‹ Bismarck et son temps (volume 3)Chapitre 156 sur 179 · M" de Bismarck à Keudell, 16 avril 18G · texte numérisé non relu

M" de Bismarck à Keudell, 16 avril 18G

A PtTKRSBOURG 489

Dans l'entourage de la famille impériale, Bismarck rencontrait quelques grands seigneurs de haute allure, d'éducation classique, appartenant à la '< crème » de la civilisation eurojKJenne' : c'étaient le ministre des Affaires étrangères, Gortschakuir, « dont la vanité exagérée constituait une certaine infériorité » ; le vieux prince Orloff, « d'un caractère sûr et d'une courtoisie distinguée »; le baron de Meyendorf, jadis ambassadeur à Berlin et à Vienne, « l'homme le plus sympathique par son éducation, la politesse exquise de ses manières ». 11 avait épousé la sœur du comte de Buol, l'ancien chef du cabinet viennois ; une autre sœur était mariée à M. de Vrinls , propriétaire de la Gazette de Francfort ; les deux femmes • taienl charmantes, fines et de conversation brillante, et Bismai-ck, qui détestait le ministre autrichien, ne manquait pas de dire que « dans la famille des comtes de Buol l'intelligence tombait en quenouille ». Il se plaisait moins dans la compagnie des jeunes seigneurs ; à son goût, « ils affichaient de mauvaises manières » ; peut-être leur aversion pour la culture allemande, leur goût pour la civilisation française ou anglaise étaient-ils les causes réelles de celle antipathie.

Dans ce monde brillant, Bismarck se créait d'utiles relations : GorLschakoir lui communiquait les rapjx»rtij des diplomates russes ; des amis personnels lui soumeltiiienl les notes autographes de l'empereur; l'un d'eux en le quittant ajouta : « Vous allez naturellement faire un rap|)orl à Berlin ; n'employez pas tel chilTrc, nous le poss4''dons depuis des années *. » l'ar ces relations, Bisinarck connaissait parfaitement les dessous de la |>olitique russe ; 8cs renseignements étaient si [x^rsonnels cl rares que le cabinet prussien s'en méfia, — l'ambassadeur était tenu pour suspect au ministère de la Wil-

\ Bismarck. I*en$ées el Souvenirs, l. I. |». iVi ci sulv. -. Bismarck. PeniéeM el &ouvtnu-g. (. I, p. iOI.

helmslrassc, — et que Schleinitz envoya pour les contrôler le comte Munster, jadis attaché militaire à Pétersbourg; après vérification, le censeur ne put que reconnaître la sûreté des indications transmises à Berlin.

Bismarck se plaisait à la vie russe, avec Taccueil facile encore que hautain, Thospilalité fastueuse, les repas abondants, les amples buveries; il aimait, jusque dans sa vieillesse, à retracer ses voyages aux châteaux impériaux, Péterhof ou TsarskoC-Sélo, la table toujours prête « avec plusieurs services, trois ou quatre sorte de vins de première marque ». L'homme de haute taille, d'appétit vigoureux, supportant bien la boisson, était à son aise ici. Le caractère national lui convenait, avec sa rude franchise, son respect de la hiérarchie sociale et de la force ; il ne craignait pas de chevaucher dans les foules en civil et sans domestique, au risque d'être rudoyé, « au propre et au figuré, en paroles et en actions; la cravache à la main, maître de son cheval, il montrait en cas de conflit avec un carrosse qu'il avait les mêmes droits que celui qui occupait l'intérieur de la voiture ». '

Il aimait la campagne russe, la splendeur de l'hiver avec les neiges à Tinfini, le printemps rapide et chaud, la campagne verdoyante, l'automne qui « rougit et jaunit le feuillage des bouleaux et des érables. Au fond, les toits verts de la petite ville, à gauche une église avec cinq clochers dorés en forme d'oignons, et le tout bordé à l'horizon par une immense plaine de taillis, de prairies, de forêts, avec ses nuances brunes, grises et bleues' ». 11 s'était plu à Moscou, « la ville aux coupoles innombrables ; il avait admiré la vue du Kremlin avec cet horizon émaillé de toits verts, de jardins, d'églises, de tours aux formes et aux couleurs les plus étranges, vertes,

