CHAPITRE II
Naissance à Schônhausen et première enfance en Poméranie. — L'institution Plamann. le gymnase et M. Bonnell. — L'Université de Gottingiie. Un Korpsstudent. — A l'Université de Berlin. — Amitiés de jeunesse.
Ollo-Edouard-Lc'opold de Bismarck naquit à Schônhausen le 1*' avril 181.'). Ses premiers cris furent couverts par le son dos Irompclles et des Ofrcs : la guerre reprenait contre la France; un corps de l'armée de Lutzow séjourna à Schônhausen ; les récits de ses camarades aînés sur la vie des soldats furent « un des premiers et plus vivants souvenirs » de son enfance '. Waterloo ramena le calme.
La jeunesse d'Ollo ne s'écoula pas à Schônhausen. En IHIG, son père reçut par héritage d'un cousin trois domaines en Poméranie : Kniephof, Jarchclin et Kiilz. Ces terres étaient situées dans la partie de la province qui confîne à l'estuaire de rOdcr et à l'est du fleuve ; c'est une région monotone, plate à l'infini et triste ; les champs, d'une médiocre fortililé, sont coupés de lentes rivières ou de forêts assez étendues ; ces bois sont la seule beauté du pays. Les nouvelles propriétés d«* M. de Bismarck étaient vastes et exigeaient une survcillniH-.. .1.' I..IK i.ipiw M. de Bismarck s'installa i\
I L' ttr.< (Je IJi-iuarck, IS'JiJ. ciljc par Schmidt. Schônhausen itntl die Fil tilt lir Bismarck.
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Kniophof, petit chAloau dans une situation agréable, à quelques kilomètres de .\augard.
Otto passa SCS premières années à courir les champs et les établcs. Ainsi qu'il advient toujours, ses biographes ont cherché î\ le transformer en enfant prodige; il apparaît simplement comme un brave petit garçon, assez tranquille, prenant son plaisir à suivre les travaux de la campagne. Cette existence rustique devait être bientôt interrompue. A six ans, il alla rejoindre son frère Bernard à Tinstilution Plamann, à Berlin : telle était la décision de sa mère,
M"* de Bismarck aimait profondément ses fils ; mais elle ne concevait leur éducation que dans les formes adoptées par le monde de la cour ; très intelligente, elle n'eut pas l'idée de communiquer à ses enfants sa propre instruction, mais, prisonnière des pi'éjugés mondains, elle ne pensa qu'à les enfermer en bas âge dans un pensionnat à la mode. L'école où elle les envoya était fréquentée par les jeunes gens des meilleures familles'. Plamann, qui l'avait fondée, était un élève de Pestalozzi et suivait étroitement la doctrine du maître : l'enseignement par les images, représentations fidèles des choses; l'éducation reposant sur la crainte de Dieu et l'amour de la patrie ; l'emploi de la gymnastique et la pratique d'une vie Spartiate. Ces principes n'étaient guère conformes ù l'esprit de réaction qui soufflait à la cour, mais ils avaient plu à M™" de Bismarck, qui tenait de son père et de ses lectures des idées libérales en politique comme en reli- ^on. Us étaient bons pour des jeunes gens en plein développement, ils étaient elîroyables pour un pauvre bambin de six ans, fait à la vie libre des champs. Le petit Otto fut très malheureux. Jusqu'à son extrême vieillesse, il n'a pas tari en
4. Voyez l'article de Jonas sur Plamann dans VAllgemeine deulsche Biographie.
protestations sur son incarcération prématurée : « Avec les meilleures intentions du monde, on m'a gâté mon enfance, disait-il. L'institution Plnmann était une sorte de maison de correction... Jusqu'à si.\ ans, j'avais été à Kniephof, presque toujours en plein air ou dans les écuries. Au contraire, dans toute l'école régnait une discipline de fer. Quand je voyais ()ar la fenêtre un attelage de bœufs suivre le sillon, je pleurais de nostalgie *. » Tout choquait l'enfant habitué aux choses et aux idées délicates de la maison : la nourriture, « viande élastique, dont la dent ne venait pas à bout, navets en morceaux carrés, môles de pommes de terre dures- » ; le prétendu patriotisme allemand qui consistait surtout dans la haine méthodique de la France ; la gymnastique « pratiquée avec une si bruyante ostentation qu'on s'en dégoûlait ». C'était du Pestalozzi à la mode du x\ord.
A la longue, il s'y fit ; si cette éducation vigoureuse et disciplinée n'était pas conforme aux mœurs polies et douces de sa mère, elle ré(x>ndail exactement aux traditions des Bismarck ; elle confirma dans .son caractère le côté bouillonnant, rude et virulent qu'il tenait de sa race, et le garçon s'y abandonna ; ses contemporains le représentent comme l'organisaleurdes petites guerres où se plaisent toujours les enfants'; au bain, en étt-, il est le premier à sauter dans la rivière; en hiver, il est à la tête des batailles à boules de neige ; en histoire, il s'éprend des héros grecs et romains, de leurs combats épiques, de leurs actions truculentes; il dévore les romans de W'alter Scott, récemment parus. Et suKout il guette l'ouverture de la porte pour les vacances.
