‹ Bismarck et son temps (volume 3)Chapitre 118 sur 179 · M. Lenz. Geschichte Bi marcl.s, p · texte numérisé non relu

M. Lenz. Geschichte Bi marcl.s, p

heur ; que nous abandonnions noire force à Tégoïsme de TAu- Iriche, comme un fou bon enfant, pour être finalement joués par elle, ce serait le moindre mal; mais si, suivant une politique anlipatriolique, nous rompions avec la Russie, il no coûterait qu'un mol à la France pour se rapprocher de la Russie; tous les gouvernements allemands les suivraient; l'Autriche et nous serions les dupes et l'Angleterre secouerait les épaules'. » Bismarck désirait donc, comme la camarUIa, une entente avec la Cour russe, mais il se refusait à transformer cet accord en alliance belliqueuse ; il tenait une neutralité amicale comme suffisante pour attirer la reconnaissance de la Russie. L'avenir lui donna raison.

Cependant les événements se succédaient en Orient, rapides et graves. En octobre 1853, la Turquie sommait la Russie d'évacuer les Principautés; le 30 novembre, la flotte turque était détruite à Sinope; le 3 janvier 1854, les navires de l'Angleterre et de la France pénétraient dans la mer Noire ; le 4 février, les ambassadeurs russes quittaient Paris et Londres ; la guerre a[)prochait.

L'Autriche avait dans ce conflit des intérêts bien plus directs que la Prusse ; sa situation géographique, le cours du Danube, s<»s afl'aires commerciales et financières, l'obligeaient à une surveillance attentive de la péninsule des Balkans. Bismarck lui opposait déjà, comme un reproche, d'ôlre une puissance autant orientale qu'occidentale. Plus tard, devenu maître de la i)4)lilique européenne, il l'a mise brutalement i\ la porte de l'Alk-magno et poussée doucement vers lOrient.

Dfs le mois de janvier 1854, la courde Vienne se préoccupait de l'influence que pourrait avoir dans ses propres Etals la guerre entre la Russie et les alliés occidentaux ; elle désirait s'as-

1. Bismarck à Gorlach, 9 avril 1854. Bitmarch Briefe an Gerlach, P 140.

surer un allié, et, ayant dans le gouvernement prussien un honnête confédéré, partager avec lui les responsabilités cl dangers, mais non les profits. Buol avait donc envoyé, le 8 janvier à Berlin, un projet de traité dont la disposition essentielle était une déclaration de neutralité, et qui réservait la liberté d'action pour la protection de tous les intérêts communs*. Ces intérêts étaient uniquement autrichiens et Bismarck avait deviné dès le mois de décembre l'attitude de rAulriche. « A Vienne, écrivait-il, on n'a pas renoncé à ridée de Schwarzenberg d'absorber la politique prussienne par une politique fédérale autrichienne... On estime que la Prusse n'a pas le droit de suivre une politique indépendante en dehors de la Diète dirigée par l'Autriche dans son intérêt ^ » Le cabinet de Berlin avait répondu à la proposition autrichienne que rien ne pressait, qu'il serait temps de faire une déclaration formelle au jour où la guerre aurait éclaté. M. de Budberg, ministre de Russie à Berlin, avait, de son côté, demandé au gouvernement prussien d'affirmer sa stricte neutralité et reçu une réponse dilatoire.

Frédéric-Guillaume IV préférait aux négociations officielles les démarches personnelles; sous l'influence de l'émotion générale en Europe, il rédigea de superbes lettres à ses voisins ; à Nicolas, il adressait une chaleureuse prière d'évacuer les Principautés et d'éviter ainsi au monde « un désastre colossal », mais lui-même ne promettait rien, que sa reconnaissance. A Victoria et à Napoléon, il envoyait ses supplications de conserver aux peuples le bienfait de la paix, et au milieu de brillantes arabesques de style, il leur promettait — sa neutralité. A François-Joseph, il affirmait « sa vocation divine » d'être ici-bas « l'homme et le porte-paroles de la paix,

\. Sybel. Loc. cit., t. II, p. 179.

-. Bismarck à ManteufTel. Correspondance diplomatique, t. I, p. 206-207.

en tout temps, mauvais ou bon ». C'était de la rhétorique : on n'en faisait qu'ù Berlin ; en mars, la guerre était déclarée ; le temps des phrases brillantes n'étîiil plus, môme pour Frédéric-Guillaume 1\' ; ce monarque était en présence du fait accompli et devait choisir parmi les diverses opinions de ses conseillers ; plusieurs étaient venus à Berlin, le prince Guillaume, Bismarck, pour agir en personne dans cette crise.

