Bismarck à Manteuffel, 18 mai 1855, loc. cit., p
avaient recommencé, longues également sur les grandes questions et les vétilles ridicules, sur l'attitude de l'Allemagne dans la question d'Orient et l'alternance de l'Autriche avec l'Oldenbourg dans la commission seigneuriale, sur la constitution et le commandement de l'armée fédérale et sur la suppression dos jeux. On n'aboutissait à rien ; on piétinait sur place. Le 2 août, la Diète se prorogeait pour deux mois ; Bismarck partait en congé.
En Orient, les soldats mouraient sans tant de phrases : avec l'hiver, le froid ou l'humidité dans les tranchées pleines de neige et d'eau ; avec le printemps, la reprise des hostilités, les bombardements successifs, la prise du Mamelon Vert, l'échec des Redans ; avec l'été, le choléra ; mais à Paris, l'Exposition universelle attirait les étrangers, multipliait les fêles, roulait les soucis dans le tourbillon du plaisir. Les pétards des feux d'artifices répondaient aux canonnades de la Crimée.
Bismarck pensa le moment favorable pour y paraître. Il était mal vu des diplomates français fjui connaissaient son rôle h Francfort, ses sympathies russes, son hostilité à l'alliance autrichienne. L'incident du mois de mars, la note du Moniteur universel^ ses protestations véhémentes, avaient créé à son égard une certaine animosité qu'il désirait di.ssiper. Au lieu d'une cure à Ivi.ssingcn ou de bains de mer, il profita d'une invitation de l'ambassadeur de Prusse en France, comte de Hatzfeld, pour séjourner à Paris, il n'y était pas venu depuis dix ans. Il était attiré par la ville qu'il appelait sans fard « Babylone ».
Il n'était pas facile à émouvoir, mais sa première impression fut d'épouvante et de fatigue. « C'est une ville merveilleuse que ce Paris, écrit-il à sa femme. Représente-toi Francfort six fois plus grand, des rues pleines de maganinn et plus
grandes que la Zcil', et dans chacune un tapage comme la gare à l'arrivée de trois trains bondés. Une masse de rues anciennes ont disparu, d'autres ont été créées, longues comme la Fricdrichslrasse-, avec 400 numéros do maison et plus''. » Il est frappé de l'attitude des militaires qu'on rencontre dans la ville et qui en paraissent les maîtres, car « la domination de la bourgeoisie de Juillet sur l'armée est passée. L'éclairage est brillant, mais on rencontre encore plus d'agents de police que de lanternes, il n'y a pas de coin de rue où l'on ne soit sûr d'apercevoir l'uniforme d'un agent de police, gendarme, municipal'' y ou comme ils s'appellent tous; on ne peut se tenir tranquille, sans entendre à côté de soi : Circulez, s'il vous plait. Je ne serais pas étonné de voir, au lever du matin, un visage avec moustache et impériale sous un chapeau de guingois, qui me dise avec la politesse d'un gardien de prison : Pissez, s'il vous plait, changez de chemise, s'il vous plait. On cesse d'éternuer ou de se moucher de sa propre volonté dès qu'on a mis le pied dans cette ornière. Le Français dit : C'est précisément ce qu'il nous faut ; le despotisme est la seule forme de gouvernement compatible avec l'esprit français* ». La satire est mordante des mœurs de 1855 et de l'esprit de discipUne au beau moment de l'autorité impériale, mais, pour exagérée, la critique contient un grain de vérité. Le soir il fréquente les salons les plus brillants de Paris. L'ambassadeur de Prusse avait épousé la fille du maréchal de Castellane et la comtesse de Hatzfeld réunissait dans ses salons les aristocraties française et allemande. La visite du
i . L'arlère principale de Francfort.