KOppen, Bismarck, p
2. R. de Keudell, Bismarck et sa famille, p. 6. Hesekiel, Das Buch vom Fiirslen Bismarck, p. 99.
A LA DIKTE UNIL DE 1847 8i
soupçonné après une franche déclaration. » Il était devena une façon de petite autorité ; on le convoquait aux réunions où les chefs de son groupe déterminaient l'alliludc à prendre; il dînait avec les ministres ; on le consultait ; il se tenait d'ailleurs pour engagé dans la bala'dle et désirait intervenir autrement que par une interruption retentissante.
Les débats sur la périodicité de la Diète unie lui en fournirent l'occasion. Cette question s'était déjà posée lors de la discussion de l'adresse : la périodicité était-elle un droit pour la Diète, fondé sur les ordonnances de Frédéric -Guillaume 111 ? Le baron de Vincke avait à nouveau soutenu l'affirmative en proposant à la Chambre de voter une « Déclaration des droits » qui énumérait les concessions déjà faites par la couronne et légalement acquises à la Diète ; l'effort de Vincke s'était enlisé dans des difficultés de procédure parlementaire, mais le vaillant député avait repris sa proposition sous forme de pétition et réclamé comme un droit la périodicité annuelle de la Diète unie. Les débats avaient pris une grande ampleur et les orateurs libéraux avaient développé tous les arguments juridiques, historiques, philosophiques qui militaient en faveur de leur thèse. Pour les combattre, Bismarck prit la parole le 1" juin '.
11 commença par constater que des arguments juridiques pouvaient être fournis avec pareille force pour soutenir les opinions adverses. Dans ces conditions, le roi seul avait compétence pour interpréter ses précédentes ordonnances ; or le souverain avait dr'claré dans la patente du 3 février qu'il avait exécuté « toutes les promesses des lois antérieures » ; la cause était donc jugée par cet argument simj)lc et catégorique, le mot du prince. « On a prétendu, ajoutait Bismarck, qu'un sourd
!. Bismarck à la curie des Étals, 1" juin 1817. Bitmarck dépuo- p *; et suiv.
méconlentement s'est manifoslé dans l'opinion publique lors de la publication de la patente du 3 février; je dois répondre qu'à mes yeux la majorité du peuple prussien n'est point représentée dans ces assemblées tenues au Bulterschofchen\.. [Murmures)... Je ne peux trouver dans ces sons de voix inarticulés une réfutation de ce que j'ai avancé... Pas plus représentée, ai-je dit, dans ces assemblées que dans les tuyaux de plume des correspondants de journaux, pas plus môme que dans une fraction de la population des grandes villes de province. » Et il contesta carrément que la patente de février eût causé quelque déception. 11 écarta tout argument tiré des constitutions étrangères, obtenues par les révolutions du peuple. Les monarques prussiens étaient en possession, — non par la volonté du peuple, mais par la grâce de Dieu, — d'une souveraineté en fait illimitée, dont ils avaient volontairement concédé au peuple une partie des droits : exemple rare dans l'histoire. « Sans doute la périodicité est nécessaire pour donner à la Diète une véritable vitalité ; mais après la large concession faite si récemment par le roi, il ne convient pas d'avancer déjà de nouvelles prétentions. Laissons au moins l'heibe de cet été pousser là-dessus. Le roi a dit à plusieurs reprises qu'il désirait n'être ni pressé, ni poussé ; or, je le demande à l'Assemblée, faisons-nous autre chose que le presser et le pousser si, dès à présent, nous nous rapprochons du trône av^ecune demande de changement dans la législation ?. . . Le prochain retour de l'Assemblée est assuré ■, ne vaut-il pas mieux, aux yeux de l'étranger, laisser à l'initiative de la Couronne l'achèvement de cette institution constitutionnelle. » Et il acheva en demandant qu'on n'arrachât pas « la fleur de confiance pour la jeter comme une mau-
I, Lieu de réunion publique à Kœnigsberg.
i. Par la réponse du roi à l'Adresse. Voyez supra, p. 81.
vaise herbe qui nous empêche de voir pleinement à découvert le terrain nu du droit... Quand je reporte mes regards en arrière et compare ce qui a été promis jadis avec ce qui a été dit ici, des marches du trùiie au peuple tout entier, je crois que nous avons bien des motifs de confiance dans les idées de Sa Majesté ».
Dans son ensemble comme dans ses détails, c'était un cantique d'amour et de confiance aveugle envers la royauté prussienne. Les Anglais appellent maiden speech le premier discours du jeune parlementaire qui, dans son émotion juvénile, prend des engagements solennels, peut-être violés le lendemain. Bismarck débutait dans la vie politique par un chant de fiançailles, il engageait sa foi à la Couronne de Prusse; il ne manqua point à sa parole.
