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Bismarck, Pensées et Souvenirs, loc. cil

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pas ces scrupules ; il cessa de se creuser la léte et, puissant niiiiislro de la monarchie, conseilla à ses compatriotes d'éviter celle fatigue.

Il était temps pour lui de choisir une carrière. Il aurait voulu embrasser celle des armes : les traditions de sa famille et de son milieu, son caractère et même son tempérament physique l'y portaient. Sa mère en décida autrement. Elle jugea ses deux fds avec une rare sagacité et devina leur carrière ; de l'aîné, Bernard, elle fit un fonctionnaire, et sans l'appui de son cadet, alors sans influence, il devint Landrath, sous-préfel, dans sa province ; elle voua Ollo à la diplomatie ; les circonstances l'en écartèrent, la force des choses l'y ramena pour la grandeur de sa patrie.

Avant les ambassades, il fallait fréquenter les Universités. On conte que le jeune liomme désirait aller à Heidelberg, où la vie académique battait son plein, Kneipe, Korpa et duels. Mais la prudcnle mère savait que, parmi les étudiants d'Heidelberg, d'aucuns pratiquaient le culte de Bacchus ; son fils était déjà disposé à y sacrifier. M"" de Bismarck craignit les tavernes et ciiercha une Université plus tranquille. Un parent, en qui elle avait toute confiance, M. Iverl, conseiller des Finances, lui indiqua Goltingue. Le renom de libéralisme de celte Université la décida à y envoyer son fils.

A l'extrémité de la chaîne du Harz, qui vient mourir en douces ondulations, Goltingue est agréablement située sur la Leine. La région est verte et souriante, coupée de fraîches vallées, de forêts, et bornée par dc& collines aux doux contours. La ville est calme, plate, sans luxe, mais entourée de jolies promenades; elle n'a d'autre industrie que l'exploitation des étudiants '.

1 Sur le séjour tlo Bismarck û GOUinguc, Olto Mojer, Kuliurge»ehichtliche Biliier au* GOttingen (1889). Kr. Kalkncr, Gtittingen (1893). Montargis cl

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En 1832, malgré réclat de quelques maîtres, Dahlmann, les frères Grimm, TUniversité deGuUingue était en déchéanoe. Fondée en 1734 par Georges II, électeur de Hanovre et roi d'Angleterre, elle avait longtemps joui d'une indépendance qui avait assuré son succès ; vers 1780 et de nouveau en 1820 elle comptait près de 1 .;>00 étudiants ; les professeurs les plus illustres y enseignaient ; de tous les côtés de l'Allemagne, d'Angleterre, d'Améi-ique, les jeunes gens y venaient formerleur intelligence. Dans les années de réaction qui suivirent la paix de Vienne, la pensée indépendante et l'idée nationale se réfugièrent dans les Universités. Suivant les expressions même de Bismarck, « les seuls éléments d'union en Allemagne étaient la science et l'art. Dès lors, la science n'était pas prussienne ou bavaroise, mais allemande. Les Universités avaient un vif sentiment de communauté, elles étaient les représentants de la pensée allemande' ».

Mais ces aspirations nationales, le libéralisme des professeurs, la turbulence des associations d'étudiants portaient ombrage aux gouvernements qui voyaient dans les Universités des foyers d'idées nouvelles et dans les corporations des pépinières de révolutionnaires. Le roi de Hanovre profita d'une dispute entre étudiants et bourgeois pour prendre des mesures de réaction qu'il compléta après l'assassinat de Kotzebue. En 1831, à la suite de nouveaux troubles, l'autonomie de l'Université fut encore restreinte ; les associations d'étudiants, limitées à trente membres, durent solliciter chaque semestre une autorisation nouvelle. Ces mesures atteignirent d'un coup droit l'Université, le nombre des étu-

Seignobos, L'Université de Gôttingue, dans les Annales de la Société pour l'élude des questions d'enseignement supérieur, 1878, p. 158-218. J.-L. Motley, Con-espondence, t. I (1889), p. 14 et suiv. 1. Bismarck. Discours de Kissingen, 10 août 1891.