1 kciiUfll. Kisiiinrck et sa famillr, l'Jiii, p. t »i» i-i tlii. - liusrh, l.e cotute tle lii^munk et sa auUf, p. 403. 3. Kri^ar, klruir Mi/if,' /.» der Jugendzeit des Fûrsten Bismarck
in der l'tamanujicheii /'« /. tit.
iù BISMARCK
Le dépari de rinslilulion Plamann était une délivrance, le long voyage en poste de Berlin par Stcltin à Kniephof une fêle de chaque instant, l'arrivée dans le domaine un renouveau de bonheur ; Tenfant se replongeait avec délices dans la vie des chanipsqu'il a toujours aimée plusqu'aucune autre. « Un navel lui importe plus que toute votre politique », disait plus lard la princesse de Bismarck. A dix ans, le vieux vacher qui le tutoyait, lui semblait préférable à Pestalozzi et toute son école. Avec son frère, son petit camarade Maurice de Blanckenburg, l'ami de toute sa vie, il courait les champs, rôdait dans les élables et chassait les petits oiseaux : à Schonhausen où il accompagnait parfois son père, une statue d'Hercule porte encore, un peu plus bas que le dos, les traces de son fusil d'enfant. A la rentrée, sonnait l'heure de la réclusion.
Il avait douze ans, lorsque « les tristes heures » de l'institution Plamann prirent fin. M""" de Bismarck était fatiguée de la vie rustique : Kniephof était trop loin des salons où l'on dissertait sur Swedenborg el le panthéisme. Elle décida donc son mari à quitter la campagne, pendant la rude saison tout au moins, et à l'automne de 1827 M. et M"* de Bismarck s'installèrent dans la Behrenstrasse, une des rues élégantes de Berlin, dans le voisinage des Tilleuls. Le jeune Otto entra au gymnase Frédéric-Guillaume : il y eut pour maître un excellent homme, qui devait avoir une influence heureuse sur toute sa jeunesse, M. Bonnell.
Savant de quelque mérite, M. Bonnell était surtout un cœur généreux, dévoué à ses élèves, zélé à sa tâche de former des hommes. Dès l'arrivée du jeune Bismarck dans sa classe, il se sentit attiré par ce nouvel élève à l'air intelligent. « Il avait, a-l-il écrit plus lard, un bon visage de garçon, joyeux et ouvert, des yeux limpides et brillants, quelque chose déjeune et de gai. Je me dis de suite : voilà un gentil gamin, je
m'occuperai parliciiliôrement de lui. » Le digne professeur accomplit sa promesse ; il réconcilia l'enfant avec l'étude, et, IrtMitc ans plus tard, le bambin devenu grand homme chargea son vieux maître de diriger l'éducation de ses fds.
Il était d'autant plus heureux de trouver une pareille affection dans son gymnase, qu'au foyer paternel il ne rencontrait pas tous fcs soins qu'un enftinl peut attendre. M""" de Bismarck avait pour son petit garçon toute l'affection d'une mère; mais entre ses lectures, ses savants entretiens avec les hommes du jour, ses soirées mondaines, elle n'avait guère le temps de s'occuper de lui. Lorsque l'enfant rentrait du collège, il la trouvait « dans ses bouquets de muguets, ses bibelots et ses livres », ou « ù dîner avec de brillants officiers et de vieux messieurs décorés ; on emmenait le mioche dîner à la cuisine où on le bourrait de caviar et de friandises ». Elle le voulait toujours au travail, elle tenait « à en faire quelqu'un et elle lui semblait froide et dure à son égard '. » Une vieille servante, Trine Xeumann, se chargeait de le morigéner, de le laver et de le câliner. C'était une très brave femme, domestique à la vieille mode, attachée jusqu'au dévouement aveugle à ses maîtres; elle était née à Schonhausen, fors Dieu elle ne voyait rien au-dessus des Bismarck ; elle adorait les enfants qu'elle avait vu naître ; elles les grondait et gAtait tour à tour ; les petits la faisaient enrager, mais l'aimaient de tout cœur.
Les années s'écoulèrent ainsi pour l'enfant. >L Bonnell ayant été nommé professeur au gymnase du Cloître Gris, le jeune Otto y avait suivi son maître bien-aimé. Mais la Behrcnstrasse était loin de ce collège; d'ailleurs ^^ et M"' de Bismarck s'absentaient toujours davantage, aux bains, dans
1 Bismarck h sa fiancée. 23 février 1847. Hriefe an iteine Di-aut itnd Gallin , 1<J00, p. 48-49.
a BISMARCK
leurs terres ; la vie qu'ils menaient à Berlin, lettrée, mais mondaine, ne convenait guère ù un collégien, ils tlécidèrenl de mt'llre à nouveau Otto en pension ; mais il obtint mieux que l'institution Plamann, il entra chez le maître qu'il aimait, M. Bonnell ; ce fut le meilleur temps de ses études.
