Bismarck à sa femme. 16 novembre 1848. Loc. cit, p
le nirpris, par une réaclion féroce, c'est risquer de le renouveler. Le ministre chercha donc à fortifier la monarchie par la collaboration du peuple. Il convainquit aisément Brandenburg, dont l'esprit était large, et rédigea un projet de constitution qui s'inspirait du texte adopté par l'Assemblée prussienne. 11 le présenta au roi qui en resta stupéfait. « C'est comme si la foudre était tombée sur moi, déclara-t-il ensuite à Gcrlach. Je ne peu.\ pourtant consentir à l'entière désoi^anisation de mon pays'. » Et il saisit sa plume la plus moyen-âgeuse pour protester au nom de son droit divin : « Je dois compte, — écrivit-il à ManteulTel, — à Dieu, mon Roi et mon Seigneur, du mal que je consens, du bien que j'empi^che *. » Brandenburg et Manleuflel étaient du xix' siècle, ils avaient de la ténacité, qui agissait toujours sur l'hésitant souverain, ils le ramenèrent sur terre.
Le 5 décembre la Gazette cTEtat publiait deux ordonnances ; l'une prononçait la dissolution de l'Assemblée nationale, l'autre octroyait une Constitution ; c'était la charte qui courait l'Europe depuis 1815, avec quelques variantes; c'était, plus spécialement, le spécimen de la Belgique, monarchie avec régime représentatif: lesdéux Chambres étaient élues au suffrage universel, à deux degrés, mais avec des différences de circonscriptions, d'Age et de cens pour leurs membres. Les électeurs étaient convoqués dans le cours des mois de janvier et février, les Chambres pour le 26 février 1849.
La camarilla^ Bismarck étaient atterrés. « La bombe a éclaté, la Constitution est pire encore que je ne pensius », écrivait le général de Gerlach, navré. Son frère, le conseiller, demandait qu'on renversât le ministère. Le colonel de Man-
l. Gcrlach, Uenkwûrdigkeilen, 21 novembre 1848, t. I. p. 245.
i. Frédirictiuillaiimc IV à ManlcufTel, 23 novembre 18i8. .MiintcufTcl
leuflel, aide de camp du roi, excusait son cousin, le ministre, en prétendant qu'il avait eu la main forcée. Léo constatait avec amertume « les jubilations des philistins ». Bismarck était furieux, car il prévoyait Tardcur des luîtes électorales. « J'ai livré contre la loi électorale des combats énergiques et malheureusement inutiles, écrivait-il à son frère; elle est inapplicable, pour la seconde comme pour la première Chambre, surtout pour celle-ci. » Mais son joyeux optimisme l'emportait et il ajoutait : « C'est pourtant une bonne affaire, quand quelqu'un, qui s'enfonçait infailliblement dans les dettes, arrive à économiser un seul thaler. »
Il disait plus juste qu'il ne croyait. Le cabinet avait évité à la moBarchie la banqueroute de Tautocratic.
L'année finissait tristement pour les idées nouvelles; en France, le prince Louis-Napoléon était élu Président de la République ; en Italie, le grand Rossi était assassiné, Venise bloquée, le Piémont défait une première fois, Messine réduite. A Vienne, la révolution était écrasée ; des hommes énergiques relevaient la fortune des Habsbourg. A Francfort, le Parlement épluchait à l'infini des projets constitutionnels. El à Berlin. l'Assemblée nationale était chassée, les libéraux en désarroi, les radicaux expulsés ou persécutés. Bismarck, avec l'inexpérience de sa jeunesse, avait déjà entonné un chant d'allégresse et béni Dieu que les « bonnes choses » fussent revenues '.
I Mais, par un prompt revirement, Frédéric-Guillaume cède à son peuple au moment où il l'a vaincu ; il écrase le parti libéral pour mieux adopter ses projets ; il renvoie la Chambre élue au suffrage universel et convoque les électeurs au même suffrage. Ce qui semblait contradiction était sagesse. Les
I. Bismarck à son frère, 9 décembre 18i8. Bismarckbriefe, p. 73. -. Bismarck à sa femme, 17 novembre 1848. Loc. cit., p. 122.
LA RÉVOLUTION DE i8i8 149
niinislres avaient cherché dans la victoire, non la satisfaction de rancunes politiques, mais un progrès pour leur pays, une force pour leur souverain. Ils avaient agi avec prudence : montreraient-ils pareille vertu dans la suite ? Le parti féodal s'était promptement ressaisi. II accablait le roi, Brandenburg, ManteuflV'l, de conseils et d'avertissements. II espérait bien \ arracher de la Constitution les dispositions dangereuses, faire de la Charte libérale une arme de combat réactionnaire et tuer en Prusse les idées de 1848 qui agonisaient partout.
