Iliibncr. loc. cit., p
4. Bismarck â ManteufTel, 2i a\ril 1857. Correspondance diplomatique, t II. p. tk^.
Matt». — Biraurck. l. — SK
choses et de faire échouer les conférences de Paris; mais il élalt à craindre que les royalistes de Neuchâtel pâlissent de celte attitude de la Prusse. Pour les protéger de manière indirecte, le gouverncmenl de Berlin était contraint à la modération. La vertu était sévère, car dès sa première réunion la Conférence avait posé en principe le rattachement de NeuchAtel à la Suisse; mais Bismarck « tenait pour impossible politiquement de refuser le résultat de la Conférence; môme s'il ne répondait pas entièrement aux désirs de la Prusse' »; il prêchait donc dans ses dépêches la politique de « contre mauvaise fortune bon cœur », tout en cherchant à obtenir des j)lénipotentiaires réunis en conférence, les concessions suffisantes pour sauvegarder l'honneur prussien.
Bismarck tenladc gagner l'empereur; il obtint de lui plusieurs audiences ; officiellement, il s'agissait de traiter les questions de Neuchûtel et des duchés danois, mais avec le rêveur couronné la conversation déviait forcément; elle s'étendit à tous les sujets d'actualité que Napoléon examinait de son regard vague et perdu, l'autre d'un œil aigu et précis. Tout en parlant avec sympathie de Frédéric-Guillaume IV, l'empereur se plaignait de la Cour, du parti de la Gazette de la Croix ^ de ces perpétuelles réminiscences de 1813. « Si tout le monde voulait s'attacher à la politique des souvenirs, disait-il, deux nations qui ont été une fois en guerre, devraient l'être à toute éternité; c'est l'avenir qui doit occuper les hommes politiques-. » Lui-même abandonnait lout regret du passé; il n'avait pas en vue la frontière du Rhin; certes, l'annexion de sa rive gauche donnerait à la France dix ou douze millions d'habitants laborieux et aisés, mais une telle extension de la France ne serait pas supportée par l'Europe qui
1. Bismarck à Miinteuffei, 11 avril 1857. Poschinger, t. IV, p. 258.
2. Bismarck à Gerlach, 11 avril 1857. Briefe an Gerlach, p. 313.
se formerait en coalition contre Tambilieuse. Le cas échéant, Napoléon demanderait peut-être « une petite rectification des frontières o, pour la satisfaction de l'orgueil national. Mais cela même n'était pas certain. D'ailleurs il avait d'autres desseins. Et ici l'empereur entra dans des confidences étourdissantes. Il annonça à son auditeur, impassible mais attentif, qu'il se tournerait vers l'Italie avec qui la France avait une grande afllnité ; il comptait faire de la Méditerranée « à peu près » un lac français; il chercherait donc des succès sur mer et des acquisitions sur le littoral de la Méditerranée ; la réalisation de ces projets amènerait forcément ure guerre; avec qui? il ne paraissait rien savoir exactement; tantôt il prévoyait une lutte avec l'Autriche « à cause de l'Italie », tantôt il parlait « d'affranchir les mers de la domination anglaise »; mais la conclusion était identique, la nécessité d'une alliance avec la Prusse ; si la France partait en guerre contre l'Autriche, il avait besoin de la neutralité de leur voisine commune; s'il voulait rivaliser sur mer avec la Grande- Bretagne, il comptait sur l'union des puissances maritimes de second ordre « pour faire échec à la supériorité écrasante de r Angleterre ». Il demandait donc à Bismarck de « sonder le roi de Prusse sur toutes ces questions », et il insinuait que l'annexion du Hanovre et des duchés de l'Elbe serait le juste prix de l'alliance*.
(^ue ces propos extraordinaires aient été tenus, on n'en peut doutor. Bismarck ne les rapporta point dans ses dépèches oflicielles ou sacorres|x>ndance privée; mais il en parla à son retour à sa femme en présence de Keudell * et lui raconta que .Napoléon tenait esscnlicllcinent à l'armée et pour la ménager désirait ttne bonne guerre tous les trois ans; la
I Bismarck. Pen$ée» et Souvenirs, t. I. p. 251. J Keudell. Bi$marcket $a famille, p. 50.
Prusse pouvait exploiler avec habileté ces tendances belliqueuses. Bismarck en entretint aussi Gerlach, lors d'un voyage à Berlin, et lui relata notamment le désir de l'empereur de dominer la Méditerranée, d'acquérir « des ports de mer qu'on pût atteindre par terre », de faire échec à l'Angleterre et de guerroyer en Italie ' . Pour insolites, ces confidences étaient d'ailleurs dans les habitudes de Napoléon 111 ; il s'était abandonné à de pareilles rêveries en 1854, devant le prince Antoine de Hohenzollern, et avait déjà délaissé le Hanovre à l'ambition prussienne ^ Bismarck ne s'en laissa point imposer ; il remercia poliment, mais conseilla au monarque imprudent de renoncer à ses projets car Frédéric- Guillaume IV refuserait certainement toute ouverture dans ce sens; il fit remarquer enfin le danger de ces avances, car une indiscrétion serait profitable à qui surprendrait un tel secret et rendrait diiïiciles les relations de la France et de la Prusse. Napoléon regarda son interlocuteur avec quelque élonnement : il avait parlé avec abandon, comme s'il était en présence d'un intime, Persigny ou Fleury ; il ne comprenait pas qu'un diplomate, appelé à l'honneur de ses confidences, pût les exploiter; il conçut quelque inquiétude de la possibilité de cette « trahison ». Bismarck lui promit le -secret et le garda ; ce n'était pas discrétion, mais habileté, il se préparait un ami qu'il comptait exploiter à son heure.