Le 4 mars, le délégué à Francfort eut un long entretien avec le prince de Prusse*. Guillaume essaya de convertir le jeune diplomate à une politique occidentale et lui exprima le désir de pousser le roi à prendre une attitude hostile à la Russie : c'était l'intérêt de la Prusse, et le prince de Prusse flallait le sentiment de Bismarck par l'espoir d'un accroissement d'inlluence pour leur patrie; une telle altitude était môme utile à la Russie, en lui évitant une guerre désastreuse. Bismarck représenta au prince que la Prusse n'avait aucun motif d'entrer en lutte avec la Russie ; participera sa défaite, ajoute le diplomate, « ferait naître un désir de revanche chez les Russes que nous aurions assaillis sans avoir nous-mômes un motif personnel de faire la guerre, mais nous unposerait encore la lâche fort délicate de résoudre la question polonaise d'une façon acceptable pour la Prusse. \os propres intérêts ne nous imposent nullement une rupture avec la Russie, tout au contraire ils exigent que nous l'évitions. .Nous irions donc attaquer une puissance qui, jusqu'à ce jour, a été notre amie, cl qui restera toujours notre voisine, sans qu'elle nous eût provoqués, uniquement par crainte de la France ou pour com-

I Cette conversation est roproduite dans les Pensées et Souvenirs, t. I. I» U9 et suiv. mais avec quelque confusion II ne faut done pas, romme M. Lenz {toc. cil., p. 81), croire que tout le raisonnement de Bisninrck remonte ft cette date, 4 mars 185i, car il y est fait allusion ù des comhals autour de Sébastopol qui eurent lieu dix-huit mois plus tard- Bismarck résume dans ce passage plusieurs entretiens qu'il eut à différentes reprises avec le prince de Prusse.

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plaire ù T Angleterre ou à l'Autriche. Nous jouerions le rôle de vassal.. ; la peur de la France nous contraindrait à être son allit" très obéissant. » Le prince se fâcha, et la face rouge de cjlère, interrompit Bismarck en disant : « 11 n'est nullement question ici de vassalité ni de peur. « En vain le diplomate chercha-t-il à le ramener, il ne parvint pas à le détourner de l'opinion que le prince s'était faite sous rinfluence de sa femme, de l'Angleterre et du parti du Wochetiblalt.

On put croire, à ce moment, que Bismarck avait eu plus de succès auprès de Frédéric-Guillaume IV et l'avait converti 5 l'entente avec la Russie. Le roi était pressé vivement de souscrire aux engagements pris à Vienne entre l'Autriche, la France et l'Angleterre ; le 4 mars. Bunsen croyait avoir gagné le roi à la politique occidentale. Mais Frédéric-(juillaume IV avait les revirements soudains et brutaux des hésitants : une dépêche maladroite de Vienne le bouleverse ' et il saute à l'opinion adverse. Le 5 mars. Bunsen reçoit l'ordre formel de cesser toute négociation avecle ministère anglais -. Le général Groben est envoyé à Londres avec une lettre qui désavoue l'ambassadeur en termes tels que celui-ci doit donner sa démission. Défense est faite au comte Pourtalès de s'occuper des affaires d'Orient. M. de Manteuffel reçoit une vigoureuse rebuffade ^. Le ministre de la Guerre, général Bonin, partisan de la politique occidentale, est remplacé. Le prince de Prusse quille Berlin avec fracas et se relire à

1. Forcade. La Prusse, la Cour et le Cabinet de Berlin. Revue des Deux- Mondes du 1" décembre 18o4.

2. Saint René Taillandier. Dix ans de l histoire d' Allemagne (1879). p. 338. Hubner. Neuf uns de souvenirs d'un ambassadeur d'Autriche à Paris, t. 1. p. 2iû et suiv.

3. M. de Manteuffel aurait offert sa démission au roi qui lui aurait brutalement répondu : « Allons, mon cher, nous sommes en carême, plus de mascarades. » Rothan. loc. cit.. j). HO.

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Coblenlz. La politique russe paraissait remporter définitivement.

C'était une ligne de conduite : un homme d'Etat s'y serait tenu ; Frédéric-Guillaume n'en avait pas le tempérament. Il était quelque peu effrayé lui-mômc de son coup d'Etat, lorsque parut à Berlin un envoyé spécial de François-Joseph, le général de Hess, avec une lettre où l'empereur proposait une alliance défensive des deux grands Etats allemands; il ajoutait d'ailleurs qu'il serait probablement amené à envahir les Principautés « pour la protection des intérêts tant autrichiens qu'allemands ». A la môme époque le gouvernement de \'icniie adressait aux Cours allemandes une circulaire où elle cherchait à solidariser les intérêts de l'Autriche et des autres pays allemands : « L'appui décidé,, matériel et moral de l'Autriche par l'Allemagne, ajoutait le cabinet viennois, est notre unique programme en ce qui coiicerne l'attitude à observer par l'Allemagne dans la question d'Orient. »