CIIAPITRi: VI
I. — Campagne électorale. Les partis. Le comité réactionnaire et ^ Bismarck. — Activité de Bismarck à Brandebourg et dans les
environs. Son élection. — Résultats généraux. — Réunion des (chambres. Absence de direction. — Installation de Bismarck à Berlin. Son activité parlementaire. Discours sur l'état de siège, l'amnistie. — La guerre danoise.
II. — La question allemande; ses vicissitudes en 1848. Frédéric- Guillaume IV et les partis en Prusse. Les petits et moyens Etats. L'.\ulriche. Le prince de Schwarzenberg. — Le Parlement de Francfort; variété des partis. Les débats constitutionnels. t'Aection de Frédéric-Guillaume IV comme empereur d'Allemagne. — Le refus de la couronne impériale.
III. — Discussions à la Chambre sur la constitution impériale et l'état de siège. Discours de Bismarck. — Dissolution et nouvelle loi électorale. — Troubles à Berlin et en province. — Fin du Parlement de Francfort. — Révolution en Saxe et à Bade. Intervention armée de la Prusse.
I. — En politique, tout est surprise. Depuis la fin d'octobre, nul n'ignorait les projets de la Cour ; à plusieurs reprises le roi avait manifesté son intention de rétablir un régime d'aulorilé ; il avait, en partie, exécuté ce projet par la constitution du nouveau ministère, l'entrée des troupes à Berlin, l'étal de siège, Te-xil de l'Assemblée nationale à Brandebourg. Il était certain qu'il ne s'arrêterait pas en chemin, et qu'il chasserait les députés. La dissolution était un événement fatal ; elle surprit néanmoins tous les partis, qui furent en désarroi pendant quelques jours. Mais la période électo-
raie était courte, les électeurs j)rimaires de la seconde chambre étai,'nt convoqués pour le 22 janvier, il n'était pas troj) de six semaines pour mener campagne, et tous se hâtèrent à la lutte avec ardeur.
Les progressistes et démocrates espéraient obtenir du peuple une revanche éclatante. Us avaient l'avantage de la situation acquise, des cadres électoraux à Berlin et en province. Les clubs, qui s'étaient fondés en grand nombre après les journées de mars, étaient des centres naturels d'action et de propagande. Le parti radical avait créé tout un organisme politique, avec délégation centrale h Berlin, comité dans chaque province et représentant dans chaque ville '. Les délégués du parti libéral parcouraient les campagnes, et sim|)Iiriaient le suffrage en posant pour seul programme la réélection des députés anciens'.
II était grand temps pour le parti réactionnaire de se constituer pour la lutte et, en toute hâte, un comité central se fonda dans la capitale ; il comprenait des hommes de toutes nuances politiques, mais également disposés à appuyer la monarchie dans son combat contre ce qu'ils appelaient l'anarchie. Ils cherchaient A emprunter les aj-mes de leurs adversaires pour agir sur le peuple par la presse et les réunions publiques. Bismarck, qui était membre de ce. comité central, y trouvait la société trop mêlée. « On y trouve fortement représentées les absurdes droites de l'ancienne assemblée, écrivait-il â son frère, des aventuriers politiques qui se trouvent dans la Révolution comme le poisson dans l'eau, car elle leur offi*e de plus belles perspectives qu'ils ne f>ouvaicnt en attendre de
\. Rapjiort du Président de Polire Ilinkeldey au ministre de l'IntiVleur, i8 dOceml)rc 1848. MantcufTel. Itenkvardujkeilen, t. I. p. 71.
i. Unruh. Erinnerunr/en, p M^ Cpr. Reiclu'iihpergfr. ErUbnitse tine» allen t'arlamenlariem im KevotutiottMJahre 1848, p. iZ'ô.
t52 BISMARCK
leur avenir naturel'. » Avec quelques coreligionnaires politiques, purs de toute souillure révolutionnaire, il résolut donc de former une petite chapelle et le premier soin de ces indépendants fut de rédiger une circulaire où, tout en affirmant leur intention de rester dans le grand parti réactionnaire, ils posaient leurs conditions personnelles. « Voici notre ligne politique, déclaraient-ils : nous n'entrerons dans aucune transaction avec la Révolution ; sur la base légale de la monarchie constitutionnelle, nous soutiendrons de toutes nos forces l'intégrité et la dignité de la couronne, l'inviolabilité du droit et la protection des intérêts fondés sur lui; nous maintiendrons la force de la loi contre les abus des Ubertés récemment octroyées et contre toute poussée de l'anarchie. » Et les signataires du manifeste, le professeur Stahl, Bismarck- Schonhausen, les conseillers Bethmann-Holhveg et Savigny, Wagener, rédacteur à la Gazette de la Croix, faisaient un énergique appel « au bon sens du peuple » pour dissiper « la tempête des journées de mars, qui a ébranlé les fondements de l'ordre public- ». Après avoir rédigé ce petit morceau d'éloquence autoritaire, chacun s'en fut dans sa province pour entrer en campagne.
