Biederraann, Geschichle, loc, cit., p. 218w
2. Journal de la princesse Mélanie, Mémoires de Melternich. VII, p. 535.
LA REVOLUTION DE 1848 lOJ
temps, Frédéric-Guillaume IV développait, sur le conseil de Bodclschwingh, les institutions qu'il avait octroyées un an auparavant. En prononçant la clôture des Délégations, il promettait la périodicité de la Diète unie, la suppression de la censure, une nouvelle ordonnance constitutionnelle, mais tout cela n'était que des palliatifs insuffisants ; la marée, la grande marée montait toujours : Berlin était atteint ; Vienne se troublait ; les villes de manufactures, Dusseldorf, Magdebourg, s'agitaient ; les campagnes mêmes sortaient de leur sommeil. Bismarck était stupéfait, il avait passé à Schonhausen un hiver paisible, dans l'agriculture et l'amour, loin de tout souci politique. « De Berlin, je n'entends presque rien », écrivait-il le 10 février. Les nouvelles de Paris l'étonnèrent d'abord, l'indignèrent ensuite, et, comme tout ce qui venait de France ne pouvait être que mauvais, dès le 1"" mars, il parlait tout net de « marcher sur le Rhin' » et réunissait l'argent nécessaire pour faire campagne comme officier de Landwehr. 11 se calma un peu en apprenant que les troupes françaises ne bougeaient pas, et garda une expectative prudente, mais armée. « Tant que le gouvernement actuel pourra tenir à Paris, écrivait-il à son frère le 8 mars, je ne crois pas à la guerre, pas même à son désir. Ce gouvernement serait-il, comme c'est h prévoir, ébranlé par les agitations s«x;ialisles ou même renversé, ni lui, ni son successeur n'a d'argent, et personne ne lui fera crétlil, car la banqueroute d'EtiU est à craindre. Les motifs de 92, la guillotine et surtout le fanatisme républicain, qui pourraient remplacer l'argent, manquent, la première n'est plus de mise, et on la remplacera par un autre genre de mort; le fanatisme est encore loin, il sera dillicile à e.xciter, si nous ne déclarons pas la guerre^. » Mais il reprit
1 Bismartrkâ son frôre, *•' mars 1848. Bixmarckhriefe, p. 57. i. Bismarck à son frère, 8 mars 1848. Loc. cit., p. 58.
ses intentions guerrières quand il vit Tagilation gagner les villes du Rliin; le gouvernement avait ordonné la mobilisation de deux corps d'armée; Bismarck applaudissait à cette mesure, cherchait le régiment qui lui convenait le mieux et ne voulait plus rien entendre «que des Militariay>. Il pensait A une prompte marche sur l'ennemi héréditaire. Il ne se doutait pas que le danger était moins loin.
Dès les premiers jours de mars, une certaine agitation s'était manifestée dans les rues de Berlin *. Des réunions se tenaient dans les débits du Thiergarten, le Bois de Boulogne de Berlin ; on s'excitait en buvant de la bière blanche ou de Teau-de-vie de cerises, en mangeant des semmeln, des concombres au vinaigre et des saucissons à l'aiP, et on faisait quelque bruit en rentrant par les Tilleuls ou la rue de Leipzig. Le 7, une adresse fut rédigée par des jeunes gens, au nom de la population berlinoise, pour réclamer la liberté absolue de la presse et de la parole, l'amnistie des condamnés politiques, le droit de réunion et d'association, le jury, etc.. Le roi refusa, — ce fut un tort, — de recevoir les délégués chargés de lui remettre cedocumenl; il avait fait bon accueil aux délégations de plusieurs villes; en écartant celle de Berlin il mécontenta le peuple de la capitale qui manifesta son dépit en sifflant et huant la garde h la porte de Brandebourg.