1. Bismarck à M»» tlArnim, 4 octobre 1860. Disinarckbriefe, p. 2U7.

rouges ou d'un bleu clair ». Il jouissait des plaines giboyeuses, surtout de la grosse bôle en hiver, élans, ours et loups; il arpentait les neiges, couvert de peau de mouton, aspirant avec délice l'air glacé, « l'air des forêts vierges où l'homme n'a fK)int passé, vrai paradis pour le chasseur. — Vous allez trop peu à la chasse, reprochai l-il à Keudell ; la vie du chasseur est vraiment naturelle à l'homme. Quand bien môme on ne peut rester qu'un jour dans les bois, on en rapporte toujours un réconfort sensible. » VA le soir, dans le cabinet de l'hôtel au bord de la Neva, fumant et buvant, il allongeait ses récits de chasse, les trois ours, les onze loups, tandis que dans la chambre deux petits oursons, orphelins par son fait, mordillaient gentiment les mollets des visiteurs. 11 était délicieusement loin de Berlin.

111. — En Prusse, la crise intérieure s'aigrissait, aggravée par la mort de Frédéric-Guillaume IV. Le malheureux monarque avait vécu pendant trois ans d'une existence végétative, avec quelques intervalles lucides, « telle une mine détruite où brillent encore des fdons d'argent' ». Dans la nuit du !•' au 2 janvier 1801, il s'éteignit doucement entouré «le la reine, de son fn-re, de ses vieux comp.'ïgnons*. Maintenant (iuillaume était roi, et déjà dé<;u du pouvoir; ses expériences de libéralisme n'avaient pas réussi; entre le n'gime inililaire, auquel il était attaché par son sang et son cœur, vX \c système parlementaire qu'il avait loyalement tenli'-. il

1. Ilanke. Friedrich-Wilhelm iV : dan» Atlgemeine deuUchf Biographie, à cv mot, p. 776.

2. Voyez diuis («crlach. ttenkwUrilif/keilen. (. li. p. 704. li* louchant procès-verbal de la mort du roi par son lidèlc 8er\'iteur qui dot par là se» ii)i''moirc8. Il s'était refroidi au chevet de son mallre qu'il suivit dans la tombe huit Jours plus lard.

40i BISMARCK

n'y avait pas de compatibilité. Il avait voulu prendre conseil des hommes de 1848, Auerswald, Schwerin, et il était retombé entre les mains des militaires, Roon, Edwin de Manleuffel. Son cabinet était divisé ; le prince de HohenzoUern, découragé ne gardait la présidence que par dévouement au roi ; le ministre des Affaires étrangères, Schleinilz, était vivement critiqué par les divers partis pour Tindécision de sa politique; les ministres libéraux étaient attristés par la difficulté de leur situation, pris entre le monarque qui retournait à ses idées d'antan et la Chambre qui se cabrait; seul le ministre de la guerre, Roon, était plein d'activité et d'espérance ; il avait toute la confiance du souverain, qui créait pour lui le IG avril ISOi le ministère de la Marine, et il en profitait pour saper à plaisir ses collègues libéraux ; il avait adressé au régent dans l'automne de 1860 de secrets rapports où il exposait ses différends avec les ministres qui voulaient réduire ses demandes budgétaires, et en prenait occasion pour tuer leur influence auprès du souverain*. Il guettait une occasion pour les chasser et un homme pour les remplacer; en juin, il crut avoir trouvé l'occasion et l'homme.

Le roi Guillaume voulait donner à son couronnement un caractère mystique, autoritaire, féodal, l'occasion d'affirmer son droit divin. Il résolut de se faire sacrer à Kœnigsberg, dans la ville où avait été couronné en 1701 le premier roi de Prusse, et de recevoir, dans des formes hiératiques, de ses féaux sujets, l'acte d'hommage avec prestation de serment. Les ministres peinaient à lui démontrer, sinon le ridicule, au moins la désuétude de ces formes qui ne répondaient plus aux relations nouvelles créées par la Constitution. 11 aurait peut-être cédé, si Roon et Edwin de Manteuffel ne l'en avaient

Page 1