‹ Bismarck et son temps (volume 3)Chapitre 116 sur 179 · Bismarck à sa femme, 3 mai 1852. Ibid., p · texte numérisé non relu

Bismarck à sa femme, 3 mai 1852. Ibid., p

3. Où un cheval de trompette avait seul trouvé la mort. Supra p. 263.

on parle d'une guerre dans six mois, le souci d'un conflit européen doit ôtre beaucoup plus proche que nous ne l'avons eu jusqu'ici .» La discussion s'envenima, malgré les cflbrls du Président Schwerin, tourna en critiques personnelles et amères, et finit par une provocation.

L'n duel entre le principal ambassadeur de la Prusse et le chef du parti constitutionnel soulevait une naturelle émotion^ La Cour en est toute secouée. Bismarck, sur le premier moment veut un duel sérieux, d'où mort puisse suivre ; il désire communier pour mourir en état de sainteté ; le pasteur s'y refuse d'abord, et puis, comme il est prédicateur de la Cour et que Bismarck a quelque influence, il lui donne la communion, Bismarck peut mourir; mais des amis s'interposent, conseillent la prudence ; les témoins ne veulent pas un duel à mort, les duellistes non plus ; en pareil cas, il y a toujours moyen d'arranger les choses tout en sauvant les apparences ; les adversaires échangent le 25 mars deux balles sans résultat.

Bismarck continue à participer aux débats de la Chambre, mais sans prendre la parole. Lorsqu'il s'agit de transformer la première Chambre en Chambre des seigneurs, ManleufTel <'t le roi sollicitent tous les deux son intervention, mais en sens contradictoires. Manteuffel croit que le souverain est poussé j)ar Bunsen, ambassadeur ù Londres, et qui s'enfonce dans des idées anglaises, inapplicables en Prusse. Frédéric-Guillaume IV tient, en effet, h organiser une pairie, qui lui parait le |)ilier du système constitutionnel et il demande à Bisman'k de défendre ses desseins. « Je compte, éeril-il à son fidèle délégué, d'autant [)lus sur vous que malheureusement je connais de source très sûre les intrigues malpropres formées par un accord conscient (?) ou inconscient (?) de brebis

i.Sur ce duel, Gerlach. DenkwiirJigkeiten, [. I. p 747 et suiv. BUmarck'i Briefean seine Braut und Ciatlin, p. 927 et suiv.

33G lUSMARCK

galeuses dé la droite cl de boucs infects de la gauciie, dans le but de dôtruiro mes projets *. » Bismarck élail alors à Francfort où il négociait avec le duc d'Augustenburg au sujet de la succession danoise. 11 avait médiocre envie d'intervenir à la Chambre, au risque de compromettre sa situation parlementaire et pour défendre des idées dont il n'était guère parlisan ; il tira prétexte de ses négociations pour s'excuser auprès du roi de son impossibilité d'intervenir dans les débats. Frédéric- Guillaume le manda par télégramme, et à son arrivée à Potsdam le fit attendre par manière de bouderie ; cette attente était « une sorte de méthode pédagogique : c'est ainsi qu'à l'école on est parfois mis à la porte, sauf à ôtrc aussitôt autorisé à rentrer ». Reçu enfin par le monarque, il lui démontra sans peine qu'il n'avait pas une influence suffisante sur les députés pour les convertir par un simple discours ; il acceptait de défendre les idées du roi, mais en y mettant quelque temps et quelques précautions. Le roi, enchanté de son adhésion, \ccongédia avec mission de faire de la propagande en faveur de ses projets. Bismarck s'y activa de suite, et à son étonnemenl obtint un prompt succès : les chefs du parti conservateur étaient seuls opposés à la création d'une pairie, la grandc^ majorité de ses membres y était favorable et fut heureuse de trouver un leader qui formulait son opinion et qu'elle pouvait suivre. Ainsi fut votée la loi du 7 mai 1853 sur l'organisation do la Chambre des seigneurs.