Ces hautes spéculations politiques n'empêchaient pas Bismarck de jouir de la vie parisienne : promenades sur les boulevards, achats dans les magasins, dîner à l'ambassade de Prusse où Hatzfeldt le recevait amicalement quoique avec une pointe de méfiance, à l'ambassade d'Autriche, au minis-
1. Gerlach, Denkwûrdigkeilen, 27 juillet 1857, t. II, p. 521.
2. Rothan. h' Europe el son roipendanl la guerre de Crimée, p. 272, d'après Geffken, Zur Geschichte des orientalischen Kriegs, 1853-1856.
1ère des AITaires étrangôrcs, aux Tuileries, où il ôlait assis à c6lé « de la plus séduisante voisine, rimpéralrice; c'est vraiment une femme remarquable , pas seulement d'extérieur y>; soirées dans les IhéAlres, à l'Opéra où le bon hobereau s'ennuyait supérieurement , aux pièces de genre où le lettré souriait aux pointes d'esprit; souper aux « Frères provençaux, un très bon cabaret du Palais-Royal », où le bon époux buvait du Champagne à la santé de sa femme'. El le 22 avril il était de retour à Francfort.
Son voyage n'avait pas été inutile. Il avait compris que TAngleterre et la France avaient arrêté leur décision dans la question neuchàteloise et qu'il était inutile et inélégant pour la Prusse de leur résister. Ses arguments agirent sur l'âme de Frédéric-Guillaume IV, naturellement portée à la générosité ; une lettre de l'empereur des Français, que le prince Napoléon apporta à Berlin, acheva de décider le monarque prussien; le 13 mai, il répondit qu'il était prêta accepter les décisions de la Conférence de Paris et n'exigeait aucune indemnité de la Suisse. C'étiût la fin du conflit : le traité fut signé à Paris le 20 mars 1857; il consacrait la renonciation du roi de Prusse à ses droits sur la principauté de .Neuchàtel, l'entrée de cet État dans la Confédération helvétique, l'amnistie pleine et entière pour les délits politiques de septembre.
Ces négociations et leur fin heureuse avaient produit uh certain rapprochement entre les Cours de Paris et de Berlin, Bismarck se |)laisait à constater que « l'empereur avait gardé pour la Prusse une attitude bienveillante * » ; les deux souv^ rains avaient traité par correspondance personnelle une alTaire
1. Lettres (Jo Bismarck à sa fcmrac, Paria, avril IMii". Dismarck'a Briefe an neine liraul und (iatlin.p. 373 et »ulv. A M« dArnlm. avril 1857, BUinarck-briefe, p. 58.
i. Bismarck. Petuée» et Souvenir$. t. l. p. â48.
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délicate où chacun avait apporté des soins et de la modéralion ; ils étaient contents l'un de l'autre et cette satisfaction commune les engageait à des relations plus cordiales. Ce n'était plus l'arrogant vis-à-vis d'autrefois. Frédéric-Guillaume était à son insu ébloui par la fortune féerique du m^'stérieux empereur et attiré par son caractère énigmatiquc et déconcertant. Le Congrès de Paris avait marqué l'apogée do la fortune de Napoléon 111; l'année 1857 n'en avait point commencé le déclin; les monarques se disputaient l'amitié de celui que la veille ils tenaient pour un aventurier; le souverain de Russie, représentant naturel de la tradition et du droit divin, le traitait à Stuttgart comme un pair. Et le diplomate au clair regard, dépourvu de préjugés et de fausse honte, prônait à ce moment l'alliance de deux peuples qu'il devait un jour séparer par une muraille de douleur et de haine.
Les négociations relatives à l'incident de Neuchâtel n'avaient duré que neuf mois; c'est peu pour un enfantement diplomatique. La question des duchés de l'Elbe devait se traîner plus longuement et amener une double opération de chirurgie.
Ces malencontreux ,duchés avaient le funeste privilège de soulever les problèmes les plus insolubles; après la question de succession, qui semblait close *, se posait la question constitutionnelle, non moins complexe que la première, car il fallait assurer Tautorilé légitime du roi, unir les diverses provinces de la monarchie, contenter les Allemands du Holstein et du Lauenbourg, ménager les susceptibilités de la Prusse, de l'Autriche, de la Diète, et encore des puissances signataires du traité de Londres ^ La constitution de 1849