‹ Bismarck et son temps (volume 3)Chapitre 4 sur 179 · CHAPITRE PREMIER LES ORIGINES DES BISMARCK · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER LES ORIGINES DES BISMARCK

Origines du nom. — Bismark de la Vieille-Marche. — Rule et Ciaus de Bismarck. — Grandeur et Décadence. — Les Bismarck- Schônhausen. — .Militaires et magistrats. — Terres et châteaux. — Le père du chancelier. — Sa mère et la famille Mencken.

Les familles ont leurs heures de fortune et d'adversité qui donnent à leurs membres un môme esprit, comme les vicissitudes des peuples nouent entre les citoyens le lien du patriotisme. La lignée des Bismarck a passé par des alternatives diverses, lant»jt puissantes, tantôt végétant dans une morne médiocrité*. 11 importe de retracer ces heurs et malheurs, car les traditions de famille ont marqué une empreinte profonde sur l'Ame d'Otto de Bismarck; il s'est toujours montré fidèle au souvenir de ses ancêtres, et pratiquait religieusement le culte de sa race; petit iiobereau, fier de ses origines, il donnait à son fils le prénom d'Herbert qui était celui du plus ancien des Bismarck connus. « Je m'intéresse à l'histoire de ma famille, même dans ses heures tristes », écrivait-il fière-

1 Rit'dol, Geschichte des Sc/il' en adligen Gfschlechlen von

lifim^nrk. dans li's Mdrkische Foi t. XL 1867. p. 1-24*. (icorg

Si'hinidt, Sch' r<ni Hiamarck, Berlin, 18'J7. Hcr-

mann ll.-V \ des allmârkiach-urattlichen Geachleckla von Hisiikiick, i>'tiim

UATitii. — Bismarck. I- — 1

ment, alors qu'elle était attaquée*. Il tenait beaucoup de cette histoire.

Les généalogistes sont gens (lalteurs et cherchent volontiers des origines fabuleuses aux familles les plus modestes. On a voulu rattacher les Bismarck aux anciens chefs wendes ou tchèques, et l'arbre généalogique pendu dans le vestibule de Schonhausen constate qu'au vm' siècle, sousCharlemagne, leurs ancêtres sont venus de Bohème dans les Marches et y ont fondé la ville qui porte leur nom. Cette tradition ne repose que sur un effort d'imagination : la famille de Bismarck porte simplement le nom du village où habitaient ses premiers membres.

Bismark était un modeste bourg, qui sommeille dans la plaine monotone et peu fertile de la Vieille-Marche. D'où vient le mol? On le discute encore"; d'après les uns, la Biese, petite rivièje qui coule à quelques kilomètres plus loin, a donné son nom h cette région, Marche de la Biese, Bismark; d'après les autres, la bourgade dépendait de l'évêché d'Havelberg et s'appelait Marche de l'Évèché ; « Biscopesmark » contient un manuscrit de 1203; le mot se serait corrompu en Bismark; en \N'esphalie, dans le Brandebourg, d'autres villages portent ce même nom pour une pareille raison. En tous cas, Bismark de la Vieille-Marche est d'origine fort ancienne; son église romane d'un style très pur, une vieille tour en ruine, reste d'un antique château, des légendes qui circulent, tout permet de croire à une lointaine prospérité.

Mais au xii* siècle, la ville de Stendal se fonde à quelque distance; de toutes parts on y accourt, car la vie y est active. A cette époque, les noms de famille n'étaient guère en

\. Lettre à Dohm, 2 décembre 1849. Bismarckbriefe, 8» éd., llorst-Kohl, 1900. p. 87.

