I. Bismarck, Pensées et Souvenirs, t. I, p
Ainsi par toute rAllemagne régnait la fièvre : enthousiasme par ci, colère et vengeance parla, ambitieux calculs ailleurs; partout (les nerfs, une tension extrême.
A ce moment, se réunit à Berlin la Diète unie dont la convocation avait été signée parle roi dans la nuitdulH aul9mars. Le député dont l'absence avait déjà valu à Bismarck d'assister h la Diète de i8i7,M. de Brauchitsch, était encore indisponible, malade depuis la veille même de la session ' ; comme certains diplomates, il avait des maladies opportunes et Bismarck dut encore le remplacer. Le bouillant junker était arrivé le l*' avril à Berlin pour prendre part à une assemblée extra-parlementaire, motivée par la gravité des événements ; les députés étaient « intimidés » par la situation de l'EurojKî plus que par la peur des Be.^linois ; ils décidèrent à l'unanimitéde tout faire pour soutenir le ministère, et Bismarck, malgré sa répugnance envers le cabinet libéral, comprit que toute résistance était inutile. Il ne se prépara à protester que pour la forme.
Le 2 avril, la Diète fut ouverte par le nouveau président* du Conseil, Camphausen *. Son disco«rs, plus élégant que profond, faisait une rapide alkision « aux grands événements qui avaient ébranlé une partie de rEuroj)e » et au « cortège de souffrances dont la Société était en ce moment frappée ». Il annonçait la prochaine réunion d'une assemblée constituante, dépos;iit un projet de loi sur l'élection des députés et invo- (|uail «la saine raison des citoyens». Ainsi qu'il convenait, on pro|>osade voter une adresse et on insista pour la nomination immédiate de la commission chargée de la prt?parer. Ce fut une première occasion {>our Bismarck de prendre la parole
I. Bisnuin:k à sa femme, i avril 1848. Briefe an seine Braut und Galtiii, p 111.
i- Voyez mpra p. 108, note 2.
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pour protester contre cette hAte : « Dans un moment aussi grave que celui où nous sommes, dit-il, rexj)rt'Ssion des sentiments de cette assemblée est un acte assez important, pour que, dans la discussion de l'adresse, on ne doive pas agir avec une précipitation qui, d'après mon sentimentpersonnel, s'écarte des règles de la bienséance. »
Malgré cotte opj)Osition, la commission fut immédiatement nommée et après une demi-heure de suspension, Beckeratli donna lecture du projet d'adresse ; d'après ce texte, l'Assembléç, envisageant l'avenir avec joie, remerciait le roi des promesses contenues dans ses différentes patentes et surtout de la prochaine réunion d'une assemblée issue du peuple; elle garantissait au monarque « conseillé par des hommes qui possédaient la confiance du pays, l'appui énergique de tous les citoyens dans les efforts qu'il faisait pour maintenir l'ordre et le respect des lois ». Le tout était digne, respectueux, mais très ferme. Après quelques paroles d'Arnim et Camphausen, on réclama le vote immédiat, mais Bismarck monta à la tribune au nom du parti ultra, plus royaliste que le roi : « Ce qui me décide à-votercontre l'adresse, dit-il, ce sont les expressions de joie et de reconnaissance à l'égard des récents événements. Le passé est enseveli, et je regrette plus amèrement que beaucoup d'entre vous, qu'aucune puissancehumaine nesoit en état de le ressusciter, la Couronne ayant elle-même jeté la pelletée de terre sur son cercueil. Mais si j'accepte le fait, contraint par la force des circonstances, je ne puis cependant rompre avec mes actes et mes paroles à la Diète unie par un mensonge en feignant d'être reconnaissant et réjoui de ce qui est, à mes yeux, tout au moins une fausse voie. Si réellement on réussit, dans la nouvelle roule où l'on est entré aujourd'hui, à avoir une patrie allemande unifiée, un régime heureux ou seulement régulier,
alors le moment sera venu où je pourrai exprimer à Tauleur du nouvel ordre de choses ma reconnaissance; mais actuellement, cela ne m'est pas possible '. » Il voulut continuer, crier les gloires du passé, les dangers de l'avenir, il dut s'interrompre, brisé d'émotion, la parole coupée par une violente crise de larmes. Et la douleur de ce Prussien étroit, mais sincère, était si touchante, que môme ses adversaires les plus ardents vinrent serrer ses mains avec sympathie ". Mais ils ne se laissèrent pas convaincre; l'adresse fut votéeà une immense majorité. Cette défaillance physique (dont Bismarck eut parfois de nouvelles crises, ainsi au lendemain de Sadowa) fut d'ailleurs de courte durée. Le soir même, il assistait à un grand meeting de protestation contre les excès des Polonais; les discours furent vifs, car au sortir de la réunion, Bismarck déclarait tout net que les Polonais ne pouvaient pas être autre chose que les ennemis des Prussiens; et le 5 avril il demandait au ministre de l'inlérieur des explications « sur le mouvement national polonais dans le grand-duché de Posen, que le gouvernement semblait avoir pris à tâche de favoriser' ». M. d'Auerswald l'apaisa avec quelques paroles conciliantes, mais l'insurrection de Posen montra que Bismarck avait exactement prévu les ambitions patriotiques des Polonais, sujets de la Prusse. Le jeune député voyait avec non moins d'élroilesse et de clarté les difficultés do la question danoise; exprimant son regret de l'intervention dans les duchés, il se plaignait a du vol h la Phaéton de la politique prussienne » el exposait ses craintes qu'une guerre pesAt lourdement « sur le commerce riverain delà Baltique* ». Le ministre des Affaires