A propoB du projet de Duchesne d'assassiner Bismarck
5. Le prince Carol & Bismarck, avril 18.7â. J. de Witte. Quime ans d'histoire, p. 228.
mer les carlistes espagaols, et, ù propos de l'assassinat d'un journaliste allemand, M. Schmidt, poussait au Reichsiag un si vigoureux « Quos ego » , que ses admirateurs y ont vu la cause première du rétablissement de l'ordre en Espagne '. Restait un jeune royaume, l'Italie.
Depuis 1866, les relations des cours de Berlin et de Rome avaient été (luctuantes et variées. L'alliance de 1866, fondée sur des raisons d'intérêts temporaires, avait tôt fait place à une froideur hostile ; lesgénéraux prussiens avaient marqué à leurs collègues hialheureux une condescendance dédaigneuse, les Italiens avaient été froissés d'une paix trop vite conclue à leur gré, et qui les avait empêchés de réparer les défaites deCustozza et de Lissa. Les deux cours avaient tiré chacune leur profit du labeur commun, l'une la prépondérance en Allemagne et l'autre la Vénélie; puis elles avaient conçu d'autres ambitions, et l'Italie n'avait pas été loin de s'allier à la France, Pendant la grande guerre, l'une avait eu le bénéfice de ses propres victoires, et l'autre des défaites françaises qui lui avaient permisd'entrer à Rome, Depuis lors quelques polémiques s'étaient élevées*, qui avaient soulevé dans les deu.\ pays une certaine animosité réciproque. Mais tous deux avaient intérêt à se rapprocher, l'Allemagne pour isoler la France, l'Italie pour assurer sa jeune autorité : ces deux grands réalistes, Bismarck et Victor-Emmanuel, ne se laissaient point entraîner à des considérations sentimentales, i'inlérétseuiles guidait, or l'intérétexigeail leur rapprochement Dès 1872, un diplomate disait ô M. deGontaut-Bîron : « L'intimité se resserre entre l'Allemagne et l'Italie' ».
1. Bismarck au Reichslag, * décembre 1871. Discours, t. VI, p. 45.
2. A propos du livre de La Marmora. Vit po' pin di luee lugli eventi (ici e mililari drllanno 1886. Florence, 1873.
3. Vicomte de Gontaul-Biron. Mon ambassade tn Allemagne, p. 115.
Une préoccupation leur était commune, la lutte contre la papauté. A cette époque, Bismarck enga^ait le Kulturkampf et il était surpris de l'ampleur que prenait le combat, des forces que déployait l'Église, des périls de la bataille pour l'Empire allemand. A Rome.legouvernementitalien venait de promulguer la loi des garanties, qui n'avait point terminé le conflit entre le Quirinal et le Vatican ; le subtile et prévoyant Victor-Emmanuel redoutait de longues années d'une lutte tantôt sourde, tantôt éclatante, et il craignait que le Saint-Siège ne trouvât un appui imprévu dans la iille ainée de l'Église, là France. L'Assemblée nationale tournait à l'ultramontanisme ; l'accordélail éventuel en Ire lesdeux partis royalistes pour ramenerau trône l'héritierde Charles X;en mai 1873, M. Thiers était évincé commelrop libéral, toumantauxopinionsrépublicaines, dangereux pour la France royaliste cl catholique; Victor-Emmanuel redoutait que la réaction se poursuivit et « qu'un roy très chrétien » intervint pour rendre au Saint- Père son pouvoir temporel '. Ainsi se prépara le rapprochement de l'Italie et de l'Allemagne : en 1873 comme en 1870, ta France était liée par la question des États du pape.
