Même rapport, loc. cit., p
sur son cœur et levait au ciel un rep^ard humide de larmes. Il laissait à Berlin une réputation douteuse, il fut médiocremf nf iccueilli à Francfort.
Bismarck, qui procédait d'autre manière que Prokesch, le prit mal dès son arrivée, et la vie de la Diète, d'ordinaire calme et traversée de petites inlripfues, est désormée troublée par les conflits des deux diplomates. Les dilTicultés soulevées -ont peu graves, mais au fond de chacune s'agite la question de la suprématie en Allemagne, que se disputent la Prusse et l'Autriche.
Le conflit débute sur des questions militaires et maritimes ; déjà Bismarck avait lutté avec ardeur contre l'Autriche au -.ujet de la flotte allemande. En 1848, dans le grand mouvement unitaire, les Etats allemands avaient décidé de créer une flotte pour la défense de l'Empire qui paraissait à la veille (le naître. Les travaux avaient été commencés immédiatement et quelques vaisseaux avaient été lancés aux frais de la Prusse; les Etats de l'intérieur avaient petitement donné; 1 .Autriche, absorbée par ses révolutions intérieures, n'avait rien versé. Le souffle enthousiaste de 1848 était tombé, l'Ejnpire n'était pas né, et on se demandait ce qu'il fallait faire de cet embryon de flotte. Les diplomates en avaient déjù délibéré aux conférences de Dresde, mais sans être d'accord. La majorité désirait que la flotte restât la propriété de la Confédération ; la Prusse et l'Autriche en proposaient la liquidation. L'une ne voulait plus continuer ses versements, l'autre se refusait à les commencer ; toutes deux avaient le même motif : elles ne voulaient pas développer les institutions d'Empire.
Dès son arrivée à Francfort, Bismarck prenait le côté pratique, la question d'argent : « Je doi^ lire, écrivait-il à sa femme, le 3 juillet I8'ii, des chifTres sans fin sur les corvettes et les canonnières de l'Allemagne, qui pare.ssenl à Bremer-
haven cl mangent de l'argent*. » Il ne plaisait pas au hobereau prussien de payer des contributions pour les bateaux d'un Empire dont il ne désirait pas la formation. Bientôt il voit une autre raison de liquider la flotte allemande, la crainte qu'elle fasse concurrence aux navires de la Prusse; il s'en préoccupe dans le premier rapport qu'il adresse au roi, le lendemain de sa nomination comme délégué : « Comment, écrit-il le 12 septembre 1851, la flotte à «réer dans la mer du Nord pourra-t-elle être combinée avec la marine prussienne ^. » Et c'est toujours le conflit entre l'Autriche et la Prusse, entre les maisons de Habsbourg et de HohenzoUern.
Dans cette lutte, il mène le combat si vivement que l'adversaire (oflieiellcment, c'est un allié) crie grAce. Le comte Thun se lamente sur la « tournure désagréable » que prend la question et déclare « qu'il ne voit aucun autre moyen de sortir d'embarras que de remplir les conditions posées par la Prusse ». Pourtant Bismarck n'obtient pas un si bon résultat; la majorité de la Diète décide de faire un emprunt à la maison Rothschild pour terminer les travaux de construction maritime : mais le diplomate prussien soulève mille difficultés, proteste, fait opposition à la banque, si bien qu'en son absence le conseiller de légation \\'cntzel constate que la situation est « tout à fait tendue ' ».
