Erreur de date dans Sybel, Die BegrUndung, t. II, p
marck proclamait qu'une « sérieuse prise de bec » seule débarrasserait le gouvernement prussien de ces dénonciations ' . A Berlin, le roi était « sujet à des emportements », et, mécontent d'èlrc tenu à l'écart de la politique européenne, rudoyait ceux qui lui avaient conseillé de s'abstenir". Le général de Gerlach sentait proche une éclipse de son influence. « Thirsis, disait-il à l'un de ses amis, il faut songer à préparer sa retraite'. » Manteuffel faisait l'ouvrier de la dernière heure pour participer A la gloire sans avoir été à la peine. Il offrait ses bons offices à Paris, à Londres, à Pétersbourg. 11 proposait à Vienne une intervention de compte à demi, qui aurait pu se transformer en médiation. Mais il était éconduit aimablement par le comte Walewski, rudement par lord Clarendon, dédaigneusement par le comte de Buol. Les petites Cours tournaient leurs regards vers Paris : sous prétexte de comtempler les derniers jours de l'Exposition, leurs ministres y venaient demander audience à l'empereur et sentir d'où venait le vent. Et les journaux allemands gémissaient sur la maladresse de la Diète, rim[)uissance de la Confédération, là dcHîhéancc de l'Allemagne.
Bismarck était en disgrâce, le roi le classait parmi les partisans do l'alliance russe, auxquels il ne pardonnait pas sa situation effacée. Et en même temps le voyage de Paris avait placé le hobereau parmi les bonapartistes, adorateurs du soleil levant. Il avait beau protester de sa « santé |)olitique. J'ai beaucoup, ajoutait-il, de la nature du canard, l'eau glisse sur ses plumes ; il y a loin pour moi de la peau extérieure au cœur. Je n'ai pas été gagné au bonapartisme, au conlniire, il m'est tombé comme un poids de la poitrine, quand
1 Bismarck à Gerlach, 7 octobre 1853. Briefe an Gtrlaeh, p. 85â.
:î. Duc Ernest do Cobourg. Aun meinem Leben.i- II, p. S89.
H. Rothan. La l'rujue et son roi j>cndanl la yuerrt de Crimée, p. tl9-iS0.
j'ai eu de nouveau la frontière derrière moi; j'aurais pu embrasser le premier poteau noir et blanc' et j'avais une profonde sympathie de compatriote pour deux fabricants du Palatinat qui étaient dans mon wagon" ». On ne prenait pas ces protestations au sérieux. Aller à Paris, voir l'usurpateur, rendre visite à l'héritier de Napoléon, et sans mission olïicielle, pour son seul plaisir, quelle faute!
On le lui fit sentir. A une fôle célébrée pour la construction de la cathédrale de Cologne, la Cour lui battit froid. M"* de Bismarck, qui apparaissait rarement aux cérémonies oflicielles, fut volontairement tenue à l'écard par la reine et serait restée seule, écrasée sous l'opprobe universelle, sans la galanterie du prince de Prusse qui lui offrit son bras.
La colère du roi fut de courte durée. Bismarck y mit fin par une spirituelle boutade; Frédéric-Guillaume lui demandait son opinion sur Napoléon lll ; l'autre de répondre franchement : « C'est un homme intelligent et aimable, moins habile qu'on le dit : on met tout événement sur son compte, et s'il pleut à contretemps dans l'Asie Orientale, on en attribue la cause à quelque machination perfide de l'empereur,,.; on le considère, chez nous, comme une sorte de « génie du mal », méditant toujours quelque mauvais coup pour troubler le monde,.,; on surfait son intelligence aux dépens de son cœur, et c'est le propre de son caractère de reconnaître tout service rendu par une gratitude poussée à un degré peu ordinaire, » Le roi rit avec une ironie de désapprobation. Bismarck ajouta qu'il devinait sa pensée et sur l'autorisation du monarque, continua : « Le général de Canitz faisant aux jeunes officiers de l'École supérieure de guerre des conférences sur les campagnes de Napoléon, un auditeur lui
i . Couleurs de la Prusse.