2. Voyez à ce sujet Julius Langer, Biesemark und Bischofsmark dans Ilorsl-Kohl, Bismarck Jahrbuch. t. IV, 1897, p. 289 et suiv.

usage, on n'employait encore que les prénoms ; mais on risquait de confondre tant de Nicklaus ou d'Otto; pour les distinguer, on les désigna d'après une particularité physique, leur profession, le lieu de leur naissance; c'est l'origine des noms (le famille, et, en particulier, c'est l'étymologie du nom de Bismarck. Quelque artisan, à l'étroit dans le petit bourg de la Vieille-Marche, s'est rendu à la ville voisine de Stendal ; on lui a donné le nom de son foyer primitif, et la particule vo/i, sans aucune prétention nobiliaire, indique simplement l'extraction. L'exemple de ce bourgeois ne fut pas unique, car, à Stendal même, on trouve au xvi* siècle deux familles de Bismarck et maintenant encore on rencontre à Magdebourg ou Berlin de modestes commerçants qui portent sans faste le nom du prince.

Au XIII* siècle, les ancêtres du chancelier sont installés à Stendal et font partie de la ghilde des tailleurs-drapiers. Il n'est pas nécessaire de rappeler l'importance des ghildés, la protection qu'elles assuraient à leurs membres, les fortunes qu'elles ont favorisées : berceaux de la bourgeoisie à blason des vieilles villes, elles ont donné naissance et vie à de puissantes familles, parvenues plus tard à la haute noblesse. Le milieu du xii' siècle était une époque de production féconde pour elles; les villes devenaient plus riches et plus industrieuses * ; la bourgeoisie tendait à s'émanciper du joug des seigneurs.

En 1270, Herebord de Bismark ou Bismarke était prévôt des marchands à Stendal. Son petit-fils, Hule, appai-ail vers l'année 1310 comme membre de la confrérie des tailleurs-drapiers et du conseil communal de Stendal. C'était un |)ersonnage considérable dans sa petite ville pour sa fortune et son influence politique. 11 représentait l'esprit de la bourgeoisie du

1. Zrller. Uiatoire d'Allemagne. Les empereurs du xiv» siècle, p. 49 ol

temps, porté à rindépendance et prompt aux querelles avec l'Église; il aurait voulu, scmble-t-il, fonder des écoles communales et se serait heurté à la résistance du clergé, de qui dépendait toute instruction ; la lutte fut vive et il mourut vers 1338, dûment excommunié.

Son fils aîné fut la plus vigoureuse personnalilt' do la vieille lignée. Nicolas de Bismark, que l'on appelait habilucUemcnl Glaus, continua le commerce paternel et accrut considérablement sa fortune ; on possède encore les sceaux à son nom : ils portaient déjà la feuille de trèfle, accolée de trois feuilles de chêne, qui n'a jamais quitté les armoiries des Bismarck. La fortune de Claus modifia sa ligne politique : il tint l'étal présent pour parfait, et se mit à la tôle du parti conservateur. Il en fut le chef au conseil communal et lutta avec énergie contre les tendances démocratiques; il se réconcilia même avec l'Eglise et fit accorder un pardon rétrospectif à son père.

Cette politique n'eut pas de succès dans la ville ; le parti aristocratique succomba après une longue lutle et ses membres les plus importants furent bannis de Stcndal. Claus de Bismark dut s'établir dans une terre qu'il tenait de l'héritage paternel ; il s'était d'ailleurs acquis au loin de précieuses amitiés qui lui permirent de continuer son activité politique; dès ses débuts, il s'éta.t attaché à la famille des margraves, alors de souche bavaroise, et il avait été à Slendal le partisan principal du margrave Louis; il lui avait même envoyé des subsides importants lors de sa lutte contre le <luc de Brunswick ; il estimait, — et ceci est à noter, — travailler ainsi à l'indépendance des Marches contre la domination étrangère.

Le margrave ne fut pas ingrat, et lorsque Claus dut quitter Stendal, il lui fit une riche donation dans la belle propriété de Burgstall, château très important qui mettait les

Bismark au premier rang de la noblesse du pays (juin 1345). Le tailleur-drapier était devenu un puissant châtelain. L'expérience l'avait rendu prudent. Il sut manœuvrer au milieu des troubles poliliqucs de façon à ne se brouiller avec personne, se retirant dans son cliàleau lorsqu'il craignait de se compromettre. En 1333, le margrave Louis le prit comme conseiller intime et pendant huit ans Claus lui consacra ses précieuses qualilés de sagacité et de prudence.