Elle se tendra davantage encore à l'arrivée de Prokesch. Le nouveau délégué de l'Autriche avait un grade élevé dans l'armée; il portait avec ostentation son uniforme et recevait à grand fracas des ofliciers de toutes les armées allemandes ;
1. Bismarck à sa femme, 3 juillet 185i. Briefe an seine Braut und Gattin.
2. Bismarck au roi, M septembre 1851. Con-espondance diplomatique, t. I, p. 12.
3. Télégramme de Wentzel, 11 janvier 1852. Correspondance diplomatique, t. I, p. 35.
liismai'ck était simple lieutenant de landwehr ; aussi accusaitil rAutrichien « d'exploiter sa haute charge miUtaire en faveur du prestige de la présidence ». Et il profile de la première occasion pour exhaler sa rancune en manifestant son particularisme prussien et son opj)osition à l'Autriche : il tombe sur une vieille question, l'achèvement des forteresses i'L'Im et de Rastadt ; en 181o, les coalisés avaient demandé la onstruclion de divers ouvrages de guerre avec les millions français. Depuis trente-cinq ans, on discutait à ce sujet : l'Autriche désirait transformer les deux forteresses en de véritables camps retranchés, tandis que la Prusse s'y opposait formellement. Et les négociations auraient pu parfaitement se prolonger en toute douceur et jusqu'à l'éternité, si la virulence de Bismarck ne les avait transformées en débats passionnés et irritants; devant ces attaques, Prokesch s'abanlonne « à des violences qui ne permettent pas de distinguer le moment où un emportement simulé pour des raisons diplomatiques dégénère en véritable fureur et rompt toutes les lois le la bienséance ». Le Prussien réplique sur le môme ton et léolare « qu'on n'a pas le droit de lui parler de la sorte et ju'il ne permettra pas de le faire ». Les petits Etats sont dans la joie et « s'appliquent avec soin à soulever et envenimer les questions qui divisent les deux puissances ' ».
Plus encore (pie dans la question de la flotte, Bismarck est isolé ; la grande majorité des Etals veut développer les travaux militaires de la Confédération, les uns parce qu'ils s'efTorcenl de plaire h l'Autriche, les autres, — les plus petits, — par désir d'accroître les institutions fédérales et l'unité nllcmande. Plusieurs se plaignent que la « Prusse commet un acte arbitraire on se désintéressant de la question et en travaillant à faire en
1 Bismarck à ManleufTel. Ibid., p. 119. Sur les relations de Prokesch et HiMiiarck. cf. Cnruh, Erinnerungen, p. 194.
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sorte qu'on laisse inachevés des travaux de défense reconnus comme indispensables ». Bismarck n'a cure de ces reproches et de son isolement. Il vole en rechignant les moindres sommes, et, d'accord avec son ministre, demande des compensations pour chaque versement. La discussion traînera pendant des années : Bismarck en tirera prétexte pour demander à son gouvernement d'augmenter les garnisons prussiennes dans les forteresses fédérales ; en 1857, il se plaint que l'Autriche veuille accaparer la place de Rastadt et exiger de ses confédérés des concessions abusives. « Nous ne pouvons pas, écrit-il, sacrifier à nos devoirs fédéraux les intérêts particuliers de la Prusse, le maintien de l'équilibre vis-à-vis de l'Autriche *. » Et en 1858, peu de mois avant son départ de Francfort, ses rapports sont encore pleins de la « question de Rastadt » et gémissent sur « la pression que TAutriche exerce sur nous à la Diète au moyen de sa majorité antiprussienne ». Que voilà une affaire abondamment exploitée !
Les questions religieuses devaient souvent appeler l'attention du délégué prussien à la Diète. Il était trop bon protestant pour ignorer qu'un Etat comme la Prusse, dont l'esprit était celui de la Réforme, devait avoir nécessairement des conflits plus ou moins officiels avec l'Église catholique ; il comprenait également que les Cours protestantes chercheraient à Berlin leur appui dans les luttes religieuses *. Il s'efforça sans cesse de réaliser « une entente générale entre les Etats protestants de la Confédération pour donner une tournure satisfaisante à leurs relations avec Rome ». Il y voyait un moyen pour la Prusse d'exercer une influence spéciale mais profonde, et il se gardait de le négliger. « Par des traités librement con-
1. Bismarck au ministre des affaires étrangères, ii mai 1857. Ibid., t. II. p. 2i>4.