‹ Bismarck et son temps (volume 3)Chapitre 7 sur 179 · Ces détails d'après Montargis et Seignobos, Motley · texte numérisé non relu

Ces détails d'après Montargis et Seignobos, Motley

Ironie qui ornent les murs de sa chambre, — il se rend à la brasserie du Korps, puis à la salle d'armes où il est tenu de passer au moins une heure par jour. Il va ensuite chez le « friseur », pour la coiffure de sa crinière et le pansement de ses blessures ; il y apprend les nouvelles du jour, paris, défis et provocations; il en cause au repas pris en commun ; avec ses frères, il promène le chien du Korps, l'hiver dans les rues de la ville « en étudiant sur la VVeenderstrasse les pieds des passantes' », à la belle saison dans la forêt de sapins où est élevée maintenant la tour de Bismarck, aux ruirjcs des châteaux de Hardcnberg ou de Plesse, au Maria Sprunp^, dans un beau bois de hêtres où la bonne société se rendait le mercredi pour danser. Le digne étudiant revient ù la taverne avant le souper, et dans la soirée il a toujours quelque rt'iinion qui se prolonge fort avant dans la nuit.

Celle vie intelligente comportait trois sortes d'émotions : les duels, les paris, et les démêlés avec le juge universi- Inin'.

« C'est une stuj)ide chose que ces duels entre étudiants », écrivait Molley, et avec raison. Ils étaient défendus par le statut académique, mais les écoUers n'en avaient cure et au moindre prétexte empoignaient leurs rapières. Les nouveaux devaient deux duels dans leur premier semestre : Bismarck n'y défaillit point. La coutume avait édicté un code des réparations : l'insulte « petit sot » exigeait un assaut de douze passes ; l'outrage envers la corporation en réclamait davantage. Ces duels étaient rarement dangereux : enveloppés dans un complet de cuir rembourré, les yeux protégés par des lunettes h grillage métallique, au poing une lame de (jualre pieds, les adversaires cherchaient à se balafrer réci-

1. Henri Hoine, Reisebih/"'- I '''•• ll.r/i..i^.. i .> in>,r,innt poi-if fui i-lti- (liant d GOUingue.

M*rTma. — Biamwcfc. I. — 3

proqucmeni et le combat se terminait d'habitude par une belle estafilade. Mais il arrivait parfois un accident plus grave, ou un duel au pistolet, alors le jup^e universitaire enquêtait et punissait.

Au temps de Bismarck, ces duels étaient affaires de chaque jour; pour le moindre prétexte, on allait se battre dans une petite auberge, hors de ville, au Kaiser ; ou bien on provoquait tous les membres d'une corporation, et on avait trente à quarante duels en provision. Un bouillant « Lunebourgeois » dépassa la centaine. Bismarck était plus calme; en trois semestres, il n'eut que vingt-huit duels. Il y eut d'ailleurs une chance singulière, il ne fut blessé qu'une fois par Biedenweg qui le saigna au menton ; et même le coup était discutable. Trente-quatre ans plus lard, au Parlement, le chancelier fédéral reprochait encore au député Biedenweg ce coup illégal, il l'appelait plus énergiqucment Sauhieb^. La corporation d'Hanovre avait décidé que cela ne comptait pas et surnommé son vaillant Otto « Achille l'invulnérable ».

On ne pouvait se battre sans trêve ; pour se reposer, la jeunesse se livrait aux paris. 11 y en avait d'absurdes, comme celui d'un ami de Bismarck de sauter avec son cheval « pardessus la roue tournante d'un moulin... Il croyait son honneur engagé... Le beau cheval arriva au petit galop par le bief jusqu'il la roue écumeuse. Sans hésiter, il porta son cavaUer sur la roue et dans le fond ; mais ni l'un ni l'autre ne s'en releva ». 11 y avait des paris inteUigents, comme celui de Bismarck sur les destinées de l'Allemagne, « Je pariai, a-t-il rticonté plus tard, avec un Américain, Coffin, qu'en vingt ans l'Allemagne serait unie... Dès lors, j'avais la pensée et

1. Blum, Farsl Bismarck und seine Zeit. t- I (1894), p. 35. i. Keudell. Bismarck et sa famille (1902), p. 2.

l'espoir de Tunilé, bien qu'à ce moment je fusse en état d'hostilité avec ceux qui la voulaient' ».

Enfin les Korpsstudonten étaient occupés par leurs démêlés avec le jup^e universitaire; tenus en susj)icion par le gouvernement, ils devaient solliciter pour leurs associations une nouvelle autorisation ; ils n'en faisaient rien et tenaient l'emprisonnement pour un titre de gioire. A la suite de quelques exploits, Bismarck était devenu senior de la Hanovera, A ce titre il avait pris part à une interminable querelle entre corporations ; cette alTaire avait été l'occasion de duels nombreux ; le juge universitaire s'en était saisi et avait distribué des peine» à foison. Bismarck fut frappé de quatre jours de prison, strcngps karcer, et de la menace d'expulsion, concilium ahetaidi, s'il prenait encore part à une association non autorisée ; il consigna lui-même la formule du jugement et y ap|K>sa sa ferme signature ; mais de la menace, il ne fit que nre.