En 13GI, sa carrière politique fut modifiée; un autre enfant de Stendal, Dielrieh de Porlitz, plus connu sous le surnom de Kogelwiel (weiss Kogel, capuchon blanc du capucin), devint évoque de Magdebourg. Il était parent ou allié de Claus de Bismark et lui confia l'administration intérieure de ses Etals. L'habile homme réussit entièrement : les finances épiscopales qui étaient dans un état déplorable, furent mises en ordre et des dettes considérables payées; des terres et villages engagés depuis longtemps rentrèrent dans le domaine; de nouvelles constructions s'élevèrent de toutes parts, et la cathédrale de Magdebourg, commencée depuis un siècle et demi, put être inaugurée en grande pompe le 22 octobre 1363. Kogehviet fut moins heureux dans ses entreprises diplomatiques; la dernière année de sa vie fut troublée par une guerre néfa.ste contre l'évoque d'Hildesheim; il mourut en 1307, laissant une partie de ses biens à Claus de Bismark.

Enrichi d'argent et de renommée, Bismark rentra au service du Brandebourg; son patriotisme se réveilla et son arrivée ù la cour du margrave fut signalée par une recrudescence de l'esprit d'autonomie. Mis à la lôte de l'administration, Claus transforma les conseils, composés jusqu'alors d'hommes acquis i\ l'empereur, et n'y nomma que des partisans de l'entière indépendance. Pendant les cinq ans de son administration, il ne cessa de lutter contre la politique

impériale; il aj^it avec plus de patriotisme que de prudence et dépassa son but. Charles I\', lassé de cette résistance, se décida à la briser; son armée envahit le Brandebourg; la lutte n'était pas possible entre le puissant empereur et le mai-grave; au mois d'août 1373, celui-ci était écrasé et signait un traité aux termes duquel la marche de Brandebourg devait revenir à sa mort au fils aîné de Charles IV, Venceslas.

La vie politique de Claus de Bismark était terminée ; il se retira à Stendal, décidé à vivre dans les bonnes œuvres ; il fonda l'hospice de Sainte-Gertrude, que ses descendants de Schonhausen subventionnent encore. Mais son naturel combaltif reprit; comme son père il entama un kulturkampf et lutta avec l'Eglise; avant sa mort, vers 1377, il encourut les foudres de l'excommunication. Il est enterré à Burgslall vl sur sa tombe on lit cette laconique inscription : « Nicolaiis de Bismark, miles. » Son descendant n'a pas voulu de plus longue épitaphe. Si, à travers cinq siècles écoulés, on peut chercher autre chose entre deux générations que de simples coïncidences, il faut reconnaître que Claus au xiv' siècle et Otto au xix" étaient des tempéraments de même famille; ils apportaient, dans la vie politique, une pareille ardeur à la lutle,une égale souplesse qui leur permettait de se retourner avec rapidité, un patriotisme ardent, tempéré le plus souvent par une j)rudence avisée ; Claus abandonna un jour celte sagacité, et cela le perdit.

Rule et Claus de Bismark semblent avoir épuisé toute l'ardeur de leur race pour trois siècles. Leurs descendants furent des hommes simples et tranquilles; par tradition, ils s'attaquèrent à l'Eglise et plusieurs furent excommuniés. Lorsqu'on 1415, Frédéric de Hohenzollern, burgrave de Nuremberg, reçut de l'empereur Sigismond le Brandebourg avec la dignité électorale, les frères de Bismarck se soumirent sin-

cèromenl, voyant en son arrivée le salut des Marches. Désormais un lien étroit se noue entre les Hohenzollern et la famille des Bismarck ; parfois les princes usèrent jusqu'à l'abus de la Hdélilù de leurs vassaux; ceux-ci s'inclinèrent toujours avec respect devant la volonté de leurs maîtres.

