Même lettre du 29 septembre
FONCTIONNArRE ET CULTIVATEUR 51
peut suivre quelques cours qui lui seront utiles; il étudie tous les jours la chimie avec un étudiant en médecine qui prépare -os examens. A quelques kilomètres de la ville, à Eldena, l'Institut agronomique lui offre les ressources les plus étendues; le directeur, Schuk, est lui-même à la tôle d'un vaste domaine ; « il a transformé les terres froides et marécageuses en lots qui passent pour les meilleurs du pays ». Bismarck visite ces fermes « d'une tenue presque exemplaire », les briqueteries, les brasseries, tout ce qui peut servir à un futur agronome. Ses lettres en sont pleines.
Un glas funèbre interrompt cette vie de joyeux travail. Le i*' janvier 1839, M"* de Bismarck meurt à Berlin, où on l'avait transportée pour une opération. Depuis de longues années, Otto n'avait pas vécu chez ses parents; elle-même n'avait pas eu pour lui tous les soins et toutes les càlineries qu'une maman prodigue à son petit. Mais elle était sa mère, en la perdant, il s'aperçoit de ce qui disparaît pour lui. « Ce qu'une mère est pour son enfant, écrivait-il huit ans après, on le l'apprend que trop tard, quand elle est morte ; l'amour latemel, même le plus modéré, même mélangé d'égoïsme lalemel, est encore un géant ^ cùté de l'amour filial*. » La mort de M°" de Bismarck précipite la séparation de la lille. Le père conserve la direction de Schonhauscn, où il 'installe avec sa fille Malwine, alors âgée de onze ans. Les leux fils seront à la tête des domaines de Poméranie. Ollo terline son service militaire ; à Pâques, il s'installe ù Kniephof. Il devait rester près de sept années en Poméranie; il n'a vingt-quatre ans quand il s'y établit, il a trente ans lorsl'il la quitte; il y passe donc le temps où la personnalité l'établit chez l'homme, où son caractère, son intelligence se
1. Bismarck, lettre du S3 février 1&47. Briefe an teint Braul und Gattin,
forment définitivement. Ce long séjour a sur Otto deBismarci< une influence profonde et ineffaçable.
Pour comprendre entièrement ce rude caractère, il faut avoir visité cette partie de la Poméranie et ressenti son rude climat ; la plaine s'allonge au loin, triste et monotone, le vent de la Baltique que rien n'arrête, la balaie en secousses. L'hiver est terrible, le baromètre descend souvent à vingt degrés; la neige s'étend à l'infini, s'amasse sur les routes, tue toute vie. Au printemps, le dégel et les pluies couvrent le pays d'inondations. Le sol est peu fertile, les villes sont petites et clairsemées; Naugard, la plus proche de Kniephof, n'est qu'une bourgade, avec des maisons basses, des rues mal pavées, des boutiques médiocres et des auberges sans faste. Les châteaux sont isolés; le jeune ménage de Blanckcnburg, à Kiissow, n'avait que deux ou trois voisins à vingt kilomètres à la ronde, et qui n'étaient pas mariés*. Les gentilshommes campagnards n'ont pour distractions que la chasse, quelque fête à grande beuverie, une fugue i\ Stettin ou Berlin.
C'était une lourde tâche, pour ces deux garçons de vingthuit et vingt-quatre ans, de prendre la direction personnelle de cette vaste exploitation. Ils n'avaient aucune expérience, à peine quelque science dans le métier qui demande le plus de pratique, peu de crédit, un capital très écorné. Ils trouvaient des terres mal entretenues, une exploitation mal conduite. Au commencement môme, leurs efforts se contrariaient, et ils durent se séparer; Bernard, landrath de Naugard, prend le château de Kiilz, qui est le plus près de la ville ; Otto conserve Kniephof et Jarchelin ; et ceci est très dans son caractère, l'impossibilité de travailler avec un égal, môme son frère.
1. Bismarck, Lettre à son père, dimanche de Pentecôte 1845, Bismarck- Jahrbuch. t. 1 (1894), p. 8.
Toutes les difTicullés, loin de le rebuter, Taiguillonnent, Use donne i\ sa nouvelle lAche, corps et âme ; toute la journée; il est aux champs, parcourant à cheval les labours et les bois, pressant ses gens, se démenant pour ses achats, ses ventes, ses semailles et ses récoltes. Sa correspondance en est toute nourrie. « C'est avec la plus grande peine, écrit-il à sa sœur, que je résiste au désir de remplir ma lettre de lamentations touchant l'administration de mes terres, les gelées de nuit, le bétail malade, le colza de mauvaise apparence, les agneaux morts, les brebis affamées, la disette de paille, de pommes de terre, d'engrais et d'argent... Il sera difficile de s'en tirer cette année avec cette mauvaise moisson, les prix si bas et ce long hiver*. — La grôle m'a détruit une partie considérable de blé... Les conséquences de l'inondation ont été terribles, beaucoup d'acacias, plus de la moitié des frênes sont perd us ^.. »
Malgré tout, son activité a raison de la mauvaise fortune. Les fermes sont remises en ordre, les terres mieux aménagées produisent régulièrement. Chaque année, Bismarck peut accroître son capital d'exploitation. Les gens de culture se sentent bien dirigés; le jcupe maître est brusque parfois, mais il les aime, il les comprend, il partage leurs peines et f)laisirs, il « se met en contact direct avec eux, mieux que ne peut le faire président ou ministre...; heureux quand il a pu mettre d'accord quarante et un paysans, qui tous se déteslaierït, et auraient chacun payé volontiers trente thalcrs pour forcer les autres à en payer dix'. » Il est prêt à se dévouer
1. ni-,iii;ii.k l\ sa sœur. 9 avril 1843. Diamarckbriefe. p. 24. Une partie rli- . si tradiiilc dans Proust. Le Prince de Biatnarck, $a cotresl'oini i!. sans date).