Allen. Histoire de Danemarck, I. Il, p
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lesquelles il était en relations, Vienne, Paris, Copenhague, d'y fréquenter ses adversaires politiques pour les mieux connaître. Son séjour en Danemark fut d'ailleurs de couric durée, il passa en Suède et pendant deux semaines mena cette vie de chasse en forêt où l'ancien junker de Kniephof se replongeait avec volupté. Les lettres à sa femme retracent son parfait bonheur en termes pittoresques et enthousiastes, presque émus : « Pas de villes, pas de villages, aussi loin que la vue peut atteindre ; seulement quelques cabanes de bois isolées; avec un peu dorge et de pommes de terre, quelques perches de terrain cultivé, perdu au milieu des arbres rabougris, des rochers et des broussailles... De hautes bruyères, idternant avec des herbes à ras de terre et des marais et avec des bouleaux, des genévriers, des sapins, des hêtres, des chênes, des aulnes, tantôt serrés les uns contre les autres, tantôt clairsemés, le tout entremêlé de roches innombrables, ayant souvent la grosseur d'une maison, et exhalant une odeur de romarin et de résine, et çà et là des lacs aux contours bizarres, bordés de collines de bruyères et de forêts. C'est le pays de mes rêves, je voudrais avoir au bord d'un de ces lacs tranquilles un petit pavillon de chasse et le peupler pour quelque mois de tous mes bien-aimés en ce moment à Reinfeld. » Et un autre jour : « Hier nous avions des sites merveilleux, de grands lacs avec des îles, des torrents précipités sur des rochers, des rives de granit avec des sapins et des roches grises, des plaines de plusieurs milles sans maisons ni culture, tout tel que Dieu l'a créé, forêts, rochers, bruyères, marais, lacs. J'émigrerais bien un jour ici*. »
i. Bismarck à sa femme, 16 et 19 août 1857. Briefe an seine Braut und Cwatlin p. 3S1-382. Proust. Le prince de Bismarck et sa correspondance ^ p. 91 et suiv.
L'n accident de chasse, sans gravité au premier abord, devait avoir de longues conséquences sur son activité et m^mc son caractère. En chassant, il tomba sur une poinle de roche et se blessa au tibia gauche : la blessure paraissait insignifiante, il la tra'la par quelques compresses et le mépris. Mais la plaie était assez profonde, elle atteignait une artériole, ollc ne se ferma pas définitivement. En 1859, sous Tinfluence d'un mauvais emplAtre, le mal empira tellement que la vie de Bismarck fut à deux reprises en danger. Les soins guérilenl la plaie, mais l'oblitération de Tartériole entraîna une phlébite et une surexcitation de tout le système nerveux ' ; ce ful'le commencement de cette maladie des nerfs dont le chancelier souffrit si longtemps, qui altéra parfois son caractère et dont il tira souvent parti comme d'une arme diplomatique.
11. — Peu après le retour du voyageur à Francfort, un grave événement se produisit qui changeait la direction politique de la Prusse et devait avoir une profonde influence sur la destinée de Bismarck et de sa patrie.
Préoccupé des relations difficiles de son gouvernement avec la Cour de Vienne, Frédéric-Guillaume IV s'était rendu au printemps de 1857 en Autriche dans l'espoir de les améliorer ; il n'y avait point réussi et revenait de ce voyage mécontent, énervé, surexcité. Il s'arrêta à Dresde, où peul- ('•Ire de nouvelles difficultés augnu'ntèrent son malais*' physique et moral '. A son retour à Berlin, le 27 juillet, il fut
i Keudell. Bismarck et ta famille, p. &i. et il ajoute : « Bismarck n'eut
plus qu'à de rares intervalles le sentiment d'une bonne santé complète. •
i. (À> point cstcontestù. Bismank. />«««•« et Soucetni-a, I. p. 253. Hyh<>l
IHe Heijnim/unf), t. 11. p. i'Jl <•! " ' l;a
•lu roi fui iiK'k'niv^ parties né:.'