A cette époque, Bismarck n'était plus député; il avait refusé de se représenter aux élections de l'automne 48.">2. Les intrigues de la politique parlementaire lui répugnaient. « 11 y a, écrivait-il à Gerlach, trop de tendances diflerenles dans le ministère, celle de la Gazette de la Croix^ celle de Uadowilz,

1. Frédéric-Guillaunu' IV ii Uisiuiiick. 21 ;i\iil 1852. Pensées et Souvenirs (le Bismarck, t. I. p. ii'i.

NOMINATION ET DEBUTS A FRANCFORT 3:i7

celle de Sa Majesté elle-mùme, qui vivent paisiblement Timic à côté de Tautrc ; cela fait un état de dccousu et d'émieltenient qui rend impossible d'exercer une influence sur le tout, car on tient en main seulement la partie que l'on empoigne à ce moment. Sa Majesté était très mécontente, que je refusasse l'élection. Mais indépendamment de Tavcrsion que j'ai à me mêler actut'Ueincnt des affaires de Berlin, je tiens cette élection pour incompatible avec mon service de Francfort. Mes absences me rendent impossible avec mes collègues cette cohésion qui est nécessaire dans une corporation à forme de collège, comme la Diète, pour conserver son inlluence et rester au fait des affaires, et, dans la Chambre môme, une intervention fragmentaire a des effets non moins fàcheu.x pour rimportance politique de celui qui la praticpie'. »

D'ailleurs il devait bientôt rentrer au Parlement, mais dans la salle paisible et grave de la pairie. L'ordonnance du 12 octobre 18oi avait organisé la nouvelle Chambre des Seigneurs ; le 21 novembre, Bismarck y fut nommé comme propriétaire d'un bien noble dans le duché de Stettin ; il fut installé le 10 janvier IS.'ili, mais n'y prit jamais la j)arole ■'.

Auprès du roi, sa situation était intacte et son influence décisive. Il n'en était pas de môme au ministère des Affaires étrangères et dans son propre parti. 11 était en froid avec M. d«' Manteuffcl depuis sa misîsion à Vienne : quelques hommes d'État, pour lui nuire, avaient répandu le bruit que le roi désirait lui confier la direction des affaires extéricun*s et l'avait envoyé à \'ienne poiu* l'y préparer; ce racontar vint à ManteufTel qui eut envers Bismarck le dépit et la njauvaisc humeur (pie tout homme polili(jue réserve ô son successeur. Le désaccord entre les deux dipKimatcs fut encore

t ItiHiiiarck àUcriach.G novembre l8Si. ttriefe un GerUich. p. il). -• litiini Fiiriit Bismarck iinil aeine Zeit. I I. |». W7.

aggravé par Rhino Quehl, journaliste h la solde de Manlcuiïel, plein d'entrain et d'idées, mais vaniteux et ambitieux à l'excès ; il était devenu personnage officieux, sorte d'émincnce grise, et avait des Excellences dans son antichambre et sur son canapé. Les courtisans le saluaient, le craignaient et cherchaient à s'en débarrasser. Us chargèrent Bismarck, dont ils savaient la rude franchise, de cette exécution. Le mahn diplomate profita d'une brouille momentanée du roi et de Manteuffel pour conseiller au ministre de se séparer de son dangereux auxiliaire. Manteuffel y consentit. Quehl fut mandé à Francfort auprès de Bismarck qui traita avec lui gaillardement : « Taillez vos chalumeaux pendant que vous êtes encore au milieu des joncs, lui dit-il ; il n'y en a plus pour longtemps », et il lui demanda ce qu'il désirait, en lui expliquant que s'il persistait à rester auprès de Manteuffel, il entraînerait la chute de son prolecteur*. Quehl comprit, demanda un gros morceau, le consulat général de Copenhague avec une forte augmentation de traitement : il l'obtint.

