubmarck, Corrrspondanct dtploinatuiiie, t. I, p. Vi cl »uiv.

traités. Consultés à ce sujet, les délégués des moyens et petits Étals protestèrent qu'ils avaient reçu des instructions pour la reconnaissance pure et simple, et non pour les réserves proposées ; en réalilé, leurs gouvernements ne voulaient pas avoir Tair d'accepter mot pour mot la déclaration 'prescrite par les deux grandes puissances, et les royaumes cherchaient ;\ séparer leur politique de celle de la Prusse et de l'Autriche. Après de longs efforts, Bismarck parvenait à en convaincre quelques-uns, mais plusieurs persistaient dans leur refus, et le Prussien, qui avait la vue perçante, voyait de son jardin les délégués et ministres des petits Etats entrer chez M. de Tallenay, pour se fortifier dans leur résistance. Bismarck profitait du relard dans Tenvoi à l'ambassadeur français de ses lettres de créance, pour différer la remise de sa réponse, dans l'espoir d'obtenir l'unanimité. Mais la Bavière et le Wurtemberg étaient intransigeants : ils étaient blessés d'avoir été traités de haut par les grandes puissances et en exprimaient leur mécontentement par une abstention boudeuse *,

Bismarck remettait néanmoins le 7 janvier* à M. de Tallenay la réponse de la Diète, rédigée en ces termes ' : « Ainsi que j'avais eu l'honneur de l'annoncer à Votre Excellence le 8 du mois dernier, je n'ai pas manqué de mettre sous les yeux delà Diète votre lettre du 3 du même mois. La haute assemblée n'a pu recueillir qu'avec la plus vive satisfaction les assurances contenues dans cette lettre, que le nouveau pouvoir souverain en France ne changerait pas son altitude vis-à-vis de l'étranger ; qu'il consacrerait ses efforts à la conservation

1. Bismarck à Manteuffel, 6 janvier 1853. Correspondance diplomatique, l. I. p. 100 et suiv. Bismarck à Gerlach, 7 janvier. Bismarcks Briefe an Gerlach, p. 47.

2. Bismarck à Manteuffel, 7 janvier 1853. Poschinger, t. IV, p. 132.

3. Texte dans le Bundestag's Protokoll, 1853, § 3. Traduction dans le Moniteur universel français, 13 janvier 1853, p. 51.

lo la paix et de la cause de Tordre social: et que, jaloux de M's propres droits, il respecterait au môme degré les droits d'aulrui. La Diète voit dans ces déclarations une garantie de respect des traités existants et du maintien de l'état territorial -iir lequel reposent le système politique de l'Europe et la paix générale. La Diète étant animée du désir sincère de main- (•nir avec le gouvernement français les rapports d'amitié et le bonne intelligence qui ont existé heureusement jusqu'à ce jour entre la Confédération germanique et la France, reconnaît l'élévation du prince Louis-Napoléon à la dignité impériale, ot, par suite d'une résolution adoptée par elle dans la séance lu 30 du mois dernier, elle m'a autorisé î\ recevoir les lettres le créance d'un ambassadeur de S. M. l'empereur des Français auprès de la Confédération germanique. Je me hâte, monsieur le Ministre, avec d'autant plus de plaisir, de vous informer de la résolution de l'Assemblée, qu'elle me donne l'espoir de pouvoir continuer avec Votre 'Excellence les relations personnelles que j'ai su si bien apprécier. J'ai l'honneur, etc. »

C'était le texte inspiré par le cabinet autrichien, avec la réserve des traités de Vienne et de l'omission du titre de Na|K)léon III.

Opendant les lettres de créance parvenaient à M. de Tallenay le 14 janvier ; il était temps, car, à force de ratiociner, les délégués des diverses puissances allemandes en seraienl irrivés à des voies de fait. Le 17, M. de Bismarck, entouré du j)ersonneI de la chancellerie fédérale, accueillait en grande pompe l'ambassadeur de France, devenu oflîciellement mari/iiis de Tallonay et recevait ses lettres oniciellos. Le 2U, la Diète en était saisie, on y discutait encore quelque peu sur le litre exact du président de l'Assemblée fédérale *, — ces débats

i Bismarck à MantcufTcl, 1 Janvier 1853. Poscblnger, t. IV. p. iS7.

de mots étaient le plaisir et l'occupation de la vieille Diète ; — les lettres de créance étaient dûment entérinées ; Bismarck rendait visite au marquis de Tallenay ; et le soir à cinq heures, il réunissait en un dîner de gala l'ambassadeur et ses secrétaires, les diplomates accrédités près la Diète, les fonctionnaires fédéraux. Pendant le dîner môme', arriva un télégramme annonçant les fiançailles de l'empereur avec M"° Eugénie de Montijo.

L'Empire était reconnu par la Diète ; singulière ironie du destin, celui-là môme qui le reconnaissait au nom de la Confédération germanique, devait le combattre et le défaire au nom de l'Allemagne. Les félicitations qu'il adressait à l'empereur de France devaient lui revenir un jour, car c'est gr6ce aux folies politiques de Napoléon III qu'il a pu faire à son tour un empereur d'Allemagne.

Au lendemain de ces négociations, Bismarck perdit la présidence de la Diète, car le comte Prokesch remplaça à Francfort comme délégué de l'Autriche le comte de Thun, qui luimôme était chargé de l'ambassade à Berlin.

L'ancien ami du duc de Reichstadt avait suivi une carrière miUtaire, administrative et dij)lomalique : officier d'ordonnance de l'archiduc Charles, commissaire impérial en Lombardie, Prokesch avait été quinze ans ministre d'Autriche à Athènes lorsque l'affection du prince de Schvvarzenbergl'appela en 1849 à l'ambassade de Berlin. Malgré de grandes qualités, il y avait médiocrement réussi : c'était un homme fin, subtil, d'esprit artiste et de style disert; mais il mentait mal; lorsqu'il voulait farder la vérité, ce qui lui arrivait souvent, il prenait la main de son interlocuteur, la serrait affectueusement

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