Pendant l'année qu'il y passa, il vécut dans l'atmosphère calme et laborieuse qui lui avait jusqu'alors manqué. 11 en témoigna avec affection sa reconnaissance : « Il se mêla h mon simple intérieur, raconte naïvement M. Bonnell, avec tendresse et confiance et sans prétention; il se montrait aimable; il ne sortait presque jamais le soir; quand j'étais absent dans la soirée, il s'entretenait amicalement et innocemment avec ma femme et manifestait son vif goût pour la vie de foyer. Il avait conquis tous nos cœurs, et nous avions pour lui tant d'affection et de soin que son père a dit plus lard que le jeune homme ne s'était trouvé dans aucune maison aussi bien que dans la mienne ^ »
Sous cette bienfaisante direction, le jeune Otto put terminer heureusement ses études classiques ; il s'intéressait surtout à l'histoire et aux langues vivantes. A l'institution Plamann il avait eu du goût pour l'histoire ancienne, maintenant il étudiait surtout le passé de son pays, la Prusse, et en particulier de sa province, le Brandebourg. Il apprenait ainsi les premières notions de l'histoire, il n'a cessé de les développer par ses lectures, et son savoir très étendu lui a souvent permis, dans les assemblées parlementaires, d'opposer à ses adversaires les traditions de sa patrie. Tout jeune, il avait à un point remarquable le don des langues ; il apprit le français en jouant et donnait des leçons aux hôtes de sa mère ; élève de philosophie « il parlait fort bien latin » ; pour se
1 Hesckicl, Das Buch vomFûrslen Bismarck (éd. 1873), p. 63-64.
soustraire à un professeur désagréable, il apprit en quelques mois l'ang-lais. A sa sortie du collège, il écrivait correctement les deux langues étrangères.
Le temps s'écoulait, coupé par les vacances, les séjours à Kniephof ou Schonhausen, quelque voyage en famille. Une excursion en Tliuringe fit au jeune Otto une profonde impression. « Au lieu des pays plats du Xord, dit-il cinquante ans plus tard, les rochers, les montagnes, les vieux chAtcaux avec leurs souvenirs historiques..., et surtout la Wartbourg avec ses souvenirs de Luther et de la Réforme... Tout cela entoure la Thuringe dans mes impressions d'enfance d'un nimbe de romantisme ^ » En 1831, le choléra imposait un congé prolongé à tous les collégiens d'Europe : il retourna à Kniephof et dans le voyage fit une grave chute de cheval : il devait, dans sa vie de hobereau et même de ministre, la renouveler à maintes ivpriscs.
A Pâques 1832, son temps de classes prit fin. Grâce à l'excellent M. Bonnell, il passa sans accident l'examen qui correspondait au baccalauréat français, Y A bit une nt en-examen. On a conservé sa note en latin : « Oralio est lucida ac latina sed non satis castigata » ; elle indigne ses admirateurs, qui le jugent, d'après les citations dont il émaillait ses discours, un humaniste de premier ordre ^
11 avait dix-sept ans. C'était un grand gorvoii, de taille élancée, le front haut sous la chevelure abondante, le regard droit et ferme, il était adroit et foK, rompu à tous les exercices du corps. Son caractère avait beaucoup de franchise et de rudesse : il eut à cette époque son premier duel d'étudiant. Au moral, il 'i'est qualifié lui-môme de « produit normal de
I Bismarck. Diacoura d'iéna. 3t juillet 1892.
t II. Blum. Filrat Biamarck undaeineZeii (éd. 1894), t. I. p. 27.
notre enseignement officiel' ». Ce n'est exact qu'à moitié; les conversations qu'il avait entendues chez ses parents avaient exercé une influence profonde sur son âme*. Agé de quinze ans, il avait été confirmé dans l'église de la Trinité, à Berlin, et avait ressenti une vive émotion religieuse ; ce senlimont n'avait pas résisté aux doctrines qui avaient cours dans sa famille. Son père, homme de foi vague, ne parlait jamais de religion à ses enfants ; sa mère n'allait pas à l'église, elle avait des croyances déistes, et s'adonnait aux théories de Mesmer'. Le soir, on causait brillamment de philosophie ; l'enfant écoutait ; il retint quelques phrases qui se gravèrent dans son àme ; ses études classiques agissaient dans le môme sens; il « perdit toute foi dans la Bible et le Christianisme » et devint panthéiste, d'abord sans savoir exactement ce qu'était la doctrine de Spinoza, plus tard par conviction de lecture. 11 cessa toute pratique religieuse, par franchise envers les autres et envers lui-môme, et « parce que la prière lui paraissait contraire à la nature de Dieu ». La foi lui revint plus lard, sincère et profonde.
En politique, il tenait de l'institution Plamann des sentiments nationalistes allemands qui disparurent bientôt pour renaître trente ans plus tard, lorsqu'il s'emparera des idées de ses adversaires et fera l'Allemagne. Il se croyait libéral * et môme répubhcain ; il avait entendu la critique des souverains, surpris leurs faiblesses, et « se creusait la tôte pour découvrir les motifs capables de déciderdes millions d'hommes à subir, leur vie durant, la volonté d'un seul '. » 11 ne garda
1. Prince de Bismarck, Pensées et Houvenirs. Traii. Jacgié (1899), p. i.