Son intervention n'eut pas de succès ; malgré les maladresses de son auteur*, la Chambre adopta la proposition Vincke par 200 voix contre 247 ; mais la Curie des Seigneurs en modifia le texte et les députés acceptèrent une rédaction plus châtiée, oij le roi était simplement prié d'établir la périodicité du Landtag. C'était trop encore. Gerlach s'indignait des prétentions de « ces députés chicaneurs », et relevant l'une après l'autre les défaites du gouvernement, l'hostilité de l'adresse, le rejet de la demande d'empmnt pour les chemins de fer, l'intervention dans la politique étrangère, gémissait avec douleur : « Quoi maintenant ^ » Bismarck rivalisait de courroux et vivait dans un énervement perpétuel. « Du matin au soir, écrivait-il, je suis en colère contre la déloyauté, les mensonges, les calomnies de l'opposition, la préméditation opiniMi-c cl haineuse qu'elle
I. Au reproche d'inconséquence. Vincke répondit délibérémcnl « qu'en
somT ' ■ ' ■ 'li'cisions politiques, il ne lui importait pas aulrenienl
(l'i!: .\oc lui-même ». Ce qui donna à Bismarrk l'occasion de
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i. Gerlach. Denkwardigkeiten, 14 et i8 mai 1847. I. I, p. 1 19 et 120.
met à se fermer à toute raison, et la platitude imbécile de la masse sur qui les meilleurs arguments n'ont aucune prise à côté des phrases banales et élégantes des commis- voyageurs en politique du Rhin*. » Mais il s'efîorçait néanmoins do convaincre cette « masse imbécile » et se plaignait que « la tribune fût comme une beauté en vogue dans un bal, toujours engagée ». La discussion sur l'état des juifs lui fournit un tour de danse à la mode du moyen âge.
Les israélites n'étaient pas encore très nombreux en Prusse où depuis lors beaucoup ont immigré de Pologne ; en 1843, on les estimait à 200.000 sur lo millions d'habitants; dans les grandes villes, mélangés à la population, germanisés depuis longtemps, ils vivaient de l'existence allemande ; dans les campagnes, et surtout dans la province de Posen, ils avaient acquis un triste renom d'usuriers, de bas trafiquants, et étaient tenus à l'écart. Longtemps ils avaient vécu sous une législation spéciale et comme au ban de la société ; à l'ère des grandes réformes, en 1812, une loi, en vigueur seulement dans les provinces où ils étaient le moins nombreux, leur avait accordé la qualité de sujets prussiens et certains droits civiques, mais ils ne pouvaient remplir de fonctions publiques et trouvaient quelques entraves à l'exercice de leurs droits civils et commerciaux. Cependant l'idée française, égalité de tous les citoyens devant la loi, se répandait et s'imposait ; malgré un mouvement antisémite, résultat de l'envie, les législations des divers états allemands avaient admis les juifs à tous les droits des citoyens ; Humboldt et ses amis, « apôtres de la Révolution française* », réclamaient pareille réforme en Prusse; un jurisconsulte de Hambourg, Gabriel Riesser, s'était
1. Bismarck à M"* de Putlkamer. 26 mai 1817. loc. cit., p. 93.
2. Treitsclike. Deutsche Gescliichle, t. V, p. G32, qui traite longuement cette question.
fait réloquenl avocat de celle cause. Frédéric-Guillaume IV iraimait pas les juifs, mais il était juste, et tenait pour son devoir royal d'améliorer la situation de tous ses sujets. Il présenta donc à la Diète unie un projet de loi qui leur ouvrait certains emplois publics, leur assurait la liberté de culte, abolissait les restrictions à l'exercice du commerce et de Tindustrie, mais contenait des réserves pour les Israélites de la province de Posen, où ils étaient déjà très nombreux et .uiivMi.Mit on tribus de Pologne.
Le premier bureau de la Diète, à qui le projet avait été soumis, se déclarait favorable à ces dispositions et demandait même leur extension complète aux juifs de Posen. Les débats prirent sept séances de la Diète ' ; les grands libéraux, Camphausen, Milde, Beckeralh, Vincke réclamèrent en faveur des Israélites l'égalité de traitement et protestèrent contre l'idée à" Etat chrétien; ils déclarèrent que la mise des juifs hors la loi commune était un legs du moyen âge et réclamèrent un Etal impartial, à la façon de la charte française de 1830. Deux orateurs se levèrent en sens contraire, Thadden- Trieglaff, avec ses périodes de piétisle illuminé et Bismarck.
