I IV
Le 7 février 1878, Pie IX était mort; c'était un saint homme, un exécrable politique ; en trente-deux années de pontifical, il avait accumulé toutes les fautes qu'on pût commettre. IJbéralà ses débuts, autoritaire en sa maturité et son déclin, il avait eu des variations brusques de pensée qui n'étaient point d'un sot, mais d'un maladroit ; pieux et bon, fidèle et consciencieux, il avait perdu son pouvoir temporel par un gouvernement détestable el compromis son autorité spirituelle en proclamant l'infaillibilité papale qui choque la pensée moderne,
Léon Xlll lui succéda ; il tenait de naissance un esprit aristocratique, souple et délié ; son intelligence l'élevait audessus des préjugés de classe; il comprenait les mbères et les besoins de ce temps, comme s'il était né dans le peuple, avait grandi dans le monde, et subi les souffrances du siècle. Chrétien convaincu et sans rudesse, il croyait au Christ ami ■ des péagers, respectueux de César, insoucieux de grandeur terrestre. Son règne n'était point d'objurgations et d'anathèmes, mais de persuasion et de tolérance. Non moins que les apôtres, les papes diffèrent ; l'un défait, l'autre refait, le troisième détruit.
Bismarck avait annoncé que le changement de pontife modifierait tes relations de l'Eglise et de l'Empire allemand. Léon Xlll pensait de même. Le lendemain de son avènement, le 20 février 1878, et bien que toutes relations ofîiciellcs
fussent rompues entre le Vatican et la cour de Berlin, le pape écrivait à l'empereur pour regretter » de ne pas trouver entre le Saint-Siège et Votre Majesté les relations qui existaient naguère si heureusement et faire appel à la magnanimité de votre cœur pour obtenir qu'à une grande partie de vos sujets la paix et la tranquillité de leur conscience soient rendues ». Bismarck redouta trop de zèle, qui ftt penser à Canossa. La réponse de l'empereur fut déférente, mais réservée, et sa fin exprima l'espoir que le pape agirait sur « les serviteurs de l'Église pour qu'ils obéissent aux lois du pays qu'ils habitent ' ».
A ce moment, Bismarck se dégageait des libéraux qui étaient définitivement écartés du ministère (mars 1878) ; l'enfant prodigue revenait à la paternelle maison des conservateurs, gens d'ordre, amis de toute hiérarehie dans l'Eglise, fût-elle luthérienne ou catholique. Lp temps était venu d'amoindrir le kulturkampf pour le terminer lentement. Mais d'où viendraient les premières concessions? Un Bavarois de toute finesse, le comte Hoinslein, grand-écuyer du roi, tenta de jouer le rôle de médiateur, pour lequel il semblait destiné, ayant servi en 1870 de courrier entre Bismarck et le roi Louis', Avec une douceur de médecin soigneux, il parla à \P Aloysi Masella, nonce à Munich, de « réconciliation », d' i> union contre l'ennemi commun : le socialisme. » Il se rendit à Berlin, murmura d'analogues paroles auprès de Bismarck, qui les trouvait très opportunes ; l'habile négociateur revint auprès du nonce, et reprit ses insinuations; le gouvernement prussien était prêt à faciliter ua arrangement, pourvu que le Saint-Siège s'abstînt de recou-
1. L'empereur Guillaume au pape Léon Xll[, ï* mars 1878, lettre contresignée par Bismarck,
2, Supra, U III.
pir aux bons offices des dépulés du centre. M, Windthorst, leur chef, ne se servant du conflit religieux que pour satisfaire leurs passions particularistes et leur hostilité contre l'Empire', M*' Aloysï ne refusa point la conversation, parla de revenir au passé, à la bulle de 1821 qui avait assuré une pacifique organisation aux catholiques prussiens, ei qui pouvait être modifiée selon les besoins du temps. Et, le 4 mai 1878, le nonce remît une note en ce sens au comte Holnstein.