>ions dvec son beau-frtrn', le roi ()<• .^.ixi-, 4» uni. Mimotri-s, i i, p idi» ci 167, «-onlnvlil fnergiqiu'ment celte nllefriilion.
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atteint d'une légère attaque; il semble que ce fut la seconde, la première l'aurait frappé pendant les journées de mars 1848. On espéra le guérir, son état s'améliora quelque peu, il put voyager, passer une revue*, tenir un conseil des minisires, mais en octobre une nouvelle attaque Talteignit profondément et le mit dans l'impossibilité de continuer le gouvernement de l'Etat. Le 23 octobre, il signait une ordonnance qui confiait au prince de Prusse pour trois mois l'administration des affaires publiques.
Guillaume, prince de Prusse, était alors ftgé de soixante ans. Sa liante taille, sa moustache blanche et ses favorisa la russe lui donnaient l'aspect d'un colonel rébarbatif; le sourire, doux et indulgent, corrigeait la sévérité de l'allure ; il avait conservé des romans de sa jeunesse une politesse élégante et de bon ton par laquelle il plaisait. Ce n'était pas un homme d'idées géniales et de vastes pensées; mais il avait de la réflexion, du bon sens, un profond sentiment du devoir. 11 était chrétien, peut-être sans douloureux examen de conscience, mais par fidélité à la foi de ses pères, par besoin religieux, et pour expliquer la marche obscure des choses. Il ne creusait pas les poignants problèmes de l'humanité ; les revendications nouvelles lui étaient étrangères ; il s'en tenait à l'ordre établi par la tradition. 11 n'avait pas une prompte compréhension des affaires ; il hésitait avant de se décider et dans ce premier examen il admettait qu'on influât sur lui ; mais quand sa décision était prise, il s'y tenait fermement et ses plus intimes avaient peine à l'en écarter. Dans sa jeunesse, il ne s'était pas formé pour la direction de l'Etat et il avait borné son idéal à l'armée ; l'effondrement de son pays, l'envahissement de l'étranger, la campagne de France avaient marqué
1. Ranke, Friedrich-Wilhem IV, dans Allgemeine deutsche Biographie t. II, p. 776.
dans son Ame une profonde empreinte; il en avait conclu, à jamais, que la Prusse ne forgerait l'Allemagne que par le sabre. Il avait tAché pour sa part d'ôlre un bon soldat ; ses admirateurs affirment qu'il fut un grand homme de guerre; ses détracteurs lui reconnaissent les qualités d'un excellent
aporal ; il se plaçait entre les deux, car il ne se faisait à son propre égard aucune illusion et se connaissait exactement. Mais il avait mieux que du génie, l'intelligence des hommes ; il devina ceux qui pourraient servir à son pays : il comprit Roon, Moltke et Bismarck, et cela suffit pour un roi ; il les soutint avec persévérance, et son plus grand talent politique fut la fidélité.
Ses débuts ne furent pas faciles. Il n'appartenait à aucun ,roupc sur qui s'appuyer ; en 1848, il s'était attiré à tort ou I raison, la colère de la foule et il était resté suspect au parti libéral ; lors de l'humiliation d'Olmiitz, il avait protesté contre la faiblesse du gouvernement dans des termes qui I voient provoqué la crainte de M. de MantcufTel et un secret
ourroux de la camarilla. L'un et l'autre désiraient reculer -on avènement définitif. Le ministre-président ne lui était ,);is attaché et redoutait qu'un changement de monarchie inarquAt la fin de son cabinet ; la camarilla avait tout à 'iirdcr dans une situation mal tranchée, comme une délégation temporaire, et tout à perdre dans l'avènement d'un nouveau souverain, qui la chasserait. Le prince se sentait entouré d'inlngues destinées à amoindrir ses pouvoirs par la prolonj,alion du provisoire; tant qu'il n'aurait pas reçu les droits d'un régent, il ne pourrait exercer une politique personnelle, tar il ne gouvernerait qu'au nom du roi, comme son représeiitanl, et à charge d»' rendre compte si le souverain revenait
> la santé ; il n'agissait qu'à l'entrave, et cVtait le naturel désir du ministère et de la camarilla.