Dès 1872, le prince Humbert était venu à Berlin pour le baptême d'un prince royal de Prusse, apportant en guise de dragées un rameau d'olivier. Pendant l'hiver qui suivit, la lutte de l'Eglise et de l'État en Allemagne et en Italie, la réaction en France firent de tels progrès, qu'il parut naturel à Victor-Emmanuel de transformer les relations amicales des deux pays en « entente cordiale », pour atteindre mieux : le roi italien annonçait sa visite à Berlin pour le mois de septembre 1873,
11 semble que cette visite prit la monarchie prussiiennc
1. Duc de Bfoglic. La mission de M. de Goalaul-Bîroa à Berlin, p. 130 et
D,9t,zea.yGOOg[f
quelque peu au dépourvu, et la mil en défiance. « Que m'apporte le roi, écrivait en substance Guillaume à son chancelier. S'il me parle d'une niliance éventuelle contre la France, je me retrancherai derrière mon principe de ne conclure que des alliances ad hoc. Quant à la question religieuse, mon opinion est faite, je suis armé'. » Et le fidèle chancelier lui répondait parle vieux proverbe français : « A corsaire, corsaire et demi ». L'entrevue ne devait point d'ailleurs revêtir la panire splcndide des fûtes austro-russes : l'on ne recevait qu'un parent de province, et les ambassadeurs, tous en vacances, ne se dérangèrent point pour si peu. Bismarck avait pensé à s'abstenir aussi, tourmenté « par son douloureux rhumatisme articulaire »; mais Victor-Emmanuelarrivait en compagnie de son président du Conseil, Minghetti, et de s(Hi ministre des Affaires étrangères, Visconti- Venosla ; Rood, président du Conseil prussien, était malade en son chftteau, et Bismarck se décida brusquement h aller rejoindre les Majesté» déjà réunies à Berlin *.
Les fêtes furent convenables, mais sans faste, les entretiens cordiaux. Victor-Emmanuel arriva, la main tendue, avec cette franchise roublarde qui en faisait un incomparable jouteur. Il Je dois aviser Votre Majesté, dit-il à Guillaume dès leur première conversation, quej'étais en 1870 prêta prendre les armes contre clic. — Je le savais », répliqua simplement l'empereur. Et le passé fut ainsi jeté à la fosse de l'oubli. Il s'agissait de préparer l'avenir. Dès son arrivée à Berlin, Bismarck s'y occupa dans des entreliens répétés avec Minghetti et Visconti-^'enosta; le 26 septembre, il eut une longue
1. Le roi Guillaumo â Bismarck. 17 sc|Hcmbre 1873. Kniaer Wilhtim I und Bismarck, p. Hi.
i. Bismarck à llalan, il sqilembre 1873. BUmarck-Jakrbuch. t. VI, p. 8Î. Bismarck k Minghetti, 24 septembre 1873. H. Kohi, Bitmarck-Regmlen.X.W,
audience du roi. De ces conversations, semble-f-il, la France fil les frais, et l'on envisagea sérieusement l'éventualité d'une intervention française en faveur du Sainl-Père; il est probable (|u'aucun document ne fut signé, mais qu'on admit d'un commun accord l'intervention de l'Allemagne dans un combat franco -italien. Trois mois plus lard, Bismarck écnvaît à son ambassadeur en France : « En tous cas, ma conviction est que nous ne pouvons pas laisser sans secours l'Ilalie si la France devait l'attaquer sans raisons ou pour des raisons qui louchent nos intérèls '. »
Entre les cours de Berlin et de Rome, était poâsé un contrat d'amitié. Or Victor-Emmanuel n'ignorait pas que les petits cadeaux entretiennent l'amitié ; et il tenait tant à celle Bismarck, qu'il la voulut cimenter d'un cadeau d'une telle valeur, — unctabatiërecnrichiedepierrcrîesd'un prixdeSOOOtt à 60 000 francs, — que le chancelier dut déchner un don qui aurait ressemblé à un prix d'achat ; il se contenta d'un portrait de Victor-Emmanuel, « son affectionné cousin ' ».
Les visites des trois souverains furent rendues par Guillaumeù Pétersboui^, Vienne et Rome'. Ainsi les trois grandes puissances du continent paraissaient s'unir à l'Allemagne pour accabler de leur méprisson « ennemi héréditaire u . Quelque régime qu'adoptât la France, il soulevait les inquiétudes des États étrangers, car la République de M. Gambetta les troublait par ses tendances démocratiques et la monarchie du comte de Chambord par ses velléités ultramontaines. Cependant la grande blessée s'obstinait à reprendre des forces.
i. Bismarck au coni(e d'Arnim, 18 janvier 1S7i.
