Bismarck. Pensées et Souvenirs, t. I, p
2. Bismarck à sa femme, 25 mai 1862, loc. cit., p. 472 ; à son frère, 25 et 30 mai, Bismarckbi'iefe, p. 333 et 335: à Roon, 2 juin ; ibicl, p. 337.
MINISTRK A PARIS :,07
réservail toulc sa force vl toute son initiative pour le moment où il serait maître du pouvoir; ses amis plaideraient mieux sa cause en son absence et le roi sentirait plus vivement quel homme et quelle force il avait éloignés. Il lui plaisait, enfin, de fréquenter quelques semaines à Paris l'empereur et les hommes politiques pour mieux connaître ses rivaux du lendemain.
Il partit rapidement, non sans poser encore avec Roon quelques utiles jalons pour son futur ministère. Le 29 mai, il s'installait rue de Lille, dans l'hôtel construit pour Eugène de Beauharnais.
Trois jours après, il était reçu par Napoléon III, « avec entrée au palais en voiture impériale, cérémonies et déploiement de dignitaires ». L'audience fut d'ailleurs brève et de conversation banale; l'entretien sérieux fut remis de quelques jours; la vie mondaine battait ses derniers jours; au milieu de juin, l'empereur partit pour Fontainebleau, et sur son invitation, Bismarck s'y rendit le 20. Les deux hommes d'Etat firent une longue promenade dans le jardin réservé'. Après quelques phrases sans portée, à brûle-pourpoint, Napoléon posa cette question :
« Croyez-vous que le Roi serait disposé à conclure une alliance avec moi ?
« Les dispositions dont le Roi est animé pour hi personne de Votre Majesté sont les plus amicales, réj)artit prudemment le diplomate, et les préjugés qui autrefois chez nous régiasaicnt l'opinion publique h l'égard de la France ont i\ |)eu près
l. Ik'Ue curieuse conversalioii u ùlè rapportée le «urleiidi'tnuin par Bismarck îtu minisire des Affaires «•tranK<'res el commenlée ilans» une leUrc privée a Bern»lor(T. Ces deux pii'-ces oui été publiées par llorsl Kotil dans le ttimnarck-Jalirbutli, t. VI, p. IW) et suiv. Bismarck en a refait le rei-il, avec queUjuos variantes, dans hcs l'eiméex et ^ouvtnirs, t. I, p. 3i4 et suis . Nous avons préfén- la premlôre relation.
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disparu. Mais les alliances ne sont fécondes en résultats qu'en tant qu'elles sont le produit naturel des circonstances qui en déterminent le besoin ou l'utilité; pour une alliance il faut un motif ou un but. »
L'empereur contesta cette opinion : « 11 y a des puissances (jui sont amies Tune de l'autre, il y en a qui le sont moins; en vue d'un avenir incertain, on doit placer quelque part sa confiance. Ce n'est pas à l'intention de quelque projet aventujreuxque je parle d'alliance; mais je trouve à la Prusse et à la France tant de conformité d'intérôts, qu'il doit y avoir des éléments d'une entente intime et durable dès lors que les préjugés et les partis pris n'y font plus obstacle. (]e serait une grande faute que de vouloir créer des événements, mais ils arrivent bien sans nous, et sans que nous puissions en calculer la direction et la force : il faut donc se prémunir en avisant aux moyens pour y faire face et pour en profiter. »
Napoléon continua à développer cette idée d'une « alliance diplomatique » dans laquelle on prendrait l'habitude d'une confiance réciproque, et où l'on apprendrait à compter l'un sur l'autre pour les heures difïiciles. Puis, s'arrôtant tout à coup, il reprit :
« Vous ne sauriez vous figurer quelles singjilières ouvertures m'a fait faire l'Autriche il y a peu de jours. Il paraît que votre nomination ot l'arrivée simultanée de M. de Budberg* à Paris ont produit une espèce de panique à Vienne ■ ; le prince Metternich m'a fait entrevoir les appréhensions de son gouvernement en ajoutant qu'il venait de recevoir des instructions d'une portée tellement vaste, qu'il en était effrayé
\. Ambassadeur de Russie à Paris.