Ce fut le premier engagement, mais combien timide et réservé. Les négociations traînèrent trois mois sans aboutir. Tantôt on avançait : le pape écrivait une lettre cordiale à l'empereur Guillaume après Tattentat Nobiling; le nonce se rendait à Dresde pour les noces d'argent des souverains saxons, Bismarck l'invitait à prolonger son voyage jusqu'à Berlin ; un conseiller badois, Gelzer, allait à Rome avec une mission officieuse pour voir, causer et rapporter ; le cardinal Franchij secrétaire d'Elat, lui rappelait la bulle de 1821, proposait d'y revenir promplement. « Faites vite », ajoutait l'Eminence '. — Tantôt on reculait : M*' Aloyai déclinait l'invitation de Bismarclc, le préfet du concile engageait les ecclésiastiques prussiens à refuser tout traitement de l'Etat, et, dans sa réponse aux condoléances du pape, le prince Frédéric-Guillaume rappelait « une querelle qui remonte à plus de mille ans ». Ainsi les deux partis restaient sur la défensive. Chacun disait : « Messieurs, tirez les premiers. »
A la fin de juillet, Bismarck tenta de brusquer les négociations. 11 était en villégiature h Kissingcn, en Bavière, et pensa qu'un entretien serait accepté par le nonce dans le pays mémo oii il était envoyé. Le comte Holnstein, intermé-
I. Comte Lefèvre de Behaine. Lion XUl et le prince de Bismarck. 1. ViemïËreB nègOcîaliOQS. Revae des Deux Motulei du 1" mars 1897, p. &S. S. Triace Clovis de Hohenlohe. DenkwardigAeiten, 1. II, p. Sâi.
diaire naturel et dévoué, indiqua à M" Aloysi que le chancelier 36 félicilerait de le voir ; le prudent diplomate prit des instructions, et, le 29 juillet, il arrivait à Kissingen avec une lettre du cardinal Franchi pour le chancelier allemand ' . Pendant près de trcùs semaines, les entretiens se multiplièrent entre le prmce et le nonce, tournois diplomatiques entre deux malires en finesse ; deux ministres bavarois, représentants du roi catholique mais bon allemand, MM. de Pfretzschner et de Pfenfer, étaient venus prêter l'appui deleur dialectique ; déjà on parlait de conclure uo armistice dans la guerre religieuse, le pape reconnaîtrait le devoir des évéques de notifier aux représentants de l'État leurs nominations ecclésiastiques, le roi rétablirait son ambassade à Rome, et ces légères concessionsen prépareraient de nouvelles et plus amples. Mais, soudain, les négociations furent interrompues. Le cardinal Franchi était décédé le l"aoàt, d'un mal si rapide que les libéraux allemands l'allrihuèrenl à un empoisonnement^. Sun successeur, le cardinal .Nina, n'avait point sa sou- |]lesse; il donna ordre à M'' Aloysi de rentrer £k Munich en afifirmant que le Souverain Pontife demandait l'abandon pur et simple des luis de mai. C'était exiger l'imposable.
Tout rapprochement de l'Église et de l'Empire semblait écarté. Cependant le besoin d'apaisement s'imposait dans le pays, les poursuites judiciaires devinrent rares contre les ecclésiastiques, certaines relations s'établirent en fait entre le gouvernement et le clergé. Ces relations furent encore améliorées par la situation parlementaire- l'endantl'hiver de 1879- 1880, les députés du centre catholique donnèrent à plusieurs reprises leur appui au gouvernement dans ses réformes éoono-
1. Wierraann. GeichiekUdei Kulturkampft», p. liS. S. L'Insinualion se retrouve dans les Ptniiei et Sotinenirs du prioce de Bismarck, (. II, p. 130.