Pendant un siècle et demi , l'existence des Bismarck est terne et sans incident ; ils vivent nombreux à Burgslall, s'efforçanl d'agrandir et d'embellir leur domaine, sans soucis ni ambitions.

Leur grande occupation était la chasse ; du château de Burgstall dépendaient de vastes forêts ; le droit de chasse s'étendait sur les terres voisines, et le tout constituait le plus beau domaine que Nemrod pût rêver. Faciles à accueillir qui se présentait en confrère du cor ou du tir, les Bismarck étaient réputés pour leur hospitalité, et leur plaisir, leur seule dislrîiction étaient de recevoir et de promener des chasseurs de marque. Ce fut leur perte. Parmi leurs invités, les plus importants étaient les margraves de Brandebourg ; attachés à leurs princes par un lien d'étroite fidélité, les Bismarck étaient fiers de les avoir à leur table et leur prodiguaient les invitations ; au xv* siècle, Jean le Cicéron et Joachim I" le Nestor avaient fréquenté régulièrement les chasses de Burgstall. Les châtelains du xvi* siècle continuaient les traditions hospitalières de la famille, et recevaient plus fréquemment qu'aucun autre le prince héritier Jean (leorges. L'ingratitude est un j)rivilège des princes : h force de chasser à Burgstall, Jean-Georges finit par considérer la terre comme sienne et s'ingénia {'i en expulser les propriétaires. Il avait acquis en i"}Tù\ le domaine voisin de Letzlingen, et c'en fut désormais fini du repos des Bismarck. Le prince commence par obtenir le droit de chasse sur diverses propriétt'S, puis propose aux Bismarck de leur échanger Buhgstall contre le domaine

d'Arendsec. La lutte est longue entre le prince tout-puissant,

tenace, et les vassaux qui n'ont pour eux que leur bon droit.

Ils sont profondt-ment attaciiés à leur château qui est entré

depuis deux siècles dans la famille ; le quitter est pour eux

pis qu'une douleur, c'est un effondrement. Ils appellent au

secours tous leurs protecteurs; l'archevêque de Magdebourg

s'en émeut, et tente de dissuader le prince de son projet. Mais

Jean-Georges est buté ; des spéculateurs avisés auraient tiré

parti de ce désir forcené, et n'auraient quitté leurs biens que

pour gagner au change ; or les Bismarck ne sont rien moins

que des spéculateurs. Et lorsqu'en octobre 1562, harcelés de

demandes et d'aigres récriminations, ils se décident à céder,

ils le font avec une dignité touchante. « Nos ancêtres et nous,

écrivent-ils à leur terrible voisin, avons vécu longtemps iieu-

reux et en paix sous les princes électoraux ; nous les avons

servis de bon cœur avec notre sang et notre argent ; nous

nous sommes montrés fidèles sujets; dans l'affaire actuelle,

nous aurions accédé volontiers au désir de Thonorablc prince

électoral, margrave de Brandebourg, s'il ne s'était pas agi

d'échanger le bien que nous tenons de nos pères et de nos

grands-pères, que Dieu le Tout-Puissant nous avait donné... »

Le prince avait cause gagnée ; il décida les Bismarck à se

séparer en deux branches ; les frères de la ligne aînée

reçurent la terre de Crevese, ancien couvent de bénédictines,

d'un maigre revenu ; la compensation était si petite que le

margrave dut ajouter une soulte de 2.000 thalers et 100 écus

pou r les femmes de ses victimes. Les frères de la branche cadette

n'obtinrent guère mieux en recevant le bailliage de Schon-

hausen et Fischbeck, dépendance de l'évéché d'Havelberg.