Cet incident ne réconcilia pas les deux diplomates : le roi profitait trop de leur désaccord pour ne pas l'attiser. Il se servait de Bismarck comme d'un épouvantait pour Manteuffel ; il n'aimait pas son ministre, mais il ne pouvait s'en passer, dans la pénurie d'hommes d'Etat où se trouvait la Prusse. Il tâchait donc de lui imposer ses idées et à chaque résistance il faisait venir Bismarck pour le consulter ostensiblement. 11 travaillait en grande pompe avec lui, et le chargeait de rédiger des projets de minutes qu'il soumettait ensuite à Manteuffel. Celui-ci s'effarait, craignait la disgrâce, cédait, mais conservait une profonde rancune pour Bismarck. Les petits enfants ont pour Croquemitaine une pareille animadversion.

i. Bismarck. Pensées et Souvenirs, t. F. p. 181. •

Dans son parti môme, rinflucnce de Bismarck était amoindrie. A la fin de l'année 1851, la camarilla avait trouvé que le parlementarisme s'affirmait trop dans les mœurs politiques ; elle avait pensé à une troisième dissolution de la Chambre et h diverses mesures qui avaient odeur de coup d'Etat. Bismarck avait été sondé par Gerlacli qui lui insinuait que son concours serait le bienvenu'; mais Bismarck était satisfait de sa situation diplomatique, il se souciait médiocrement d'intervenir dans los luttes parlementaires et n'avait pas répondu. La camarilla avait compris qu'elle ne pouvait plus compter entièrement sur lui. Elle était d'ailleurs inquiète de ses menées contre l'Autriche, on avait envoyé Bismarck à Francfort pour marcher d'accord avec la Cour de Vienne, et il ne manquait aucune occasion de la heurter de front. Le groupe féodal n'était pas loin de l'accuser de pactiser avec le parti de Gotha et Gerlach lui adressait ce sévère avertissement : « N'oubliez pas, comme Ta fait notre ami Radowilz, que la Prusse doit passer avant l'Allemagne. » La séparation de Bismarck et de ses anciens amis politiques s'accentua encore au moment du coup d'Etal et de la proclamation de l'Empire français ; le diplomate acceptait le fait accompli et refusait d'intervenir dans les affaires intérieures d'une nation voisine ; les gens de la camarilla auraient voulu adresser à Napoléon de sévères admonestations. Ainsi, par réflexion et par pratique de la vie, Bismarck s'écartait [)eu à peu du parti féodal où sa naissance l'avait placé, dont il devait profiter un jour pour prendre le pouvoir et triompher de l'étranger, qu'il abandonnerait ensuite pour adopter et répandre des idées plus modernes et hardies. Au.\ environs de 1853, les gens bien informés sentaient que Bismarck se détachait de la camarilla et qu'il était une

1 Gerlach ;i Bi>*mnrrk. i'\ novembre 1851.

force d'un utile emploi. Un parti qui se formait tenta de le séduire; quelques conservateurs, sous la direction du comte Robert de Goltz, cherchaient à reprendre à leur avantage la question de l'unité allemande et à gagner dans le peuple la sympathie dont avait joui le parti de Golha. Ils avaient fondé un journal, le Preifssische Wochcnblatt, qbi avait donné son nom au parti, et où ils critiquaient impitoyablement la politique d'Olmiitz*. Ils manigançaient la chute de Manteuffel; le comte de Goltz se rendit à Francfort pour gagner Bismarck. Il répugnait à celui-ci de combattre secrètement le ministre qu'il servait officiellement ; il déclina la proposition.