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(liants diminua de moitié. Otto de Bismarck- arrivait à Gotting'iu" dans ce moment de crise.

Le 10 mai iH'.\'2, il était inscrit comme rtudianl en sciences juridiques et politiques. L'immatriculation était une cérémonie, une entrée solennelle dans la vie universitaire. Le jeune homme était reçu par une commission que présidait un membre du Sénat, Il lui présentait ses papiers et son diplôme d'études classiques ; il souscrivait, — sans rire, — une longue liste d'engagements, d'obéir aux lois universitaires, de s'abstenir de bière, de ne pas se battre en duel, etc.. Puis il se rendait chez le recteur, M. Gœschen, qui lui recommandait encore la soumission aux lois et le proclamait membre de l'Université.

Ainsi devenu jucenia honestissimus, Otto de Bismarck n'avait plus qu'à suivre les cours de la Faculté de droit.

Le personnel de cette Faculté comprenait plusieurs professeurs de grande valeur, mais alors vieillis et en sommolence. liugo, qui enseignait l'encyclopédie du droit, avait été un juriste et un professeur d'une féconde activité ; sous l'influence de Montesquieu, il avait renouvelé les études juridiques par riiistoire, et était un des fondateurs de l'école historique du droit ; un de ses ouvrages, l'histoire du droit romain, est encore classique en Allemagne, et même en F'rance ; son «•aractère robuste, son énergie dans ses affirmations, lui avaient longtemps assuré une forte influence sur ses élèves; mais il était fatigué, alourdi, « une noble épave, écrivait l'étudiant .Motley, ses cours sont as.sommants et .stupides; sa grande occupation, c'est sa collection de baromètres, et tous ses titres, conseiller aulique, chevalier, conseiller intime, professeur, n'attiraient j)asplus de trois ou <|uatre étudiants dans sa salle ». Le professeur d'histoire générale et de statistique, lleeren, n'était pas plus jeune, mais il plaisait davantage par

sa finesse, son érudition sûre, ses aperçus ingénieux, un ensoigncmcnt 1res large de l'histoire où il ne cherchait pas un simple récit des faits, mais un exposé des mœurs, de la philosophie, de la vie politique et financière des peuples ; il est en eiïet digne de remarque que le professeur d'histoire était également chargé du cours d'économie politique, comme pour rapprocher ces deux sciences, les vivifier l'une par l'autre ; Heeren était né à Brome, ville de commerce et de finances ; celle origine avait quelque influence sur son enseignement : « Tout en étudiant les grands personnages et les événements politiques, il donnait une grande place aux questions économiques, surtout au commerce et aux colonies ; son élocution, ni brillante ni profonde, mais agréable, assurait forcément le succès de ses théories d'histoire économique*. » Il semble que, des professeurs de Bismarck, Heeren ait été le préféré, celui dont il ait le plus reçu :on a relevé l'influence du vieux maître dans les travaux que rédigea le jeune candidat à l'examen (Vaiiscullaio?'.

Meister, le professeur de droit criminel, était plus âgé encore ; on célébra son jubilé universitaire peu de jours après l'arrivée de Bismarck à Gottingue ; c'était aussi une « noble ruine » ; vaillant adversaire du « droit cruel », il avait lutté pour introduire dans la législation criminelle des idées humaines; mais afl'aibli par l'âge et des deuils répétés, il hésitait, trouvait tout discutable, si bien que ses élèves, — la jeunesse est sans pitié, — l'avaient surnommé « Slrittig m, car il ne pouvait exposer une théorie sans conclure par ces mots : « Das ist slrittig, — c'est controversable. » 11 mourut pendant que Bismarck suivait, — ou était censé suivre ses cours.