Schunhausen est situé sur la rive droite et à deux kilomètres

de l'Elbe; sur un léger renflement du sol s'élevaient l'église de

style roman avec un haut clocher, et le vieux château féodal,

ajourd liui détruit; le pays est plat et bas; rien ne s'opposait alors aux débordements du fleuve et ses alentours étaient souvent inondés ; découragés, les paysans laissaient leurs terres sans culture et vivaient misérablement. 11 a fallu toute l'ingéniosité des Bismarck pour transformer ce triste domaine en propriété riante et fertile, telle qu'on la voit aujourd'hui. Le m décembre i*JG2, jour sinistre pour les Bismarck, furent échangées les dernières signatures qui rendaient définitif ce contrat appelé dans la famille la « permulatio ». Et à Pâques 1503, l'orgueilleux margrave s'installait à Burgstall. Les Bismarck refrénèrent tout sentiment de révolte, liés par la chaîne de fidélité qui les unissait depuis cent cinquante ans aux Hohenzollern. Mais la date du contrat demeura néfaste h jamais dans la famille, et l'aîné d'alors, Frédéric, reçut comme un outrage le surnom de permulator. Le chancelier de fer parlait de l'amoindrissement de sa famille comme d'une blessure de la veille. Il considérait les dotations reçues par lui en iS()6 et 1871, l'acquisition de Varzin et de Friedrichsruh, comme une compensation du destin. « Par là, écrivait-il, je suis rentré dans une situation qui répare la perte de Burgstall, si douloureusement ressentie par tous les membres de notre famille depuis trois cents ans*. »

Il y avait en elTct pour les Bismarck un amoindrissement douloureux; dispersés en deux médiocres domaines, ils perdaient leur situation de premiers châtelains dans la région. De puissants seigneurs, ils devenaient petits hobereaux. Pendant plus d'un siècle, aucun d'eux ne sortira d'une modeste moyenne ; ils seront presque tous au service militaire, mais sans gagner les grades élevés; pour trouver dans la famille une personnalité marquante, il faut aller jusqu'au xviii* siècle.

1 Bismarck. Lettre du 19 novembre 1»TI.

iO BISMARCK

Les deux châteaux, alternativement réunis et séparés, donnent leurs noms à deux branches distinctes, Bismarck- Schônhausen et Bismarck-Crevese. La première seule intéresse l'histoire du prince. Jusqu'f» la fin du xvii" siècle, ses membres vivent dans l'ombre; ils ont de nombreuses familles, six, huit, dix enfants; ainsi poussent des rameaux nouveaux, qu'on retrouve dans toutes les parties de l'Allemagne. De leurs descendants, quelques-uns parviennent à la fortune. Au commencement du xviii" siècle se rencontre un des caractères les plus originaux, les plus vigoureusement trempés de la famille, Louis Auguste de Bismarck : jeune officier, il tue un de ses valets dans un mouvement de colère, cache le cadavre sous un lit et s'enfuit; il obtient sa grâce, rentre dans l'armée prussienne, mais il trouve l'avancement trop lent; il donne sa démission et s'engage au service de la Russie ; il épouse une parente ou alliée de Biren, duc de Courlande, qui le prend en protection ; mais Biren est renversé ; il part avec lui pour la Sibérie. Bientôt rappelé, il est nommé généi-al, chargé d'une mission diplomatique à Londres, et meurt sur le champ de bataille de Pultawa. Il avait le caractère des Bismarck porté à son comble, intelligent, capable de tout comprendre, violent et emporté. Un de ses petits-neveux, Frédéric-Guillaume, est général au service du roi de Wurtemberg et de IVapoléon I", diplomate, auteur de nombreux ouvrages de tactique; ses descendants vivent encore à la cour de Stuttgart, sous le nom de Bismarck-Schierstein.