Plus singulière fut la proposition que fit à Bismarck le roi de Hanovre de devenir son ministre; sondé à ce sujet au nom du souverain par un homme politique, il répondit qu' « il lui était impossible de cesser d'être patriote prussien, de changer de sentiments comme on change de chemise ». Il ne refusa pas, d'ailleurs, de donner au roi une consultation politique : on le fit venir à Hanovre comme un illustre médecin au chevet d'un malade. A côté du monarque aveugle, il rédigea son ordonnance à la hâte. Elle procura peut-être un soulagement momentané, mais treize ans plus tard le médecin conduisait lui-même le malade au cimetière : Bismarck enterrait la souveraineté du Hanovre.

Pour l'heure, sa situation à Francfort lui suffisait. M""" de Bismarck était venue s'y installer avec sa fillette, Marie et le petit Herbert ; un troisième enfant, Guillaume, — Bill — y naquit le 1" août 1852 et eut le prince de Prusse pour parrain. Le ménage habita d'abord chaussée de Bockenheim,

1. Sur le parti du WochenblatltVnncc de Bismarck, Pensées et Souvenirs, t. I, p. 121 et suiv.

dans le quartier le plus élégant de la ville, aux hôtels luxueux et aux riches jardins, près du palais des Rothschild à qui appartenait la villa louée par lambassadeur prussien ; puis il se transporta rue Gallus, au centre de Francfort ; la voie était large, aisée, paisible, et la maison de Bismarck confortable, bien distribuée, avec les appartements de réception sur la rue et les chambres d'habitation sur le jardin. Ils y menaient une vie agréable et leur hospitalité était charmante. Aux grands dîners et aux fêtes de gala, — charges nécessaires, mais ennuyeuses de sa haute situation, — Bismarck préférait les réunions sans faste, en famille et entre amis. Les camarades de passage à Francfort y trouvaient un accueil cordial. Motley, un ami de Gôttingue, perdu de vue depuis vingt ans, y est reçu « à bras ouverts » et dépeint Texistence simple et gaie de la légation : « Là sont tous ensemble jeunes et vieux, grands-parents et enfants et dogues, mangeant, buvant, fumant, jouant du piano, tirant du pistolet (dans le jardin), tout cela en même temps. On vous offre tout ce qu'on peut boire ou manger, porto, soda-water, petite bière, Champagne, bourgogne, bordeaux, tout est ouvert en môme temps et on fume les meilleurs cigares de la Havane, à chaque minute '. » Keudell, ami d'enfance de M"^ de Bismarck, raconte avec attendrissement ses séjours h Francfort * et les plus hautes situations dans la diplomatie n'ont pu lui faire oublier les bals et les parties de musique à Tambassade, les longues chevauchées dans la forôt qui s'allonge à FinAni au sud du Main, dans les allées sablonneuses, entre les lignes de pins ou de hôtres rougeAtres.

M. et M"" de Bismarck parcourent les environs de Francfort, si charmants dans leurs lignes douces cl ondoyantes. Le

I Mollcy à sa femme. 30 juillet 18S5. Correspondence, I. 1. p. 177. i KiMidoll. Bitmarck et sa famille, p. 38 et suiv.

diplomate va souvent à Coblcnlz où le prince de Prusse tient une petite Cour, rivale parfois de la grande ; la princesse désirait acquérir une influence personnelle et, au scandale de son milieu protestant, elle la cherchait surtout dans le clergé catholique. Son action était contrebalancée par celle du comte Gustave d'Alvensleben, chef d'état-major du prince, homme ferme et prudent qui travaillait de toutes ses forces à maintenir la paix entre les Cours de Berlin et de Coblentz.