Four avoir dirigé un duel au pistolet, Bismarck fut encore condamné à dix jours de prison. La peine était subie dans la priMjn universitaire et au musée municipal de Gôtlingue on numlre avec orgueil une vi«'ille porte de cachot avec l'inscription : V. Bismarck. H.ui (Hanovera) XI. D. 1833. Otto l'aurait tracée lui-même pour charme»* les loisirs de sa réclusi«»ri ".

1 B'isch. Le comte de Bismarck et fa suite, p. 476.

i In f'xampn attpnlif permet de douter de l'authenticité de re document K ;i|>li px' : il y a qii(l(|iie contradiclinn d'écrilure entre les lellres de la r-\'^:\ :i • el lescliiffres dolann-e. La date, telle (luClle est iinaniniemenl r .r.Mli.'e, H décembre I»:».'. (Kalkner, loc. cil . p 21 . parait en li»us cas 'tnr\ ' •■■•'■ oM.i (I (lii rjuiller (li-liniiiv rim-iit ilcLliti-'ii • en si-ptcmbre

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no . iniire tW.J. Il a donné cot\f?i> de son logis a la suint-.Michol (l"J sepl.!,l) Lf 7 il •< .inlv.', le recleur et le Sonnt l'antorisaienl â subir à B'! iremenl prononci-e ii (Irtltinpue. Il est donc bien

iiui, subi celle même peine a Gôitinguc le 4 décembre.

Ses duels, quelques incartades, une plaisanterie brutale et de mauvais goût lui valurent quelques amendes et réprimandes ; il dut enfin payer plusieurs thalers pour avoir fumé dans la rue, faute grave.

Sa réj)ulation s'était répandue au loin ; on le citait avec éloges dan^ les Universités voisines ; invité h une fôte par ses camarades d'Iéna, il fut congrûment et de suite expulsé par le Sénat, tel était son renom de tapageur et de bretteur.

Celte vie charmante n'était que pour un temps. L'examen qui devait ouvrir l'entrée dans l'administration ou la diplomatie en marquait forcément le terme. Au bout de trois semestres, Bismarck décida de rompre avec Gollingue. Ses parents furent étrangers à cette résolution; comme il l'écrivait plus tard, « il ne les voyait que rarement ; par indulgence son père le laissait libre; sa mère le blâmait de loin, quand il négligeait ses études ou ses travaux, dans la pensée qu'elle devait laisser le reste à une plus haute direction. 11 était loin de tous conseils et leçons des autres ' ». Mais il sentait luimême la nécessité de regagner le temps perdu, et la manière dont son existence était engagée à Gultingue l'obligeait à abandonner cette ville s'il voulait changer son genre de vie. D'ailleurs, plusieurs de ses amis étaient déjà partis; Motley était à Berlin ; Bismarck quitta Gôttingue au milieu de septembre 1833.

Il laissait à cette Université un médiocre souvenir. Son certificat de départ énumère ses heures de prison et il ne l'obliiit qu'avec difficulté. Il' sollicita l'autorisation de subir à Berlin quelques jours de karcer qui lui restaient en compte. Et c'est avec un médiocre bulletin et un billet de recomman-

1. Bismarck, Lettre à son futur beau-père, M. de Puttkamer, décembre 1846. biiefe an seine Braut und Gattin, p. 2.

HEURES DlîNFANCE ET DETUDES 37

dation sur la geôle académique qu'il se présentait au palais universitaire Unlerden Linden.

A relire ces pages d'une jeunesse bruyante, on pourrait croire que « Bismarck passa son temps entre la salle d'armes et la brasserie, s'occupant de Juslinien et de ses lois autant que du grand Mogol ' ». Il y aurait là quelque exagération; au commencement de sa vie universitaire, tout au moins, il suivit plusieurs cours, il tira profit de renseignement de Heeren, il vécut dans une almospiière qui eut sur lui une certaine influence; s'il étudia peu de droit, il s'occupa davantage de lettres; il relut Goethe, Schiller, Uhland et Chamisso; il se prit d'admiration pour Shakespeare; ses amis d'Amérique lui parlèrent de mœurs nouvelles; il comprit des choses qui lui étaient jusqu'alors inconnues et fermées; il voyagea, probablement jusqu'en Suisse-; il fréquenta des gens de tous mondes et de toutes opinions; il pouvait comparer et choisir; au parti de l'avenir, qu'il avait effleuré dans le salon de sa mère, il préféra celui du passé.

Son séjour à Gottingue modifia ses idées politiques. A son arrivée, il avait fréquenté ses trois Américains, et « vécu avec eux des UKjments heureux, notamment le 4 juillet 1832 pour fêter l'anniversaire de la déclaration d'indépendance des Etats-Unis ^ ». Ces amis ne pouvaient que confirmer son jeune libéralisme. Mais il était entré dans la corporation aristocratique de la Hanovcra, et là, dans la compagnie de jeunes nobliaux, ses idées avaient pris un autre tour : sous couleur de loyalisme prussien, de dévouement à la famille des Hohenzolloni, il prit en horreur toutes les tendances nouvelles des libéraux allemands; les jeunes gens de la Burschenschaft

\. Giovanni Bogliolli, Biamarck, p. H.

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