‹ Bismarck et son temps (volume 3)Chapitre 134 sur 179 · Bismarck. Pensées et Souvenirs, t. I, p · texte numérisé non relu

Bismarck. Pensées et Souvenirs, t. I, p

Le courroux do Bismarck ne comprend pas la seule Autriche, il s'étend à tous ceux qui marchent à sa remorque. Comme la plupart des moyens et petits États devinent les ambitions du délégué prussien et cherchent un secours auprès du comte de Rechberg, Bismarck trouve leur conduite « odieuse », cavalière, «'d'un sons façon inouï ». « Cet orgueilleux système de réserve dédaigneuse dans lequel les États moyens se complaisent vis-à-vis de nous, ajoute-t-il, est, d'une part, le produit d'une longue paix, pendant laquelle la fiction de l'égalité des droits des confédérés a fait oublier les inégalités de puissance ; d'autre part, il repose sur la supposition que, dans un conflit avec l'Autriche et la ipajorité, non seulement nous finirons par céder, mais encore que le souvenir des avanies qu'on nous a faites n'aura aucune influence sur notre conduite. On admet pour l'Autriche, sous ce double rapport, une situation absolument contraire'. »

Ainsi dans les dernières années de son séjour à P'rancfort, Bismarck n'a fait qu'attiser la rivalité entre les deux grandes maisons allemandes. Sa correspondance est un long rugissement contre les menées de l'Autriche, contre « la morgue autrichienne, qu'un observateur francfortois est peut-être seul capable de comprendre dans toute sa grandeur ». « Si la polili(pie générale de l'Autriche, conlinue-t-il, armée de tous ses moyens et placée sur un terrain aussi avantageux, ne vise en Allemagne qu'à obtenir la disposition de toutes les forces de la Confédération pour les faire servir à sa politique étrangère, au rétablissement de s«?s finances, au dévolopjMîment de ses intérêts commerciaux, et, par suite, à mettre la main sur le Zollverein, et si la Prusse est le grand obstacle au succès de ses efforts, il en résulte que toutes les visées de

1. Bismarck à .MantoufTfl. 11 juin 1858. Correapondanct diplomatique^ i. II. p. 339.

l'Aulriclie en Allemagne ont pour but de forcer la Prusse à entrer dans le sillage de la politique viennoise et de ly maintenir'. »

La lutte contre la maison d'Autriche, la dislocation du cercle des clients qui se serrent autour d'elle, tel est toujours le thème essentiel de cette correspondance. Mais une note nouvelle apparaît, discrète, lancée avec prudence et presque avec rélicence : la nécessité d'avoir un appui à l'étranger. La Russie est une amie fidèle, mais elle est absorbée par sa convalescence après une guerre coûteuse ; l'Angleterre est perfide, et Bismarck la traite avec tant de rigueur dans l'assemblée fédérale, qu'en janvier 18.j8 l'ambassadeur d'Angleterre à Berlin se plaignait officiellement de cette attitude au ministre des Affaires étrangères de Prusse. Des grandes puissances, il n'en restait qu'une, mais c'était la France, la nation révolutionnaire, conduite par un Napoléon, l'héritier du vainqueur d'iéna ; c'était à elle que devait s'allier la Prusse, monarchie de droit divin, pilier de la Sainte Alliance. Si Bismarck avait d'emblée proposé cette alliance, Frédéric-Guillaume aurait à nouveau crié, protesté contre cet « inceste ». Aussi le fin diplomate gUsse-t-il ses conseils comme un délicat joueur de billard qui coule sa bille. Il n'hésite pas à reconnaître que le passé de la France et sa « situation dynastique », n'attirent pas la sympathie de la Prusse. « Ce n'est donc, ajoute-t-il, qu'au prix de ménagements infinis que nous pouvons conserver la faculté de nous rapprocher de la France, si les circonstances le commandent... Je ne prétends pas prêcher a priori une alliance prusso-française, mais je regarde comme évident que notre position perdra de son importance et que les autres cabinets compteront moins avec nous, dès que, parmi les

1. Bismarck à Manteuffel 14 mars, 21 juin, o juillet, 3 août, 16 octobre iibi. Correspondance diplomatique, p. 310, 34a, 361, 389, 399.

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décisions possibles pour la Prusse, il faudra considérer comme chimérique la chance d'une alliance avec la France; or, nous pouvons nous trouver malgré nous dans des situations ou de deux maux ce serait le moindre. » Son voyage en 1855, le G)ngrès de 185G, l'ont persuadé que le souverain français est le maître de la politique européenne ; l'intérêt des gouvernements est de chercher son alliance, la Cour de Berlin ne doit pas objecter ses antipathies personnelles. Car « Cintérêt de la Prusse est pour moi le seul poids normal qui doive entrer dans 1(1 balance de notre politique^ ». Ceci est du grand Bismarck, du Bismarck de 18G3 à 1871 ; paroles profondes qui révèlent un homme d'État sagace et volontaire et laissent pressentir les grands desseins qu'il réalisa.