Chîique été, la famille Bismarck voyageait : Madame rejoignait ses parents en Poméranie, l'ambassadeur, laissé tout seul, gémissait « contre l'Europe et la Confédération et ses lamentations aurait pu attendrir une pierre ». Parfois il circule de son côté. Dans Tété de 1853, il séjourne à Ostendc. 11 s'amuse au spectacle des baigneurs « vôtus d'un tricot, jaquette et pantalon, d'une seule pièce, qui laisse nus les bras complètement et les jambes presque entièrement. La conscience d'un galbe irréprochable peut seul donner à l'un de nous la hardiesse de se produire ainsi devant un monde de dames, et quoique j'aie cette conscience à un haut degré, je vais ordinairement au « paradis » ou « bain des sauvages », où il n'y a que des hommes' ». Il a de tout temps aimé la mer d'une passion profonde et quand il quitte Ostende, c'est à regret, car « il y a retrouvé une ancienne bien-aimée, aussi belle et charmante que lorsqu'il a fait sa connaissance. La séparation lui paraît cruelle, il attend avec impatience le moment où il pourra la revoir à Norderney et presser son sein mouvant sur son cœur ». Il s'ennuie à Bruxelles « à contempler des las de pierres alignés au cordeau, des combats de taureaux, Waterloo et de pompeux équipages ».

1. Bismarck à sa femme, 19 août 1833. Briefe an seine Braitt umf Gallin, p. 355.

Amslordam lui plaîl davantage : «C'est un endroit singulier, écrit-il. Beaucoup de rues sont comme à Venise, qiielquoâunes avec do l'eau jusqu'aux nuirs, d'autres avec un canal comme chaussée et des trottoirs plantés de tilleuls devant les maisons. Celles-ci sont pourvues de pignons fantastiques, d'un aspect enfumé et étrange, tels que des spectres, avec des cheminées comme un homme la télé en bas et les jambes écartées. Ce qui n'a pas le cachet de Venise, c'est la vie active et le mouvement et les beaux magasins nombreux, l'un à côté de l'autre, mieux achalandés que je ne me les rappelle à Paris ou Londres. Lorsque j'entends les cloches tinter, et que, ma longue pipe de terre à la bouche, je regarde à travers la forôl de mAts qui couvre les canaux, les pignons et les cheminées aux contours capricieux, plus étranges encore dans le crépuscule, les histoires hollandaises de spectres me reviennent de mon enfance, Dolph lleyhgir et Rip van Winkel et le Hollandais volant'. » D'Amëterdam, Bismarck passe à Nordemey, petite île de la mer du Nord, où il retrouve « sa bien-aimée » ; il s'installe dans une cabane de pécheur où il écoute « le sifflement de la tempête qui fait trembler le pignon et grincer la girouette ». La mer ne l'empêche pas de regarder les jeunes fdles du pays qui sont « jolies comme des images, grandes, élancées, blondes, des couleurs de lait et de rose, et une coilTiuv fort co(juelte, comme un casque d'or ».

En septembre, il rejoint M"" de Bismarck h \'illeneuve, sur les bords du lac de Genève. De là, il remonte la vallée du Ilhône, passe le Grand Saint-Bernard, visite Aosle, Gènes où il est nialade, et ne revient i\ Francfort que le '2U octobre.

I Bismarck à sa femme. Mit/., p. 2I>7.

30i IIIS.MAHCK

A celle époque, les difficullés s'envenimaienl on Orient : des questions, qui traînaient depuis quelque temps, étaient Apremcnt discutées ; elles exigeaient une attention de chaque instant. Pendant plus de deux années, elles devaient accaparer la passion, l'intérôl ou l'angoisse de l'Europe entière.

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I. — tielaliuns tradilionnellcs de la l'russcel de la Russie. Attitude du tzar pendant la Uévolulion de 1848. Ses ambitions sur l'Orient. — Tendance des partis en I'riis.se sur la question dOrient. Opinion de Hismarck : neutralité bienveillante envers la Russie. — Négociations diplomatiques à la veille de la guerre. Entretien et divergence de Bismarck et du prince Guillaume. Crise en mars à Rerlin. Tendance russophilede Frédéric-Guillaume IV et approbation de Bismarck. — Voile du roi; alliance entre la Prusse et l'Autriche. Réserve des Ktats moyens :los conjurés deBamberg. .\dhésion tardive de la Diète à l'alliance austro-prussienne. — l'olilique indépendante de Bismarck. — La note des quatre [loints. Mécontentement de Bismarck et son influence sur le roi.