2. Bismarck à Gerlach, 15 septembre 1855. Briefe an Gerlach, p. 246.
demanda pourquoi l'empereur n'avait pas exécuté tel mouvement. Ganitz lui répondit : — Eh bien ! oui, vous voyez ce qu'était ce Napoléon, une bonne pâte d'homme, mais d'un l)éle, d'un bôle ! — Ce propos excita naturellement une grande hilarité parmi les élèves de l'Ecole de guerre. Je crains que Notre Majesté ne pense de moi ce que le général de Canitz pensait de son élève'. » Le roi rit. Il était désarmé; c'était un homme d'esprit, il aimait la joyeuse franchise de Bismarck et lui rendit sa confiance.
L'automne se passa en négociations stériles. Bismarck fui envoyé à Munich et à Stuttgart, sous prétexte de régler des questions monétaires, en réalité pour contre-bal£\ncer - l'influence de la France et de l'Autriche en ravivant des rivalités et des jalousies qui menaçaient de s'éteindre. A Munich, M. de Pfordten, revenu récemment de Paris, l'entretint des tendances de Napoléon à développer les nationalités et de ses sympathies pour la Pologne; il s'étendit plus longuement sur les besoins matériels de la Bavièi*e : la pièce de cinq francs, le Code de Commerce, un pont sur le Rhin, le déficit des chemins de fer tenaient la première place dans ses préoccupalions; le roi Maximilien lui parla de sujets analogues; le diplomate prussien ne put qu'encourager ses deux interlocuteurs dans leur sollicitude, en cherchant à leur démontrer que la Bavière n'acquerrait son développement naturel qu'avec l'appui de la Prusse. A Stuttgart, il fut reçu avec une bienveillance marquée par le vieux roi Guillaume. C'était un fin |X)lili(jue; il hurlait avec le loup présent à sa table, (juitte à hurler différemment avec un autre. Il entretint Bismarck de« bienfaits de la paix, car il l'y savait favorable ; puis il lui glissa doucement que la stagnation seule lui était permise;
t. Bismarck. Pensées et Souvenirs, i- l* p- 20::
"1. Tliouvencl. Pages de l'histoire du Second tmpire, p. 'li\.
pris entre TAutriche et la Prusse, il ne pouvait risquer l'inimilié de ces deux pays, car son petit royaume aurait été envahi avant que les secours eussent pu arriver de Berlin. Et il concluait avec philosophie : « La chemise wurtembergeoise est plus près de ma peau que la tunique allemande*. »
Ainsi dans les Cours, petites ou grandes, on ne parlait que de la paix, et la guerre continuait. En novembre, les Russes avaient remporté un succès brillant en prenant de haute lutte la forteresse turque de Kars, défendue par les Anglais. Mais ils s'épuisaient en hommes et en argent. M. de Buol pensa le moment venu d'intervenir; il avait cru, lors de la prise de Sébaslopol tenir « les Principautés danubiennes dans sa poche ^ ». Il voulait les y serrer définitivement et il avait renvoyé à Pélersbourg son ambassadeur, le comte Esterhazy, avec une dépêche proposant comme base de négociations les quatre points, mais aggravés par la neutralisation complète de la mer Noire et une rectification de frontière en Bessarabie. La Russie entrait en pourparlers sur celte donnée, lorsque soudain, pour brusquer les décisions, Buol exigea l'adoption pure et simple de ses propositions, sous menace d'une rupture immédiate. La Russie était forcée, mais son courroux contre l'Autriche fut violent et durable. Avec plus de douceur, Frédéric-Guillaume IV écrivit à son impérial neveu pour l'engager avec instance à céder. Le 16 janvier, Alexandre 11 accepta les conditions autrichiennes.
Le 2o février, les délégués des Coure intéressées se réunissaient en Congrès à Paris. Les vainqueurs, l'Angleterre, la Sardaigne, la Turquie et la Çrance, la vaincue, la Russie, le
i. Sur la mission de Bismarck à Municli et Stuttgart, voyez son rapport du 21 décembre 1855. Correspondance diplomatique, t. Il, p. 70 et suiv. Pensées et Souvenirs, t. I, p. 130.