CHAPITRE XIV
I. — Situation politique à Berlin. Intrigues ministérielles. Nomination de Bismarck à Paris. — L'entretien de Fontainebleau. — Visites officielles : Persigny, M. Thiers. — Ennuis et amertume. — Voyage à Londres. — Tiraillements à Berlin. Incertitude de Bismarck. — Voyage dans le Midi. Biarritz; les Pyrénées. — Uetour à Paris. Deux télégrammes. Départ pour Berlin.
I. — Au printemps de 1802, la sitiialion politique était, en Prusse, trouble et tendue à Texcès. Après une ardente période électorale, le parti progressiste avait écrasé les candidats réactionnaires; il revenait à la Chambre courroucé de la dissolution brutale et de la composition du nouveau cabinet, encore vibrant de la lutte passionnée, bien décidé à exiger du ministère sa soumission ou sa démission. Le cabinet était divisé ; il s'était formé pour le bon combat contre la démo> cralie, pour le roi et l'armée ; Roon et le groupe ultra tenaient bon et s'armaient i)our la bataille ; mais déjA quelques ministres prévoyaient un revirement du monarque, sa retraite devant la pression publi({ue, et ils pn-paraient leur évolution. Von der Hcydl permettait la publication d'une lettre à son collègue Roon où il conseillait de réduire les dépenses miiitain's, ce qui était dans le programme des libéraux : probablement le prudent ministre des Kinanccs pens;ut ù évincer du cabinet
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rélémcnt féodal pour on prendre la direction ' . Le roi appuyait encore HohenzoUern et Roon, mais donnait quelques signes de faiblesse; la reine paraissait au contraire portée vers les modérés.
A Texlérieur. les relations nV'taient pas moins difficiles. Les projets ambitieux de BernstorfT avaient fait grand bruit en Allemagne, « un grand vacarme, grosses Halloh », écrivait Bernslorff lui-même *. Mais le minisire ne les avait pas poursuivis avec résolution ; il avait des idées ingénieuses, mais peu de volonté. Les moyens Etats s'étaient démenés avec rage, la Cour de Vienne les avait habilement surexcités, réunis en faisceau de résistance, et la réforme fédérale paraissait renvoyée à des calendes très grecques. En outre, Bernstorfîétait absorbé par les négociations d'un traité de commerce avec la France, et la situation de la Prusse dans le ZoUvereiii en rendait la conclusion difficile, car il fallait l'étendre à tous les pays de l'union douanière.
L'électeur de Hesse avait renouvelé ses excentricités; en 1860, il avait imposé une constitution à sa manière, et, en avril 1862, il prétendait soumettre l'exercice du droit électoral à la reconnaissance solennelle de cette constitution ; son arrogance avait soulevé un toile général, une résistance pacifique comme en 1830; mais cette fois, la Dicte était intervenue en faveur des populations, d'accord avec la Prusse; celle-ci s'était fâchée; le 11 mai, le général de Willisen apporta à Cassel une lettre du roi qui réclamait le maintien de la Constitution de 1831 ; le 18, Sydow, ministre plénipotentiaire de Prusse, demanda le renvoi du ministère, sous menace
\. Bismarck à sa femme, 21 mai 18C2, Briefe an seine Braut undGaUin, p. 470.
2. Bernslorff à Bismarck, 21 février 1862. Bismarck-Jahrbuch, loc. cil., p. 127.
<lc rupture diplomatique; sur le refus derElecleur, le ministre «juilta Cassel et deux corps d'armée prussiens s'avancèrent vers la frontière; par une bizarre contradiction, le cabinet réactionnaire de Berlin, prêta lutter contre la Chambre libérale de Prusse, intervenait en faveur des libéraux de Hesse ; Roon, ministre de la (iuerre, donnait ordre aux troupes de marcher, et, chef de parti, en gémissait; Bismarck n'y comprenait rien et « désapprouvait l'affaire de Hesse ». La question des duchés n'était pas close et les négociations se poursuivaient dans une guerre de notes diplomatiques.
Ainsi à l'intérieur comme à l'extérieur, des conflits partout: telle était la situation lorsque Bismarck arriva ô Berlin le 10 mai. Il eutavcc le roi une série d'entretiens, le monarque le reçut avec beaucoup de bienveillance, et prit son opinion sur toutes les questions du jour; Bismarck y répondit avec une rude franchise qui effraya Guillaume; celui-ci savait la décision brutale de son ambassadeur qui avait le 15 mai déclaré ù Bernstorff : a Si vous voulez la guerre avec la Hesse, nommez-moi votre sous-secrétaire d'Etat; je me fais fort de déchaîner en Allemagne, en quatre semaines, une guerre intestine de première qualité '. » Tant d'audace et de promptitude épouvantait le roi; ses ministres des Affaires étrangères l'avaii'nt jusqu'alors habitué au calme et à la lenteur diplomatiques; aussi malgré la pression insinuante de Roon et d'Edwin de Manteuffel, ne pouvait-il se décider à confier lu direction de son gouvernement ù ce vigoureux bûcheron. II s'entretenait de toutes choses avec lui, mais hésitait h prononcer le grand « oui ». L'autre se lassa vite, la patience n'était pas dans son caractère; vivre à l'hôtel de Berlin, y jouer le nMe de candidat perpétuel au ministère, surveiller, critiquer,
I sybt-l Lhe Beijriindung des Ueutschen Hfuhs, I II, p M\.
intriguer, comploter, « tout cela répugnait ù la conscience qu'il avait de sa valeur' » ;au bout de douze jours, il se fâcha et pria le comte Bernstorffde lui donner un poste ou d'accepter sa démission. Le ministre avait double intérêt à envoyer Bismarck à l'étranger ; la démission du favori des hobereaux aurait eu en ce moment la valeur d'un manifeste politique; Bernstorfl" espérait encore se maintenir au pouvoir et désirait écarter un dangereux rival. Le ministre se rendit donc au Palais, et, sur-le-champ, obtint du roi la nomination de Bismarck comme ministre à Paris en remplacement du comte Pourtalès récemment décédé (22 mai 1802).
Dans la pensée de Guillaume, de Roon, de Bismarck, ce n'était qu'un faux départ. L'ambassade de Bismarck en France n'a pas eu l'importance qu'on a parfois voulu lui donner; il ne s'agissait pas de nouer des négociations délicates et de longue durée. C'était simplement une mission d'attente. « Je pars, est-ce pour longtemps, écrivait-il à sa femme, Dieu le sait. Peut-être seulement pour des mois ou des semaines. Ils sont tous conjurés ici pour que je reste, et je suis déjà bien content de trouver un moment de repos dans le jardin au bord de la Seine, et d'avoir pour quelques jours un portier qui empêchera les gens d'arriver à moi. Je ne sais pas s'il faut envoyer nos affaires à Paris, car il se peut que je sois rappelé avant d'être arrivé. Je fais une tentative de fuite plutôt que je ne prends un logement nouveau. Dans le courant de juin on devra décider si je dois revenir avant la fin de la session parlementaire ou rester plus longtemps à Paris". » Il était heureux, d'ailleurs, de quitter Berlin où il ne pouvait que se compromettre dans les intrigues parlementaires ; il