DE UAUCUE A DROITE 419
miques. Bismarck engageait alors l'Empire allemand dans la vote du ppotectÙMinisme, et il se heurtait à Topposition de loaie la gauche, qui tenait aux pnncipes du libre-échange. Les conservateurs, représentants des cultivateurs, et les membres du centre, envoyés par la campagne et certaines villes industrielles, demandaient également la protection de rEt»t pour l'agriculture et l'industrie nationales : la politique d'intérêt l'emporta sur les raisons de sentiment et un rapprochement s'esquissa entre legouvemement elles ultramontains. Le chef du centre, M. Windthorst, souligna officiellement cette réconciliation; le 31 mars i879, il se rendit à la chancellerie pour s'ealrelânir avec Bismarck des questions douanières et financières alors en cours' ; l'entretien fut satisfaisant ; le 3 mai, Windthorst parut à une soirée parlementaire du prince, — a\i Taàak-Parlament où l'homme de fer se faisait tiôte cordial ; le chancelier réserva son meilleur accueil à aon habituel contradicteur, et, l'emmenant devant une tonne de la célèbre brasserie des Franciscains, annonça avec une joie burlesque que « le vent de Rome avait tourné ; les Franciscains lui envoyaient maintenant ce qu'ils avaient de meilleur**.
Cette visite, la réconciliation qu'elle marquait, eurent une suite inattendue, mais féconde en conséquences. En juillet 4879, le ministre des Cultes, M. Falk, se retira du cabinet. Depuis quelque temps, il avait cessé de plaire. Bismarck ne se dissimulait fias que c'était un rude jouteur, et qu'il serait difficile de remplacer un pareil homme d'État. Mais il était lui-môme mécontent des suites du kulturkampf et il trouvait naturel d'en passer la responsabilité à celui qui n'avait été
1 . Neue PreuMÙcfte Zeitung du i avril 487y. S. Hoche. Bùmm-ck intime, p. 135 et BUJv.
que l'exécuteur de ses propres desseins'. Dès le printemps de 1878, lorsque Bismarck s'était rapproché des conservateurs, Falk avait oETert sa démission '. Elle n'avait point été encore acceptée ; mais la réaction qui suivit l'attentai de Nobiling, l'animosité toujours plus vive de l'empereur, les négociations avec la cour pontificale, la réconciliation de Bismarck et .Windthorst, l'appui du centre à la politique linancière du gouvernement, rendirent insoutenable la position du ministre des Cultes. Le !4 juillet 1879, M, Falk se retira, comblé de compensations honorifiques^ , Son successeur, Robert de Puttkamer, était un honnête fonctionnaire, Président supérieur de Silésieet membre au Reichstag du nouveau parti conservateur.
Malgré ce changement ministériel, l'entente ne s'établit point entre Berlin et le Vatican. Le pape et l'empereur, splendides et inébranlables, se regardaient — comparaison atroce — comme deux chiens de faïence. Et la balance politique continua son mouvement oscillatoire entre les mesures de détente, — une lettre de Bismarck proposant de nouveaux entretiens avec le nonce, les négociations du chancelier à Gastein avec M*' Jacobini, l'arrivée par intérim, au secrétariat des Affaires étrangères, du catholique' prince de Hohenlohe, — et les paroles de colère que Bismarck lançait au ReJchstag contre le centre et la curie romaine*. « Tout avance
1. Voyez sur lachulede Falk deux articles dee Hambuyger NachHchlen, des 28 et 30 décembre 1868. Bismarck Jahrbuck. t. VI, p. 405 et suiv.
3. Comlc OUo Stolberg â Bismarck, H et IS mai 1S78. Aus Bùmarcla Briefivechtel, p. 5)3 el suiv,
3. Bismarck â i'empereur Guillaume, 13 Juillet 1879. Kaiatr Wilhelm I und Bismarclt. p. 293.
t. L'empereur s'opposa d'abord â cette désignation à cause même de la religion du prince de Uobenlolie. L'empereur G<tillaume b Bismarck, ÎS février 1860.