Les ancêtres directs du chancelier sortt successivement gensd'épée et de robe. Auguste I" (1611-1670) est un brave soldat, quelque peu capitaine d'aventure, souvent en campagne au service des uns et des autres. Auguste 11(1666- 1732), Landralh de la Vieille-Marche et député au conseil provincial, vit beaucoup à Schônhausen, s'occupe de ses

LES ORIGmKS DES BISMARCK tt

terres, et accroît sa fortune par une sage administration et dhcureux héritages ; l'ancien ehftteau avait été détruit lors de la guerre de Cent ans par des bandes de Suédois et d'impériaux, Auguste le remplace par le chAteau actuel, grande construction confortable, sans prétention, aux murs crépis et relevés de simples pilastres, ornés seulement de l'écusson des Bismarck; la maison fut achevée en 1700; le chancelier y naquit cent quinze ans plus tard. En 1711, l'actif chAtelain fait planter le jardin, avec une terrasse élevée de quelques marches, des allées à la française et des statues de divinités rustiques. Ayant encore accru sa fortune, il construit un second château, de plus grande allure, longue façade aux ailes avancées. Un siècle plus lard, ce château sortit de la famille; le chancelier essaya de l'acquérir en 1866, mais il se heurta h des prétentions exagérées ; le peuple allemand le lui offrit par souscription pour l'anniversaire de ses soixantedix ans. Le prince y installa l'exposition des cadeaux qu'il avait reçus pendant sa carrière.

Le fils du conseiller, Auguste-Frédéric (109ij-17i2), reprit les traditions de ses ancêtres et entra dans l'armée de Frédéric-Guillaume 1"; blessé à la bataille de Czaslau, il fut, peu de jours après, tué dans sa voiture par des hussards autrichiens : la convention de Genève et la Croix Rouge étaient alors inconnues. Il avait acquis, par mariage et par héritage, les domaines de Kiilz, Kniophof cl Jarchcliii , (|iii (lovaient revenir au père d'Otto.

Son (ils, Charles-Alexandre, attaché d'ambassade et oflicier do cavalerie, mais plus civil (jue militaire, était un lettré, bel esprit, |)oète ù ses heures; il avait, à la mode du temps, un vif sentiment d'« humanité »; il a laissé quelques écrits dont le plus curieux est une plaquette en français, « Eloge ou Monument érigé à la mémoire de C.-C.-G. de Bismarck,

li BISMAHCK

née de Schœnfeld, par Charles- Alexandre de Bismarck, Berlin, 1774 », Il y vantait, dans le style de Rousseau, les vertus de sa femme, et trouvait autant de perfection dans la beauté de son nez que dans la bonté de son cœur.

Son quatrième fils, Charles-Guillaume-Ferdinand (1771- 1845), est le père du chancelier. S'il est exact, comme l'écrivait le grand iiomme en 1872, que la lignée des Bismarck .se composAt « alternativement d'une génération rossante et d'une génération rossée », celui-ci n'appartenait point aux violents. C'était un brave homme, sans plus. Entré très jeune dans l'armée, il s'était vaillamment comporté pendant la campagne de France et, avait été blessé à Kaiserslautern. Dès 171)3, il avait abandonné le service militaire « pour alléger h son vieux père la charge de deux domaines », et il n'avait plus quitté Schonhausen que pour passer, chaque hiver, quelques semaines à Berlin. Il fréquentait les salons dans l'entourage de la cour et y rencontra une jolie et brillante fillette, Louise- Wilhclmine Menckcn. H n'était plus tout jeune, elle avait seize ans ; mais ils se plurent, peut-être par le contraste de leurs caractères; le 7 juillet 1806, ils s'épousèrent.

La famille Mencken ' était d'un tempérament tout différent du naturel des Bismarck. Depuis quatre siècles, ceux-ci avaient été mihtaires, à de rares exceptions près. Les Mencken, au contraire, avaient brillé dans les universités et dans les conseils. Pour employer une image dans le goût du chancelier, c'était le mariage de la robe et du sabre,

La famille était originaire d'Oldenbourg et assez ancienne ; au xvii' siècle, elle avait compté parmi ses membres deux

i Le nom de la famille ne semble |)as avoir une orthographe très fixe : plusieurs ancêtres maternels dOllo de Bismarck signaient Mencke ; son grand-père avait adopté l'orthographe Menéken, et des actes de famille portent Menken.