1. Voyez Brodnitz, Bismarcks SalionulœkoHomische Anschuauiu/en (1902)

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Gtischen, qui enseignait les Inslilules, élail un érudit romaniste, un des éditeurs du texte de Gaïus retrouvé à Vérone ; mais il ne pouvait prononcer un mot de ses leçons siins le lire, et sa lecture monotone invitait à un doux sommeil ; Bismarck ne parut guère à son cours. Meno Valett, le jeune professeur des vieilles Pandecles, s'efforçait de (ionnt'r à son enseignement une base et un but pratiques. Wendt enseignait la Logique et Thibault les Mathématiques ; toutes choses utiles, car, à coup sûr, les hommes de loi doivent savoir raisonner et compter.

Les divers cours étaient répartis entre les semestres d'études de façon à donner aux jeunes gens trois à cinq heures de travail par jour. Cette moyenne ne les fatiguait pas; le chancelier estimait, plus tard, qu'elle convenait à la vingtième année, car « cela donne en quatre années d'études |)lus de 4.000 heures de travail, et dans un pareil temps on peut certes beaucoup apprendre' ». Peut-être pensait-il de même à son arrivée à Gottingue, mais bientôt cette moyenne lui parut très exagérée, digne d'un étudiant novice, d'un FhcIis, méprisable pour un h'orpssfudent.

11 s'était installé d'abord Rothe Strasse, au centre de la ville, non loia des salles académiques ; plus tard il loua dans les faubourgs, sur les vieux remparts transformés en promenade, près d'un canal, un petit pavillon du xviii* siècle ; l'étudiant tapageur n'y avait pas de voisins, le robuste campagnard, amoureux des bois et des rivières, avait quelques arbres, une eau courante ; de son cabinet aux boiseries blanches, il voyait des prés cl la ligne des coteaux verdoyants*.

I Bismarck, //ùcourj de Gôttiiigue, 29 Juillet 1892. i. Les maisons qui masquent maintenant cette vue sont postérieures au séjour de Bismarck.

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Le jeune Ollo était arrivé à Gôllingue avec les meilleures résolulious; il semble qu'il les ait suivies pendant son premier Irimoslrc et qu'il ail été surtout fidèle au cours de Hceron, II était entré en relation avec quelques Mecklembourgeois, gais compagnons, mais plus tranquilles que les étudiants des associations ; à Pentecôte, il avait fait avec eux un voyage à pied dans le Harz, dont les sommets boisés ou rocailleux dominent ù pic la plaine du Nord. Au retour de cette excursion, il se lia avec trois joyeux Américains, King et G)ffinde Charleston, J. Lothrop Motley de Boston, dont le caractère aventureux et liardi correspondait au sien. Us seront ses compagnons habituels, le dernier restera son ami.

Tous quatre étaient de braves garçons. 11 finiront, les uns obscurs citoyens des Etats-Unis, Motley, historien de valeur, diplomate et romancier, Bismarck grand homme. Pour l'heure, c'étaient de bruyants compères. En leur compagnie, Bismarck devint l'étudiant tel que le dépeint Motkn' luimême, « vêtu- d'une cape rouge ou d'un manteau de velours bleu, sur la tête une casquette parée des couleurs de sa corporation, les bottes garnies d'éperons, quoique incapables de piquer un cheval, l'index de la main gauche orné d'une grande bague à cachet, la lèvre supérieure et le menton agrémentés d'une immense moustache et d'une vaste barbe, une longue pipe h la bouche, un portefeuille sous le bras, une canne à la main et un ou deux bouledogues sur les talons *. » Et les salles de la Faculté ne virent plus l'étudiant von Bismarck, surtout lorsqu'il devint membre d'une corporation.

Les règlements universitaires laissaient toute liberté aux étudiants qui étaient tenus de se faire inscrire aux cours, non de les suivre, et n'avaient pas d'examen à subir pendant la

I Motley, LeUre du 1" juillet 1832, loc. cil., p. 19.