II. — Combats en Crimée L'.Mma. — Fausses nouvelles et fanfaronnades de r.Xulriche. — La Prusse accepte les quatre points. ■Nouvelle avance de l'Autriche. — Hésitations des petites Cours. Projet de ligue des neutres. Refus de la mobilisation fédérale. Uépart de Proke.sch. Rechberg. — Crainte dune invasion française : les propositions de Bismarck et incident diplomatique à <e sujet.

III — Mort du tzar Nicolas. Conférence de Vienne. Leur échec et le recul de l'Autriche. — Voyage d»* Bismarck à Paris. — Prise de Sébaslopol. — Disgrâce de Bismarck. — Intervention do l'Aul riche. Congn-s de Paris. Convocation tardive de la Prusse. Le traite de Paris. — Le « rapport magnifique ».

I. — L'ciileiile politique delà lVus.sc cl de la Ilus.sicétiiilde tradition depui-s la Sainte AUianec : la iulle contre un nitime adversaire, le voisinage, certains goûts et intérêts communs avaient créé et maintenu cet accord ; il avait eu des heures diverses, mais il avait été scellé ft nouveau par un double év(''n('niei)l île famille : le mariauc du tzar Nicolas avec une

princesse de Prusse et le testament de Frédéric-Guillaume 111, qui en avait recommandé le culte, on termes saisissants, à son fds et à son gendre : « Ne néglige pas, écrivait-il pour son successeur, autant qu'il sera en ton pouvoir, la paix entre les puissances de l'Europe, mais avant tout tAche de maintenir la bonne intelligence entre la Prusse, la Russie et l'Autriche. Leur union est comme la pierre fondamentale de la grande alliance européenne. » Dans celte amitié des deux cours, la Russie avait joué le rôle d'aîné, morigéneur et parfois incommode pour le cadet. Ce caractère s'était encore accentué en 1848.

Tout avait chancelé en Europe : en France, la monarchie s'était effondrée ; à Vienne, l'empereur avait pris la fuite ; à Berlin, le roi s'était incliné devant les insurgés ; le pape avait quitté Rome ; Londres môme avait été secouée par l'agitation chartiste. Seuls, la Russie était intacte et le tzai' immuable; Nicolas en avait conçu un immense orgueil. Il s'était cru l'arbitre du monde, chargé par la Providence d'une mission do haute justice et de droit divin. 11 était intervenu en Hongrie pour rétablir l'ordre naturel des choses en écrasant l'ennemi universel, la Révolution. 11 avait exprimé son mécontentement des agitations libérales et unitaires en Allemagne et entendait que son avis fût un ordre. 11 avait donné de façon hautaine et autoritaire son opinion sur la question de Slesvig-Holstein, et la Prusse avait obéi. Aux jours d'Olmiitz, il s'était rapproché de la frontière comme pour mieux scruter le mal; il avait convoqué à Varsovie les adversaires et leur avait dicté ses volontés; l'un d'eux ne s'y soumettant pas assez vite, il avait sourdement grondé et la Prusse avait obéi. Depuis lors, il avait passé à Berlin, superbe, énigmatique, dominateur, admiré des uns, délesté des autres, craint de tous.