2. « Ce n'est pas un ami que nous aurons là ». déclarait Rechberg à l'ambassadeur de France. Le duc de Gramont à M. Tliouvenel, 30 mai 1862. Thouveuel. Le Secret de l'Empereur, (. II, p. 312.
lui-mêmeel qu'il osait î\ peine en signaler rélendiie ; que j'avais à le regaider comme l'ambassadeur « le plus puissant » et muni sur toutes les questions que je voudrais aborder, des pouvoirs les plus illimités qu'un souverain eût jamais conférés à son représentant. Voilà une déclaration qui m'a mis dans l'embarras, je ne savais quelle réponse lui donner; il se dit autorisé à s'arranger à tout prix et sans scrupule; mais moi, à part l'incompatibilité des intérêts des doux pays, j'é|)rouve une répugnance presque superstitieuse à être associé aux destinées de l'Autriche. »
La situation de Bismarck ne laissait pas que d'être embarrassante : « J'étais, écrit-il à Bernstoriï, devant l'empereur comme Joseph devant la femme de Putiphar. » Décliner les offres de Napoléon manquait de politesse diplomatique. Réclamer j)lus de précision exposait ù un refus; Bismarck crut comprendre que .Napoléon aurait reçu de Metternich un projet de coaUtion austro-française, dirigée contrôla Prusse, destinée à assurer l'hégémonie de l'Autriche en Allemagne, en sacrifiant peut-être la rive gauche du Rhin et la N'énétie. Accepter la proposition d' « alliance diplomatique », c'était pour Bismarck heurter par avance les volontés de (îuillaume, profondément antipathique à tout rapprochement avec la France*. En pareille occurence, le silence est d'or et Bismarck se taisait.
Us errèrent longtemps dans le parc du bon roy Henry et de .Napoléon Bonuparle; l'un, le regard vague, la volonté molle et comme llucluanl»', s'abandonnait en rêveries parlées; l'autre, l'œil dur et prévois, de forte pensée et de vouloir opiniAtre. se tenait en réserve, cherchant dans l'adversaire le défaut de la cuirasse. Dans Inn r.irri.n-. ils i. prirent parfois
1 A la Icrlun' du nipport dr Hisuian k sur a-iU: coin i'r»« lion. !»• roi dt'clara à nouveau « qu'il iiecoiihintirail pasù une alliance avec la France». BernstoriTà Bismarck, 12 julllcl 1862; loc. cit., p 153.
celle promenade, jusqu'au jour où, fatigué, l'empereur s'assit sur une vieille chaise dépaillée, à Donchéry.
A Paris, Bismarck faisait des visites d'arrivée aux membres de la famille impériale, aux ministres, aux diplomates, et de son intelligence pénétrante scrutait les dessous et les mystères. 11 n'avait pas été long à comprendre qu'il y avait trois politiques. Tune officielle, avec les déclarations au Sénat ou à la Chambre, les rappoHs des ambassadeurs, en plein jour; l'autre personnelle au souverain, avec les missions secrètes, les amis de la première heure, les intrigues à la carbonaro ; la troisième menée par l'impératrice, « catholique, conservatrice, papiste, môme autrichienne' «.Officiellement, l'empereur annonçait l'entente des puissances, prêchait les Congrès; discrètement, Napoléon proposait à la Prusse une alliance contre l'Autriche; m3'stérieusement, Eugénie tentait de nouer étroitement les puissances cathoUques, France, Autriche, Espagne. Bismarck s'amusait à suivre les fils de ces trois politiques, qui s'enchevêtraient en un écheveau inextricable.
Le ministre des Affaires étrangères, M. Thouvenel, dij)lomato de carrière, sage et pondéré, savait la tendance de Bismarck à un rapprochement avec la France et s'attendait à des « conversations intéressantes ». Mais il avait peur del'w impression produite à Vienne » par la nomination à Paris de l'ancien délégué à Francfort^ etTcnlrctien dut rester pâle et pacifique. Bismarck reçut également audience du ministre de l'Intérieur, Persigny. S'il faut en croire le noble duc, Bismarck sollicita une leçon de politique et demanda à l'important personnage « son avis sur les affaires de Prusse. — « Permettez-moi de vous demander, ajouta-t-il, la manière de sortir delà situation