érudils de tj;rande valeur, Otto Mcncke, professeur de morale à Leipzijj;', un des fondateurs de la revue Acta eruditorinUy et Liider Menckc, professeur de jurisprudence à la môme université, auteur de plusieurs traités de droit. Au xviii" siècle, Gottfried-Louis Mencke était à son tour professeur aux facultés de droit de Leipzig et d'Helmstedt; c'est le grandpère de la jeune madame de Bismarck.

Son fils Anaslhase-Louis (1752-1801) entra jeune dans l'administration prussienne ' ; il devint secrétaire de cabinet de Frédéric II, puis conseiller intime de Frédéric-Guillaume II; c'était un esprit éclairé et indépendant, et les idées françaises avaient fait sur lui une profonde impression; ce libéralisme nuisit à sa carrière : on l'accusa de jacobinisme, et le roi l'écarla de ses conseils pendant la période exaltée de la Révolution française. Frédéric-Guillaume 111 le rappela à son cabinet et lui manifesta quelque confiance. Suivant Stein, Mencken était le seul, dans les conseils de la cour « h qui tinssent au cœur, avec un amour sincère, la grandeur et le perfectionnement du jeune roi ».

Sa fille, Louisc-Wilhelmine, était née le 27 février 1790. A voir ses portraits, elle avait des traits agréables, un beau front, le nez trop long et les yeux vifs; le visage valait surtout par l'animation et le brillant du regard. Elle était toute dilTérente de son mari : par héritage, elle avait un esprit cultivé et se plaisait aux belles-lettres. Elle lisait, écrivait, causait en jouant aux échecs ; son mari visitait ses terres et chassait. A la longue, elle prit la direction du ménage, parfois au détriment de sa fortune. Elle aimait la vie de salon, l'hiver h Berlin, l'été aux bains; à la campagne, elle voulait sans cesse démolir et rcb.Alir ; elle adorait ses enfants, mais

1. Voyez llfifftT, A. L. Mencken, iler Grossvalei' des FUrslen Bismarck, und die CabineUregierung im Preussen.

les envoya tout petits en pension. C'était une charmante femme; elle mourut jeune, on la pleura douloureusement, mais elle avait ruiné les siens.

En août iSOlj, le jeune ménage s'installa à Schonhausen. Quelques semaines après, la Prusse était envahie par les Français; le 14 octobre, les deux victoires d'Iéna et d'Auerstipdt livraient à Napoléon les routes de Berlin. Schonhausen était sur un de ces chemins : le 25 octobre, un corps de Soult y paraissait. Dans Tardcur de l'invasion, les soldats agissaient brutalement, le jeune couple épouvanté prit la fuite ; à son retour, il trouva le château saccagé ; dans le vestibule, l'arbre généalogique, joyau symbolique des Bismarck, était déchiqueté à coups de baïonnettes. La jeunesse d'Otto fut bercée de ce récit.

Les années qui suivirent furent tristes. Schonhausen eut d'autres visites, et son propriétaire devait payer de fortes indemnités, entretenir les soldats étrangers, secourir ses paysans. En 1812, il organisa le landsturm et nourrit les soldats russes. La paix rétablit la sécurité et le fécond travail.

M. et M'"* Ferdinand de Bismarck eurent six enfants; trois moururent en bas Age, les autres étaient : Bernard, né le 24 juillet 1810, qui joua un rôle assez considérable dans l'administration prussienne ; le chancelier de fer ; et Malwine, la plus jeune, la sœur chérie d'Otto, née le 29 juin 1827 et qui épousa le comte d'Arnim-Krochlendorff.