Cependant d'une querelle de moines, en apparence ridicule et sans intérêt, naissait un conflit qui devait bientôt dégénérer en une des luttes les plus sanglantes qu'ait connues le monde '. La cause en paraissait futile : les clefs du Saint- Sépulcre, l'étoile de Bethléem, les ornements de l'autel et les privilèges de la sacristie ne semblaient point de nature à engendrer une pareille guerre. Mais sous ces prétextes secondaires se dissimulaient des causes profondes de rivalité entre deux peuples, presque entre deux civilisations. Seule des grandes puissances de l'Europe, la France n'avait pas subi l'ascendant du tzar; elle s'était donnée à la Réj)ublique, qui était pour Pétorsbourg la forme môme de la Révolution ; elle avait appelé pour la conduire l'héritier de ce Napoléon que, la première, la Russie avait vaincu, qui avait été chassé d'Europe par la Sainte Alliance ; elle l'avait fait empereur, et le tzar retrouvait cette môme France sur son chemin, à Jérusalem, où l'impie démocratie contestait les droits de la très sainte monarchie orthodoxe. La Porte, elle aussi, n'avait pas suffisamment incliné son front devant la lx)ute-puissance de la Russie; elle avait accordé asile en 1849 à des révolutionnaires ; dans le conflit des lieux saints, elle semblait donner ombre de raison à la France; elle méritait chfttiment. Seul, le soutien de la vraie religion avait le droit et le devoir de le lui infliger. (>onstantinoplc avait été la capitale de l'orthodoxie grecque dont le tzar était le premier fils. Il était juste qu'il entrât en maître dans la grande ville de l'Orient, en adorateur dans le sanctuaire de Sainte-Sophie. Les souverains d'Occident n'avaient point à intervenir en pareille matière : le tzar s'était contenté de leur dicter ses conseils, il n'avait

1. 8iir la guerre de Crimée et ses confluences en Europe. Roussel. Guerre de Crimée (3 vol.); 8yb«*l, Die BegrQndung de» deutachen Reichs. t. Il; P. de lu (îorce. Wtit„ire du Second Empire, t I *I8',».'>; ; Uriaull ; La Question d'Orient (18118

rien pris de leurs Etals ; eux-mômes devaient laisser l'Orient à l'empereur oriental, quitte à se dédommager ailleurs par quelques compensations.

Tel est le système politique qui apparaît dans les entretiens du tzar et de sir Hamilton Seymour en janvier et février 18;)3. « Xous avons sur les bras un homme malade, gravomciil malade, déclare d'abord Nicolas : ce serait un grand malheur s'il devait nous échapper avant que les dispositions nécessaires fussent prises. » Et quelques jours plus tard, il ajoute : « Je ne permettrai, pas à l'Angleterre de s'établir à Constanlinople, je ne m'y établirai pas non plus, en propriétaire s'entend, mais en dépositaire je ne dis pas. » Un mois après, il lente de séduire l'ambassadeur par des paroles dorées : « Je ne veux pas que Conslanlinople soit occupé par les Russes, Français, Anglais ou aucune autre puissance. Je ne permettrai jamais la résurrection d'un nouvel Empire byzantin, ni une extension de la Grèce : encore moins permellrai-je que la Turquie se divise en une série de petits Etats, asiles ouverts aux Mazzini, Kossulh et autres révolutionnaires... Quant à l'Egypte, je comprends que l'Angleterre y tienne ; qu'elle l'occupe si elle veut, de môme pour Candie ». Nicolas avait de la volonté, de la puissance, de l'audace, mais l'Angleterre était douée d'esprit de suite et la Turquie de santé latente. L'homme malade vit toujours, la Russie n'a pas encore le dépôt de Gonstantinople, mais les Anglais occupent l'Egypte et possèdent Chypre à défaut de Candie.

Dans ces démêlés et ces lointains projets, la Prusse n'avait pas d'intérêt immédiat. Le royaume ne possédait pas de débouché direct sur l'Orient et il ne pouvait prétendre à une

1. Les dépèches de sir Hamilton Seymour dans Coirespondence respecliiiQ Ihe rightes and privilèges of the Latin and Greeck Churches (Livre bleu), part. l.

situation telle en Europe, que rien ne se fît sans lui. Depuis Olmiitz, il ne jouait dans lo concert des puissances qu'un nMc d'accompagnateur modeste. Mais si la discorde se mettait parmi les musiciens de premier rôle, il importait à la Prusse de savoir auquel s'attacher et où étaient ses intérêts. Les hommes et les partis politiques différaient profondément à ce sujet.