Son discours, un peu disloc^ué, es! curieux à lire, avec ses arguments de reUgion et d'exclusivisme prussien ■. L'orateur commence par revendiquer audacieùscmcnt les « tendances d'obscurantisme et de moyen âge » critiquées par les députés libéraux. « Ji* suis, reconnait-il, pétri de préjugés, je les ai sucés avec le lait maternel, et je ne réussirai pas à m'en d»'*faire en les discutant ; car si je me figure devant moi comme représentant de la majesté sacré'c du Roi un juif auquel je devrais ol)«''ir, je dois confesser que je me sentirais profondément abaissé et humilié, et que je perdrais le sincère plaisir
I Séances des 14. 15. 16, 17, 18. la tM 25 juin 1847. i. Bitmarck député, p. 47 et sui\ .
et l'espèce de point d'honneur avec lequel je lAclie à présent de remplir mes devoirs envers rÉtat. » Et reprenant l'idée à' Etat chrétien^ il soutient que la royauté et le christianisme sont inséparables. « Pour moi, ces mots : « Par la grâce de Dieu », que les souverains chrétiens ajoutent à leur nom, ne sont pas un vain son ; j'y vois la déclaration que les princes veulent porter sur terre conformément à la volonté de Dieu, le sceptre que Dieu leur a conféré. Or, comme volonté de Dieu, je ne puis reconnaître que ce qui a été révélé dans les évangiles chrétiens et je crois être dans mon droit quand je nomme chrétien un Etat qui s'est donné pour tâche de mettre en pratique, de réaliser la doctrine du christianisme. » Ainsi les juifs doivent être écartés des fonctions publiques pour cause de -religion ; mais il est une autre raison de les tenir à l'écart, c'est qu'ils sont « de trop vilaines gens ». Si dans les grandes villes ils sont « estimables », il n'en est pas de môme aux champs. « Je connais, continue-t-il, une contrée où la population juive est assez nombreuse à la campagne; dans cette contrée il y a des paysans qui ne peuvent dire que rien leur appartienne sur leur propre fonds de terre ; depuis le ht jusqu'au fourgon du poêle, tout le mobiher appartient au juif, le bétail à l'étable appartient au juif, et le paysan paie pour chaque objet un loyer quotidien ; le blé sur champ et en grange appartient au juif et le juif vend par minots au paysan le grain pour le pain, pour les semailles, pour la nourriture des bestiaux. M Enfin, dernier argument, si on améliorait la condition des juifs dans la province de Posen, on devrait craindre l'arrivée de leurs frères de Russie. « Or je laisse à ceux qui ont eu le bonheur de connaître les juifs russes en masse, le soin de juger si leur immigration est désirable. » Et, comme conclusion, il s'élève contre les orateurs qui ont invoqué l'exemple de l'Angleterre et de la France. « Je voudrais en m'adressant
A LA DIÈTE UNIE DE 1847 9i
î\ ces messieurs qui cherchent si volontiers leur idéal au delà des Vosges, leur recommander, comme modèle, à mon tour, une chose qui distingue les Anglais des Français. C'est le fier sentiment de l'honneur national, qui ne s'en va pas si aisément et si souvent chercher à l'étranger des modèles à imiter et à admirer, comme on le fait ici chez nous. »
D'après la sténograpliie officielle, une seule voix, — celle peut-être de l'excellent Thadden-Trieglaff, — cria : « Bravo. » Ce discours n'avait eu qu'un succès de curiosité, comme dans un musée une frustre pièce du moyen âge. En vain pendant deux jours encore le preux chevalier batailla pour son Dieu et son roi, les mécréants l'emportèrent de haute lutte. La Chambre adopta dans son ensemble le projet de loi et y ajouta môme un amendement qui autorisait les mariages entre chrétiens et Israélites ; mais, h la satisfacîion du parti clérical, les juifs n'obtinrent pas les droits d'élection et d'éligibilité aux Diètes provinciales. En promulguant la loi, le 2i juillet, le roi supprima la disposition relative aux mariages mixtes ; malgré cette coupure, la législation marquait un progrès sensible sur l'ancienne, les israélites obtenaient leur place légitime dans la société.
Sauf une courte observation pendant les débats sur les ihemins de fer, — il protesta contre la pression exercée par la majorité sur le gouvernement et qu'il qualifia d'extorsion ', — Bismarck n'intervint plus dans les déhbérationsdelaDiète. Il assista en député consciencieux aux séances, votant avec ^on groupe, applaudissant ou huant aux moments convenables, quitte à se distraire par un regard sur le joli spectacle qu'on a de la Salle blanche, la Place du Château, le .Musée, r.Arsenalet la longue enfilée des Tilleuls. Les débats ne pre-»