Les jours suivants, le trouble no fil que s'accentuer et la rue changea de physionomie. La population de Berlin, rapidement accrue, disparate, était frondeuse, railleuse, toutefois calme et laborieuse. Mais toute grande ville contient des éléments de trouble, trimardeurs et chevaux de retour, aventu-
1. Sur li's journées de mars à Berlin, voyez Busch. Die lierliner Mârztage von 1848 (18'J'J) ; Rachfahl, Deutschland, Kûnig Friedrich-Wilhelm IV und die Berliner Mârz-Hevolulion (1901) ; P. Matler, La Prusse et la Révolution de 1848 (1903), p. 119 à 154.
i. Denis. V Allemagne, 1810-1852. ]). 251.
riers et pécheurs en eaux troubles; de Pologne, de Saxe, de France peut-être, arrivaient do prétendus « étudiants » qui couraient, s'agitaient, tenaient de mystérieux colloques; ils se mirent à respectueuse distance et disparurent au jour de la répression. Un énervement général, la « fièvre de mars », forçait les plus paisibles à quitter l'usine, le magasin, le bureau, pour rùder dans les rues, en quôle de nouvelles, avides de tapage, courant après chaque manifestation. Le ministre de l'Intérieur, Bodelschwingh, s'inquiétait; mais le président de police, Minutoli, populaire, optimiste, le rassurait, laissait passer et laissait faire.
Le 13 mai, la journée fut beaucoup plus tumultueuse; les réunions du Thiergarten, houleuses et bruyantes, furent suivies d'une violente effervescence dans le quartier des Tilleuls; la troupe intervint avec maladresse et brutalité, arrêta des ouvriers fort étrangers au tumulte, et aboutit à une mêlée générale où deux passants furent blessés. Le calme se rétablit dans la nuit, mais le gouvernement était averti. Le lendemain, Frédéric-Guillaume IV se décida h quelques concessions : devant une dépulalion du conseil municipal, il promit la revision de la constitution prussienne et la refonte du pacte fédéral, mais sans rien préciser : « Des peuples libres, des princes libres; leur liberté réciproque peut seule accroître la prospérité publique. M Des mots, des mots, disait Hamlet. L'heure exigeait des faits et le roi se contentait de convoquer la Diète unie pour le 21 avril; pourquoi attendait-il six semaines, alors que le tumulte de la rue augmentait d'heure en heure.'
Le soir même, la première barricade s'éleva au coin de la Kurtrasse et du Spillelmarkt. Elle fut détruite sans peine par un piquet d'infanterie. Mais le lendemain d'autres furent construites dans les rues qui avoisinent le château, Breitestrasse, Hrildcrslrasse, les |)onts de la Sprée, et plus loin dans la
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Lcipzigcrstrasse; une boutique d'armurier fut mise au pillage; des pierres furent jetées contre les portes du chAleau et blessèrent des soldats jusque dans les cours intérieures. Les événements de Vienne ne firent qu'augmenter la surexcitalion : Mctternich avait voulu jouer avec la Révolution comme avec des diplomates autour d'un tapis vert, par accommodements et tergiversations, promesses et conciliations. Mais la vague le balaya; le peuple s'insurgea et le lu mars Mctternich était en fuite, Théritier des Habsbourg se soumettait à la volonté du peuple. La répercussion est immédiate à Berlin. « La victoire du peuple à Vienne exerce une influence terrible, écrit un contemporain, la cour gémit, le peuple jubile*. » La rue prend une physionomie farouche et inquiétante; le magistrat, conseil administratif de la ville, organise des comités de protection et les braves schiilzbiirger, chefs d'ateliers, commerçants, petits industriels, s'en vont par les rues, avec un bûton blanc pour pacifier les rues; mais ils ne calment rien, et l'arrivée d'un train d'étudiants saxons est l'occasion d'un joli tumulte à la gare de Potsdam.
Le 17, la journée fut plus calme; le roi, le cercle réactionnaire en ont conclu que les révolutionnaires « préparaient systématiquement- » la journée du lendemain. Il y eut en effet certains conciliabules, mais leur influence fut petite sur l'explosion du 18 mars : la révolte fut un éclat de l'opinion publique contre l'oppression administrative, les hésitations du monarque, l'égoïsme des princes allemands. A Berlin, comme à Paris, Milan, \'ienne, la grande vague brisa tout sur son passage.
Le 18 mars était une belle journée de printemps, et les