Le parti libéral suivait le cours naturel de sa haine : lors de la Révolution de 1848, il n'avait trouvé qu'un adversaire irréductible et invincible, traquant tout effort de nationalité et de liberté, implacable et finalement victorieux, le tzar. Tout ce qui pouvait l'atteindre, réjouissait le parti de Francfort et de (îotha, et, dans une défaite de la Russie, il espérait trouver une revanche de ses propres désastres à OlmQlz et en Slesvig- Holstein. Il acclamait donc moins la France, qui s'était donnée au tyran, que l'Angleterre, protectrice par tradition de toute liberté, et qui partait en guerre contre le tzar, autocrate par destination, ennemi né de tout progrès.

Même dans le parti conservateur, une fraction assez importante professait des tliéones analogues; c'était le groupe de diplomates et de fonctionnaires qui répandait son opinion dans le Wuchenbia/t, et dont faisaient partie les comtes de GoHz et Pourtalès, les conseillers F3ethmann-Holl\veg et Mathis. Dans ce |)arti ambitieux et remuant , les idées étaient amples, sujM'rbcs, mais chimériciues : il s'agissait simplement do supprimer l'empire des tzars en annexant sa partie du Nord-Oue&t A la Prusse et h la Suéde et coupant le reste en deux tronçons inoffensifs. Pour arriver à ce résultiit, on préconisait l'alliance des (".ours de Berlin et de Londres et on comptait ()i.e le succès serait tel que la Prusse deviendrait d'emblée la grande puissance du centre de l'Europe '. I Bismarck. Pen»ée$ et Souctnirs. I I, |>. 145 ù 147.

NtrTVR. — BiïimarrL. •■ — ~\

370 BISMAHCK

Le prince Guillaume n'avait pas de ces utopies et pourtant ses opinions se rapprochaient de celles adoptées par le Wochenblatt. Il avait perdu son habituelle réserve, quittait volontiers pour Berlin sa cour de Goblenlz, et exprimait avec netteté sa crainte que la Prusse n'eût à faire les frais de l'alliance russe, si elle prenait fait et cause à la fois contre la France, l'Angleterre, l'Autriche, la Turquie et le Piémont*. Il avait gagné à son avis le ministre de la Guerre, Bonin ; c'était l'opinion de l'armée, encore mécontente de l'humiliation d'OlmiJtz, aigrie moins contre d'Autriche, qui la lui avait imposée, que contre la Russie, qui l'avait permise.

Le chef du cabinet, Manteuffel, ne pouvait partir d'un pareil point de déj)art, car il tenait Tenlrevue d'Olmiitz pour un succès diplomatique, non pour une humiliation. Mais il voulait éviter toute complication où la Prusse serait entraînée à des conséquences inattendues. 11 désirait s'entendre avec l'Autriche, il invitait son représentant à Vienne à participer aux conférences diplomatiques qui débutaient en décembre 1853 et devaient se prolonger ou se renouveler pendant trois années; il reconnaissait l'injustice des prétentions russes cl l'excellence des protocoles adoptés à Vienne; mais suivrait-il l'Autriche jusqu'à engager son pays dans une guerre? Sa natuJre apathique y répugnait', il attendait, négociait, et espérait quelque solution inespérée.

Tout autre était le groupe de la caniarilla ; il prêchait le culte du tzar, sauveur de l'Autriche en 1849 et de la Prusse en 1850, tombeur de la Révolution, et dieu du pouvoir monarchique. Le général de Gerlach avait appelé de ses vœux l'intervention russe et trouvait venue l'heure de la reconnais-

1. Rothan. La Prusse el son roi pendant la guerre de Crimée (1888;^ p. 44.

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