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durée des éludes. Chacun suivait ses goûts. A la môme époque, 1832-1833, un jeune étudiant ne quittait guère l'L'nivcrsilé et la LJibliolhèquc ; dénué d'élégance, fils de paysans w estphaliens, il devait faire son existence i\ la force de son travail ; c'était \\'indshorst ; souvent, dans la rue, les deux jeunes gens se rencontrèrent, l'un portant beau, l'autre courant i'» ses études ; ils devaient se retrouver au Parlement de rAllemagne du Xurd.

A Gottingue, Olto de Bismarck ne pensait guère à l'équilibre parlementaire. Dès le mois de juillet 1832, il s'était signalé par un trait d'éclat; convoqué devant le juge universitaire pour y répondre de quelque peccadille, il s'était rendu au prétoire, en chapeau cylindre, vêtu d'une robe de chambre bigarrée, hautes bottes à l'écuyère, longue pipe à la main, et grand dogue au côté. Un tel costume avait attiré sur lui l'ailention des joyeux drilles, plus amateurs de farces que de Pandecles. A cette occasion ou plus lard, il se prit de querelle avec quatre membres de la corporation Hanovera et levul un quadruple cartel. Des pourparlers furent entamés pour un duel qui n'eut pas lieu, car un malin (Ugnitaire de l'association reconnut avec llairque le jeune gaillard était du bois dont on fait les bons korpsstudeulen ; tout le monde s'embrassa, on but « schmollets ' » et le 6 décembre 1832,. Bismarck entrait dans la Hanovera.

Les associations d'étudiants, Laudmannschaft ou kdrvs^ étaient, (juoifpie persécutées, en pleine activité; il y en avait neuf, qui empruntaient leurs noms aux régions d'où venaient leurs membres. En face, un peu en adversaires, se groupaient dans la liurschetischaft les étudiants libéraux et patriotes

I. Cérémoiiio l)at-hi(|iic! qui consiste ù boirt' avec un camarade les bras uncheViMrùK. et qui lie les deux buveurs d'une amitié profonde, sccIIi'h' p&r un inaltérable tutuiement.

pour qui l'unité de rAIIemagnc était le but suprême de toute association. Si Bismarck avait été logique avec ses opinions poliliqut's « presque républicaines », il aurait fréquenl-é 1;» Bursciienschaft ; mais celle-ci n'était pas de bon ton à Gottingue ; au lieu de duels et de paris, ses membres s'occupaient de chimères politiques, et Motley observait dès son arrivée qu'a elle n'était composée que du rebut de toute l'Univcrsité ». Bismarck remarqua avec dédain « le refus de ses membres de se battre en duel quand ils étaient provoqués, leur absence de bonne éducation et de bonnes manières ». 11 se sentit, en outre, « de la répulsion pour leurs idées politiques cxlravî^antes, provenant d'un manque d'éducation et de leur ignorance des conditions d'existence telles qu'elles étaient dans la réalité et qu'elles s'étaient formées dans le cours des siècles' ». Il préféra les étudiants à pipes et à dogues; avec eux, il était dans son milieu. Le camarade Motley prétendait que les Allemands étaient divisés en deux classes, les Von et les non Von. « Ceux qui ont devant leur nom ces trois lettres magiques V. O. N. appartiennent à la noblesse et sont aristocrates au plus haut degré". » La force de son ascendance pesait encore sur Bismarck ; il aura, dans l'avenir, grand peine à se défaire des préjugés de race; pour l'heure et pour longtemps encore, il appartenait à la classe des Von. Les Korps se recrutaient surtout dans cet ordre; le jeune Otto y devait forcément entrer; la Hanovera ou tout autre le guettait.

Vie étrange, uniforme pour tous les étudiants de corporation % et que Bismarck mène pendant une année. Levé à dix heures le personnage saute sur une pipe, — il en a vingt ou

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