La correspondance officielle continue sur le môme ton discret ; Bismarck s'exprime plus nettement dans ses lettres à Gerlach, Le vieux général, le chef de la camarilla^ a bondi de surprisi' et d'indignation quand il a surpris dans son élève les prodromes de cette conversion politique. Il se déclare « tout h fait malheureux » quand il constate les rapides progrès du bonapartisme, « le plus grand de tous les dangers », et l'insouciance avec laquelle on le tolère. « Manteuiïel est complètement bonapartiste. Bunsen et Usedom ne sont pas des Prussiens. Ilal7.feld h Paris a une femme bonapartiste et on a si bien su le prendre que son beau-frère disait qut' Bona- |)arie l'ancien n'était qu'un âne à côté du Bonaparte actueU Qu'adviendra-t-il de tout cela*. » Et maintenant, honte et douleur, Bismarck aussi, l'ancien orateur de l'extrême droite, le hobereau type, Bismarck ««^i !'<>uapartis(e. Tu qmupn^^

\. Bismarck à Manlcuiïel. 16 mai 1856, 16 fvvricr 1856. loc. cit., p. 173.

2. Gerlarh à Bismarrk, 23 Janvier 18S5. Bismarck, Pen$étt et Souvt-

nir:t, I I. [). 142.

Brute. Il lui remontre avec une douceur triste, mais sév<"'ro, que la politique est abominable quand elle se borne aux seuls intérêts, « la recherche d'un principe dirigeant est de la plus haulc importance ; sans ce principe, toutes les combinaisons politiques sont défectueuses, instables, dangereuses au plus haut point ». Et il en profile pour dérouler un doctrinal exposé de l'histoire prussienne, avec cette conclusion : « Il ne faut pas oublier l'origine de Bonaparte ; il est du côté de la révolution ; or mon principe est et sera toujours de combattre la révolution ' . »

Bismarck se rit des principes, il ne voit que des intérêts, et, au risque de scandaliser son vieux protecteur, il lui déclare, « qu'il faut envisager des réalités, non des chimères ». Or sa règle de conduite est unique et elle lient dans ces trois mots : « Je suis Prussien. » La Prusse a, pour l'heure, intérêt à une alliance avec la France ; par ce moyen seul, elle peut « amener l'Autriche à abandonner son ambition effrénée à la Schwarzenberg » ; elle ne doit pas se scandaliser du régime bonapartiste à l'intérieur, « avec sa centralisation brutale, son anéantissement de toute volonté indépendante, son mépris du droit et de la liberté, ses mensonges officiels, sa corruption dans l'État et à la Bourse, ses scribes dociles et sans convictions^. » Ce sont là vices qui ne dépassent point la frontière; à l'extérieur la France est forte, son alliance est profitable, la Prusse doit la rechercher. C'est la politique nouvelle, pratique, réelle, rcalpoiilik.

Pour le moment, Bismarck cherche à faciliter un voyage de l'empereur des Français à Berlin. Déjà le prince Napoléon est

i. Gerlach à Bismarck, 6 mai 1857. loc. cit., p. 215.

2. Voyez les leUres de Bismarck à Gerlach des 11 avril, 2, 11 et 30 mai 1857. liriefe an Gerlach. p. 31 et suiv. Elles sont en partie traduites dans les Pensées et ^ouvenint, {. H, p. 203 et suiv.

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venu ù Francfort, il a ontrclenu le délégué piussien « avec une affectation qui a dû paraître pénible, faute d'occupation, au reste des assistants » ; il lui a manifesté beaucoup d'intelligence, de bon sens, de jugement et l'a gagné en daubant les hommes et la politique de l'Autriche. Le prince s'est rendu à Berlin ; il V a d'ailleurs été très médiocrement reçu ; peut-être Napoléon m le serail-il mieux. Bismarck l'espère : « Le souverain des Français joue en ce moment un rôle tellement considérable dans les combinaisons de la politique européenne, et son amitié, réelle ou apparente, est tellement recherchée par les princes les plus puissants, que ce serait non seulement un hommage formel à la Prusse, mais encore un fait d'une haute importance politique, s'il visait de faire sa visite à notre auguste maître, pendant que les empereurs de Russie et d'Au- Iriciie songent peut-être à venir au-devant de lui à Paris. » .\a|>oléon désire voir l'armée et surtout la Landwehr prussiennes ; il suffit de créer un prétexte et Bismarck s'y emploie de tout cœur.