Bismarck eut une certaine peine à trouver un collège ; sur l'indication de quelques amis, il se fit désigner par le comité central comme candidat du parti dans la circonscription Est de la Havel (Brandebourg-Zauch-Belzig) ; mais il doutait de ses chances, et en pleine élection demandait à M. de Bodelschwingh, l'ancien ministre de l'Intérieur, de lui céder une circonscription s'il était élu dans plusieurs'. En dépit de ce
1. Bismarck à son frère, 9 janvier 1849. Bismarckbriefe, p. 74.
2. Circulaire électorale confidentielle du parti conservateur de Prusse, en décembre 1^48. Bismarck Jahrbuch, t. III (1896), p. 52 et suiv.
3. Bismarck à Bodelschwingh, 27 janvier i849. Bismarckbriefe, p. 75.
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laible espoir, et malgré les inquiétudes que lui causait la santé de sa femme, il parlit en guerre avec sa fougue habituelle. Il promena son programme de la ville à la campagne : « Reconnaissance de la constitution, défense commune contre l'anarchie, égalité devant la loi mais pas la suppression de la noblesse, répartition des impôts d'après la fortune, droit électoral conformément aux intérêts, pas de suppression de droits fonciers sans dédommagements, maintien de l'armée actuelle, loi étroite sur la presse et les clubs, etc... ' » Il plut aux électeurs par son rude bon sens, sa hardiesse dans l'attaque, ses aveux dénués d'artifice : « Si vous avez parmi vous quelque marchand ou fabricant, qui connaisse vos besoins, déclarait-il dans une réunion ii Rathenow, prenez-le, je me retire. Sinon, et si vous désirez un représentant bien décidé à s'occuper lui-même des aflaires du pays, à le servir de toute sa volonté, de tout son cœur, de toutes ses forces, qui s'efforcera de renouer plus étroitement les vieux liens de la confiance entre la Couronne et le peuple, pour que Tordre et la loi régnent et que le bien-être soit assuré aux citoyens paisibles, alors, votez pour moi *. » Et il y avait dans ses paroles tant de vigueur, de conviction, de confiance en soi, que les électeurs de la petite ville se laissèrent entraîner.
A Brandebourg, la lutlc fut plus vive. La capitale de la Marche était alors une ville de 15 000 habitants (elle en compte le triple actuellement), avec un centre ouvrier et des journaux également hostiles aux opinions antédiluviennes de Bismarck. Le parti démocrate y avait une forte organisation cl mettait tout en œuvre pour que son candidat fût élu. Bismarck dut donc y passer plusieurs jours, i\ visiter les élec-
I. Bismarck ù son frère, 10 févri«T 1849. l.oc. ctl., |i. 77. i Discours ^'Icctorai k Rathenow, janvier 1849. Ilahn, FOrst Bismarck, I. I. p. 12.
leurs influents, tenir des réunions publiques et prononcer des discours patriotiques *. Les élections du premier degré avaient donné un résultat incertain ; à mesure que le grand jour de l'élection définitive approchait, les candidats multipliaient les réunions et les harangues ; tout d'ailleurs se passait en douceur; on terminait les discussions par une poignée de main et une chope générales.
Un appui efficace vint au candidat réactionnaire : le gouvernement intervenait dans les élections avec sérénité; Manteuffel avait beau adresser des circulaires sur la liberté du suffrage -, il ne dissimulait pas qu'il voulait faire de bonnes élections et il usait de tous les moyens de pression dont dis- |K)se une administration forte et tenace. Grâce à cet appoint, Bismarck fut élu député à la seconde Chambre le 5 février 18iî) par \o2 voix contre iii. Ce succès fut célébré avec enthousiasme; dîner de 400 personnes, cantiques et chants patriotiques, mal de tête et courbature partout ".
Le résultat général fut confus, ainsi qu'il était naturel pour une première consultation du suffrage universel. Le pays était mal préparé à la liberté ; les électeurs avaient voté un peu au hasard, les ouvriers contre le gouvernement, les paysans en général pour leurs seigneurs, ou, s'ils étaient trop écrasés de charges foncières, pour un démocrate qui en promettait la suppression. 11 était donc difficile d'émettre un jugement d'ensemble. Personne ne fut content. Les progressistes, qui espéraient obtenir leur revanche dans le pays, étaient plongés dans une profonde mélancolie. Le ministère, qui comptait sur une majorité de dix-sept voix, avait péni-
1 . Bismarck à sa femme, 2 et S février 1849. Briefe an seine Braul und Gallm, p. 123-124.