A reprendre ces divers caractères, il est facile de constater que le tempérament du chancelier était tout Bismarck, nullement Mencken. On est frappé de certains traits de famille qui se retrouvent chez tous les Bismarck et sont particulière-

ment marqués dans le caraclère d'Otto. Lui-même se plaisait h les soulig^ner et négligeait ses origines Menckcn.

C'est d'abord le côté « junker » du hobereau, grand chasseur, grand mangeur, grand buveur. On sait avec quel orgueil le chancelier se vantait de ses prouesses bachiques et de son estomac complaisant; c'était un des joyeux sujets de conversation à la table de Versailles, et, en pleine guerre, il était heureux de chasser à Ferrières. « Autrefois, disait-il avec mélancolie et envie, j'étais un véritable gentilhomme campagnard. » Les énormes farces du jeune étudiant ne proviennent pas d'une autre origine ; de môme les chevauchées folles de sa trentième année, et les affûts interminables.

Presque tous les Bismarck ont été soldats ; ils ont profondément imj)rimé sur leur race un tempérament miUtaire ; Otto a été leur héritier, non par la profession, mais par le caractère. 11 n'a jamais servi dans l'armée active ; jeune fonctionnaire, agriculteur, député, ambassadeur, ministre, chancelier, il n'a suivi qu'une carrière civile, mais il s'est toujours considéré comme un soldat, et par tradition de famille. « 11 n'y a pas un de mes ancêtres qui n'ait tiré l'épée, disait-il h Busch'. Mon père et ses trois frères; mon grand-père était à Rossbach ; mon aïeul a cofnbattu contre Louis XIV et mon bisaïeul dans les petites guerres sur le Rhin. Et puis un grand nombre de nos ancêtres ont pris part à la guerre de Trente ans. »

A partir de 1851, il revêt dans toutes les cérémonies oflicielles l'uniforme d'officier de Landwehr; plus tard, il ne prend jamais les vêlements civils ; il ne s'y remet qu'après sa chute. La plus grande récompense que peut lui offrir son souverain, le jour de la fondation de l'empire, c'est de le nommer lieutenant-général.

' Busch, Le comte de Bisinarcl: el sa xinir iicnditnt la ciimiuninr de France (éd. 1879), p. 408.

Celle alTectalion de militarisme n'est pas une question de gloriole ou de modo, c'est un pli de caractère. Les aventures de ses ancêtres, soudards et capilans, l'ont passionné dans son enfance. Les récits d'un parent sur les guerres contre Napoléon exercèrent, de son propre aveu, une vive influence sur sa jeunesse. Il en a conservé une admiration de la force brutale, un mépris pour les faibles, qu'accentuera encore son existence de hobereau ; de là ses cyniques et sinistres plaisanteries sur les paysans de Bazeille qui, en brûlant vifs, sentent « l'oignon rôti' ».

Soldats, les Bismarck ont toujours été profondément attachés aux llohenzollern ; leur dévouement a été jusqu'à leur nuire, comme lors de l'échange de Burgstall, mais ils se sont soumis toujours avec respect à la volonté du souverain. Cet attachement dynastique se doublait encore d'un patriotisme brandebourgeois : ils aimaient les Hohenzollern, parce que leurs souverains représentaient leur petite patrie dans la grande, et c'est le propre du caractère allemand. Ce dévouement se retrouvait dans le chancelier : son affection pour Frédéric-Guillaume IV, pour Guillaume P', était profonde et sincère. L'homme emporté qu'il était, se maîtrisait toujours devant le monarque, quitte à se soulager on brisant quelque objet à l'insu du roi.

Enfin, et ceci est plus important, les Bismarck ont souvent eu le caractère fortement trempé du chancelier; de Rule au général Louis-Auguste, de Claus au colonel Auguste-Frédéric, on les trouve violents, brutaux, mais sachant ce qu'ils voulaient et y tendant de tous leurs efforts, malgré tous obstacles, brisés parfois, brisant plus souvent. Et cela encore est bien dans le caractère d'Otto de Bismarck-SchOrihausen.

Page 1