Au dernier moment, tout s'effrondre ; le maigre succès du prince .Napoléon rendait invraisemblable la visite de son impérial cousin ; une campagne de presse fait de ce voyage une im(K)ssibililé. L'attaque vint de la Gazette de la Croix, le journal où Bismarck débuta ; dans un langage « blessant' », elle critiqua le séjour du j)rince à Berlin et s'éleva par avance contre une visite de l'empereur. L'organe réactionnaire reproduisait l'opinion e.xacle de la Cour. Bismarck le sentit et abandonna son projet d'invitation h remjK^reur, mais non son désir d'un rapprochement politique avec la France.

L II incident assez vif avait récemment amené la Cour de Berlin ù invoquer l'autorité du gouvernement impérial : il

I Blum. Furat Bismarck und seine Zftl. t. Il, |t II».

s'agit du conflit relatif à la principauté de Neuchûtcl. Appartenant aux Hohenzollcrn depuis 1707, NeuchAtel était devenu ■en 1814 un canton suisse sous réserve de la souveraineté prussienne. Peu de jours après la Révolution de PV-vrier, le peuple se mit en possession du chtUeau royal et se donna un gouvernement républicain * ; la Constitution helvétique de 1848 fil entrer le canton dans l'ensemble de la Confédération. Le roi de Prusse avait protesté, mais en vain ; en 1852, les représentants des grandes puissances avaient signé à cet égard un protocole dilatoire ; la transformation semblait définitivement acquise lorsqu'un audacieux coup de main remit tout en question. Dans la nuit du 2 au 3 septembre 18oG, une troupe de royalistes s'empara du chAteau de Xeuchâlel, arrêta les membres du gouvernement, arbora les couleurs prussiennes et proclama le rétablissement du régime ancien. Le succès de cette conspiration fut de courte durée ; en vingt-quatre heures, elle était réprimée par les républicains du canton même ; les chefs du coup de main étaient à leur tour en prison.

Frédéric-Guillaume IV avait sans trop de difficultés accepté la révolution pacifique de 1848 à Neuchâtel ; mais en face de ce nouvel incident, il ne lui était guère possible de se désintéresser du sort d'hommes dont le tort provenait d'un attachement exagéré à sa personne. Tout en s'adressant directement à Berne, il invoqua, sur le conseil de Bismarck, l'appui de la Diète ; le procédé ne manquait pas d'habileté, car il donnait aux réclamations de Berlin une allure modérée ; il solidarisait la Confédération germanique aux intérêts de la Prusse ; il assurait enfin un libre passage aux troupes prussiennes si elles devaient

\. Voyez supra, p. 102. Général Dufour. Campagne du Sonderbund et Événements de 1856 (1876).

2. Daenliker. Histoire du Peuple suisse, trad. Fabre (1879; t. H, p. 294 cl suiv.Kern. Souvenirs politiques (1887), p. 114etsuiv.

franchir la frontière pour affirmer les droits de leur maître. L'affaire fut vivement menée par Bismarck ' ; le 6 novembre, la Diète rappelait la souveraineté de la Prusse sur Neuchâtel et décidait d'appuyer le monarque dans ses démarches pour obtenir la mise en liberté des royalistes arrêtés pendant les journées de septembre. Fort de cet appui, le cabinet prussien donnait à ses réclamations un Ion hautain, destiné à intimider le gouvernement helvétique. Il avait compté sans le vif patriotisme des Suisses.

A la fin du mois de décembre, le conseil fédéral, approuvé par les Chambres, ordoima des levées militaires, appela le général Dufour au commandement de l'armée, ouvrit des crédits illimités, et résolut de prendre v toutes les dis|)osilions nécessaires pour défendre la patrie jusqu'à la dernière extrémité* ». Le gouvernement helvétique ne perdait pas cependant l'espoir d'une « solution honorable et pacifique », et, pour la réaliser, il envoya auprès de Napoléon III une mission extraordinaire composée de M. Barmann, ambassadeur à Paris, ot de M. Kern.

L'empereur avait conservé des souvenirs de sa jeunesse une certaine sympathie pour la Suisse; Arcnenberg, le 3' bataillon d'artillerie à Berne, le camp de Thoune, il ne pouvait revivre ces heures lointaines sans un sourire de mélancolie, d'orgueil aussi en [M'nsant au cliemin parcouru depuis lors. Il reçut avec bienveillance les délégués suisses, et tout en les tançant avec douceur de l'effervescence {>opulaire, de l'exagération de certains arrêtés, il promit d'intervenir en faveur de la Suisse, mai.n h condition cju'elle donnât spontanément l'exemple de la modénition par l'amnistie des

t Vnyo/ lt>a (lép^chos di' Biamarck A ManteulTel. 80 octobre i8;>6ctsuiv. Corrvyjinitilance iliplotnatiiiue. t. II. p. 197 cl milv.

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