‹ Bismarck et son tempsChapitre 146 sur 270 · Lord Derby £■ le Chambre des Pairs, 31 mai 1B · texte numérisé non relu

Lord Derby £■ le Chambre des Pairs, 31 mai 1B

de paix : tord Odo Russell se rendait auprès de Bismarck pour lui exprimer le désir de l'Angleterre que rien ne troublât la quiétude de l'Europe. Bismarck avait joué à l'ctonnemcnt : le terraio était prêt pour le tzar.

Alexandre et le prince Gortscbakoff arrivèrent le 10 mai à Berlin, et renouvelèrent de la façon la plus instante cet avertissement pacifique. 11 semble que l'accord fut prompt etcordial entre les deux empereurs ; Guillaume était trop porté ft la paix pour ne point prodiguer au tzar les assurances pacidques. Autant qu'on peut soulever le voile abaissé par la discrétion diplomatique, les entretiens furent plus vifs entre tes deux chanceliers'; Bismarck ne tenta point de disculer les bruits de guerre ; il se contenta d'attribuer les mauvais desseins au maréchal de Moltke et à les désavouer ' ; o c'est un gamin en politique, » dit-il en parlant du vieux soldat ' ; il ajouta que les paroles du maréchal avaient été exploitées par les spéculateurs de Bourseà la baisseetles cléricaux intrigants. Gorstchakoff ne se tint point pour satisfait et demanda des explications plus précises. Bismarck le prit alors sur un ton i< amer » et engagea le chancelier russe à faire frapper des écus à l'exergue : « Gortscbakoff protège la France. — .Vous pourrions organiser, ajouta-t-il, un théâtre où, avec la même devise. Votre Excellence pourrait paraître devant la société française en robe blanche et avec desaUes, au milieu d'un beau feu de Bengale. » Mais le vieux diplomate russe ne se laissa point arrêter par ces saillies : il insista sur la volonié de son maître que la paix fût maintenue, et Alexandre luimême confirma cette déclaration avec plus de douceur, mais

I.Od peut juger du Iod de ces entretiens d'après la colëre encore exhalée |iar le prince de Bismarck dans acs Pensées et Souvenirs, l. Il, p. ÏOiet Euiv, i. Le duc Décades au général Le Flô, 17 oial 1875. X. Lord LoRus. Diplowtalic liminUceac^, 3> série, t. il, p. 134.

non moins de force. Quand il partit, le 13 mai, le péril était conjuré.

Les deux chanceliers se séparèrent avec aigreur. « Il est fou de vanité », disait le prince de Bismarck en parlant de son rival et eD attribuant au tzar ' une parole que lui seul avait prononcée. Le chancelier russe triomphait avec quelque ostentation. Dès le iO mai il avait envoyé un télégrammecirculaire quicommençait par ses mots : « Maintenant la pai.t est assurée. » Le 12 mai, il inrormaitson suppléant à Pétersboui^, le baron Jomiui, qu'il était parfaitement satisfait de sa conférence avec Bismarck dont il avait reçu des assurances pacifiques. Le tzar Alexandre emportait de Berlin une impression analogue, qu'il traduisait dans des termes identiques ; mais une amusante erreur de transmission dénaturait un télégramme qu'il adressait en français et non chiffré ô sa sœur, la reine de Wurtemberg ; à la grande fureur de Bismarck, l'Europe lut cette dépêche : « L'emporté de Berlin donne des assurances formelles de paix', u

Désormais, tout péril était conjuré, et d'autres gouvernements s'activaient à en rendre impossible le retour. Le cabinet de Saint-James avait adressé fi son ambassadeur en Allemagne des instructions pourappuyer de l'autorité anglaise la démarche du tzar. Ces instructions furent communiquées officiellement au gouvernement russe, et le baron Jomini, qui les reçut de lord Loftus, s'empressa de déclarer que c'était là « un salutaire avertissement au prince de Bismarck et la première indication d'une coalition morale qui ne pouvait manquer de produire son effet sur le cabinet de Berlin ' ». A trois

i, Blum. Fllrsl Bismarck und seine Zeil, l. V, p. Ï31.

2. On doit admettre, en efTct, comme plus que vrai se m blabla avec le caractère correct du liar. que sa dépêche Était rédigée en ces termes : « J'emporte de Berlin des assurances tonnelles de paix. «

3. Lord Loftus. Diplomatie réminiscences, î* série, l.ll.p. 133.

ALLEMAGHE^ ET FRANCE 38»

reprises, les ministres anglais confirmaient au Parlement les représentations qu'ils avaient faites au g^ouvernement allemand et les assurances pacifiques qu'ils en avaient reçues'. Ella reine Victoria adressait à l'empereur Guillaume une lettre, où, objui^uant le vieux monarque de conserver la paix, elle déclarait « qu'il lui serait facile de prouver que ses craintes ne sont pas exagérées ' ». Même les petites puissances s'agitaient : la reine de Hollande se joignait aux efforts de Victoria'; le gouvernement belge, inquiet de l'intervention allemande dans l'affaire Duchesne *, manifestait son mécontentement de « façon peu polie' », Et ce toile général justifiait la triste constatation du prince Frédéric-Guillaume : « Nous ne sommes aimés de personne'. »

Bismarck était violemment courroucé. Pour la première fois de sa brillante carrière, il se heurtait b une opposition de l'Europe, à une coalition morale, selon l'expression du baron Jomini. 11 était à craindre, si rAIIcmagne persévérait dans son allure guerrière, que de morale cette coalition devint effective, et déjà Bismarck prévoyait la réunion d'un congrès pour interposer les grandes puissances dans le « tète-à-téte » de la France et de l'Allemagne, « tant était grande la jalousie qu'on avaitcontre nous ^ ». Son dépit était si vif qu'en pleine crise, il donna sa démission, le 11 mai, alors même que le tzar et Gortsctiakoff étaient à Berlin, et l'obligeaient par leur

1. Chambre des Communes, l** mai. Chambre des l'airs, Si el 31 mai

i. Bismarck & l'empereur Guillaume, t3 août 18Tâ. Kaiter WiCfulm und Bitmarck,'p. 258 et auiv.

Page 1