Bismarck avait d'autres idées ; il craignait que l'absence do monarque effectif affiiiblît encore la politique extérieure de la Prusse et l'amoindrît dans sa lutte contre la maison d'Autriche. « Une longue durée de ce provisoire, écrivait-il à Gerlach, est un malheur pour le pa^s, car elle favorise cette tendance maîtresse jusqu'ici de laisser notre rouage politique jouer mécaniquement, sans souci du résultat, et de descendre le courant du jour sans but déterminé*. » Peut-être encore comprenait-il que le prince se lasserait d'un rôle d'automate, congédierait ceux qui voudraient l'y restreindre, et s'attacherait à qui l'en tirerait. Le madré diplomate en tira bientôt parti.
Pendant les premiers mois de sa délégation temporaire, le prince Guillaume avait laissé au ministère la direction des affaires politiques ; au commencement de l'été 1858, il tenta d'agir en personne ; en séjour à Baden-Baden, il recevait les hommes politiques de Prusse et de l'étranger, cherchait sa voie, imposait ses idées propres; celte initiative inquiéta et mécontenta les hommes du pouvoir officiel et occulte, qui tramèrent un complot de palais ; on agit sur la reine pour qu'elle obtînt du roi la signature d'une lettre à son frère : le monarque déclarerait qu'il se sentait assez rétabli pour reprendre le pouvoir et remercierait le prince de son administration ; mais, en même temps, Frédéric-Guillaume constituerait une sorte de conseil de gouvernement qui dirigerait la chose publique sous le contrôle du roi, en réalité de la reine. On proposa à Bismarck d'entrer dans la combinaison ; le diplomate s'çxclama : « C'est un gouvenement de harem qu'on va instituer. » Et dans l'ardeur de son indignation, il courut à Baden-Baden raconter l'infamie au prince (iuillauni<',
1. Bismarck à Gerlach, 19 décembre iS'ùl, Brie/'e an Gerlach, p. 341.
Celui-ci, lassé déjà du pouvoir, parla de donner sa démission ; ce n'était pas le but de Bismarck, qui le remonta, l'engagea à la résistance, cl lui conseilla de mander le ministre- président pour « couper le fil de cette intrigue par d'utiles instructions * ». Le prince fit ainsi, et ironie jolie, lors de son voyage à Baden-Baden, Manteuflel s'arrêta à Francfort chez son fidèle délégué qui le reçut à merveille, après avoir trahi ses secrets.
En octobre, tout changea. La délégation temporaire avait été renouvelée trois fois. Le provisoire avait duré un an, la santé du souverain ne s'était pas améliorée, cet état de choses ne pouvait se prolonger. Le 7 octobre, Frédéric-Guillaume IV signa le dernier acte de sa carrière royale : une ordonnance qui remettait la régence à son frère. Les Chambres, convoquées aux termes de la Constitution, reconnurent la nécessité de la régence et reçurent le 20 le serment du prince.
Guillaume était maintenant maître de la Prusse. M. de Mauteuflcl espéra quelques jours encore que son cabinet se prolongerait malgré ce changement; les ministres prirent même une décision dépourvue d'adresse et de tact, où ils proclamaient « la nécessité de leur maintien pour le bien de l'Etat* »; Gerlach, qui se cramponnait avec eux, trouvait leur déclaration c< très bien, sans fausse délicatesse ni faux orgueil^ »; mais Bismarck voyait plus juste; Manteuffel l'avait consulté en lui donnant lecture de sa correspondance avec le prince ; Bismarck répondit qu* « il était clair que le régent voulait le congédier' ». H nese trompait pas, Guillaume
1. lii iii;m K. l'riixéet et ^otiveiiirs. i. i, p. 256. MunlCUfTel. Denkuurtinj-
keiten, t. Ili. p. Mi.
i. MaritciifTel. OetJ. 'lien, t. Itl. p 333