Ce programme déplaisait fort fi Bismarck. Il avait applaudi au revirement du roi et avait été chargé par son parti de le défendre auprès de l'ambassadeur de France à Berlin, M. de Moustiers. L'entrevue avait eu des alternatives de cordialité et d'emportement : les deux hommes avaient un caractère entier et exprimaient sans ambages leur opinion. « Votre |>olitiquc vous mènera à léna, objecta un jour le Français. — Pourcjuoi pas à Leipzig ou à NN'atcrloo, rétorqua le Prussien '. » Bismarck, partisan de l'alliance russe, voyait dans li's paroles flatteuses de l'Autriche un nouveau piège où il • raignait que son roi volage ne fût pris. Il soutenait que les InlértHs de l'.Vllemagne et de r.Vulriciu' n'étaient pas identiques; mais dans les conversations qu'il avait avec quelques

1. C«>s paroles furent dites, suit à cclt«< époque, soit en janvier ISSo. Itliim. FUrtt Bismarck und seine Zeil. t. II. |>. 63.

représentants des Etats moyens, et surtout lors d'un voyage à Hanovre et Gassel, il surprenait une nouvelle tendance qui l'inquiétait : l'effort des royaumes de s'unir pour faire pièce tout ensemble à l'Autriche et à la Prusse. « Ils veulent faire acte de souveraineté au moins devant la Diète, en émettant leur jugement sur la politique européenne, écrivait-il à son ministre. A la faveur d'une longue paix, la théorie de l'égalité <les souverains s'est étendue comme une épidémie dans les Etats moyens. » Le chef du cabinet hanovrien, M. de Lutken « proposait d'adjoindre aux grandes puissances un représentant des Etats moyens pour arriver à une décision plus prompte. — Système dangereux, ajoutait Bismarck, cardans cette triade on n'appliquerait le principe de la majorité que contre la Prusse, pour l'abandonner aussitôt que les États moyens, appuyés peut-être par des influences étrangères, se sentiraient en minorité en face des deux grandes puissances*. » Bismarck avait raison de redouter les propositions apportées parle général Hess; elles faisaient leur chemin. La tempête de mars avait passé et bientôt Frédéric-Guillaume IV oubliait ses sympathies russes. Le 9 avril, son ambassadeur à Vieinie, comte d'Arnim, signait avec les repn 'sentants de l'Autriche, delà France et de la Grande-Bretagne, un protocole qui constatait « l'union des quatre gouvernements », posait en principes l'intégrité de l'Empire ottoman et l'évacuation des principautés danubiennes, et obligeait les quatre gouvernements à n'entrer dans aucun arrangement définitif avec la Russie sans en avoir délibéré en commun^. La Prusse semblait maintenant entrer dans la politique occidentale.

1. Bismarck à Manteuffel. Correspondance diplomatique, l. I, p. 244, 246.

i. Le texte de ce protocole et de la convention auslro-prussienne du 20 avril sont dans les appendices de l'ouvrage de M. Rothan, p. 304 et suiv.

Peu après, le 20 avril, le gouvernement prussien faisait un nouveau pas dans le môme sens, et il acceptait le traité apport»' en projet par le général de Hess et modifié par un mois de voyage entre Vienne et Berlin : les deux souverains convenaient une alliance offensive et défensive, et « se garantissaient réciproquement la possession de leurs territoires allemands et non allemands, de telle sorte que toute attaque dirigée contre le territoire de l'un d'eux, de quelque côté qu'elle vînt, serait considérée comme une entreprise hostile contre le territoire de l'autre ». Ils devaient mobiliser toutes leurs forces en cas de péril, et s'engageaient à ne conclure aucune alliance « en désaccord avec le présent traité ». Enfin ils se tenaient pour obligés « à protéger les droits et les intérêts de l'Allemagne », et tous les États allemands devaient être invités à accéder à ce traité. Le môme jour, une convention militaire déterminait les forces que déploieraient les deux puissances.

Ainsi l'Autriche, menacée dans ses territoires slaves, avait l'habileté d'en faire garantir l'intégrité par la Prusse, qui ne courait cUe-môme aucun danger. De la politique russe, le gouvernement de Berlin était passé à la politique autrichienne : on ne voyait pas bien ce qu'il y pouvait gagner, mois on apercevait nettement les avantages que la Cour de Vienne en pouvait tirer. Frédéric-GuiUaume IV avait été déterminé à ce traité parla crainte de la France; il était persuadé que l'eml>ereur rôvait une invasion immédiate des provinces rhénanes. Pour la Prusse, l'alliance faisait front à rOuesl; pour l'Autriche, ù l'Est'.

Cette intimité des deux puissances n'était pas |K)ur plaire h M. de Bismarck ; dans ses rop|)orls officieb, môme dans sa

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