S. Comme chevalier de l'Annoiiciade- Bismarck. PensêN el Souvenirs, (. n.p 1S3, 164.
3. Bismarck accompagna son empereur en BusHJe et en Aulriche, non CD Italie, où il s'excusa pour raison de sanié. Bismarck à Visconli-Venosla, 13 octobre 1875. Aut Hismarcka Brief\eecfiiiel. p. 473.
A la suile de la convcDlion du 29 juin 4872, la France avait fait un nouvel appel au crédit public el sa demande de 3 milliards avait été couverte par des offres de 42 milliards. La spéculation était pour une grande pari dans cette afiluence des capitaux, mais sa venue même établissait la puissance financière de la France, la foi que les gens de Bourse avaient dans son relèvement. La loi du 28 juillet 1872 organisait définitivement son armée et les expériences d'artillerie faites à Trouville en présence de M. Thiers la dotaient d'un armement redoutable. En automne, deux nouveaux départements, la Marne et la Haute-Marne, étaient rendus à la liberté. Il semblait qye la France dût revenir promptemcnt à la santé nationale ; la convalescence était entravée par les difficultés de sa politique intérieure.
Tout était alors obscur sur les destinées du gouvernement français. Des élections partielles avaient affirmé la force du parti démocratique; la majorité de l'Assemblée nationale affirmait néanmoins ses espérances monarchiques, auxquelles la mort de Napoléon III donnait un nouvel élan ; M. Grévy faisâitplace à M. Buffet au fauteuil présidentiel, et la Commission des Trente, chargée de préparer le texte constitutionnel, avait pour président un légilimiste. Mais, capable d'arrêter pendant quelque temps l'avènement de ta République, la droite était divisée en elle-même et impuissante ô prendre parti sur ses propres désirs. Elle se bornait à égraligner M. Thiers parce qu'entre les lei^iversations des monarchistes et l'intérêt du pays il avait fait son choix, et s'affirmait comme acquis à la République.
Bismarck suivait attentivement ces combats qui retardaient
à son avantage le relèvement de la France. Ces liraillemenls intérieurs le contentaient et il disait en riant à M. de Gontaul- Biron : « 11 n'y a pas d'autre parti A prendre que de soutenir l'ordre dechose actuel : il faut que vous gardiez Adolphe I" . »
Ce n'était point l'avis de son ambassadeur à Paris ; le comte Harry d'Arnim considérait que les saints principes de la tradition exîgaient le retour du roi légitime au trône de France; il estimait de son propre devoir, comnïe représentant de la Grande Nation, de hâter l'accomplissement des justes desUns, et comme il était bavard, il livrait ses confidences à tous venants. « L'établissement de la République en France, disait-il, est trop dangereux... Le gouvernement actuel est insoutenable, car M. Thiers fera place à Gambelta, celui-ci à la Commune et celle-ci à un régime militaire... ; il est temps qu'une monarchie s'impose', a
Ces propos étaient rapportés à Bismarck qui bondissait d'indignation. U y trouvait, et à juste titre, une singulière méconnaissance des devoirs diplomatiques; il y découvrait, surtout, un mépris total des intérêts de l'Allemagne. En prAnant l'avènement du comte de Chambord, le comte d'Arpim pactisait avec les adversaires de son propre gouvernement dans le Kulturkampf. « Avec ces légitimistes, nous ne ferons jamais rien, écrivait M. de Balan, secrétaire d'État aux Affaires étrangères, car ils auront toujours tendance à être papistes ^ » Le prince de Bismarck envoyait donc les plus vertes admonestations à son brouillon ambassadeurs et dans un mémoire d'ensemble, le 20 décembre 1872, il lui exposait
1 . Duc de Broglie- La mission de M. de Gontaut-Biron à Btrlin, p. fi9. 1. 1* général de Manleuffel â Bismarck, !•■ novembre I87Ï. Ce rapport et les Buivants onl été pubti6s iora du procès d'Arnim.