Ooielle dt Cologne, 2i octobre IS8S
4. L'un d'eux n'était etitni dans cette Mgue que par amitié pour un de
la Haulc Gourde Leipzig, condamnés à un ou deux ans de forteresse, expulsés ù l'expiration de leur pùne, quoique sujets alkmands ; nal ne put pénétrer en Alsace-Lorraine sans présenter un passe-port vise â l'ambassade de Paris. Le prïncc deHobenlohe déplorait ces mesures, qui étai«]t pourla plupart édictées A Berlin, sans que lui-même les connût ë l'avance '. IHcs prévoyait inutiles, ainsi qu'elles furent : les élections de février 1887 n'envoyèrent au Reichstag que des protestataires. Les mesures de ngueur redoublèrent, les maires élus par les conseils municipaux furent remplacés par des maires de carrière, venus d'Allemagne pour pressurer la populatiw) alsaeicnae, et u une muraille de Chine » s'éleva autour du pays d'iEmpire.
Le chancelier rêvait des mesures plus radicales encore ; la suppression des élections au Reichstag en Alsace-Lorraine, la disparition du Landesausschuss, le partageduReiehsIand entre ses voisins, Prusse, Bavière et Bade *, L'empereur ne voulait point de telles révolutions. Bismarck se contenta d'appesantir sur l'Alsace-Lorraine un joug pesant. « Oo ne {ait point d'omelette sans casser des œufs » , répondit-il aux protestations de ses compatriotes, fixés à Strasbourg '. Ce régime ne s'adoucit qu'à son d^art de la chancellerie.
Est-ce à dire que ce régime ne réussit point, en apparence tout au moins et d'après les chiffres du scrutin électoral ? Ce serait nier des faits : l'historien ne le peut, nu le doit. Le flot successif des générations, le cours des années, le service mili-
ïos foDdaUnirs ; les autres n'y oonnaissalenl personne du conseil d'admi-
nisUation cl ne faisaient point de politique. 1. Princo Clovis de Koheniohe. Denticiir-digkeilett, l, l[. p. *l)9, i. Miltnachl, après une conversation avec Bismarck, 18 mars 1887.
Erinnerungen an Bismarck. \eue Falge. p. 51-î>!. ;t. Bismarck â une (têl^gation allemande de Straeliourg. a décembre
l'OLITIQUt: D-APFAIUES *85
imre en Allemagne, ta pression du gouvernement devenue plus douce et d'autant plus insinuante, la lente infdtration d'éléments germaniques ont pu amener dans le peuple alsacien de nouvelles pensées et de nonveaux voles. Mais si la protestation a perdu son énerve des premières heures, la conquête n'n pu dtmner aux pays conquis l'Ame de ses conquérants. Des Vosges à la Lauter, du Jura à la Sarre, territoires ni habitants ne aonl devenus allemands, ils sont restés Alsaciens, bien Alsaciens et cela signifie encore Français.
Le xix' siècle a soulevé la question sociale. Le développement de l'industrie, l'agglomération des ouvriers dans les grandes villes, l'avènement du suffrage universel, la naissance de la démocratie ont posé des problèmes que le xx* siècle devra résoudre, Bismarck ne fut point un précurseur à ce sujet ; sa jeunesse s'encombra de souvenirs aristocratiques et féodaux, d'un certain patriarcalisme envers les laboureurs et les soldats', d'une ignorance complète des ouvriers, d'une horreur indicible envers le « sabbat de la Révolution ». Les journaux de 1848 le firent d'abord frémir d'indignuLion, puis réfléchir sur le sort des miséreux. 11 se fit une philosophie sociale où l'État jouait le r61e d'un bon pore de famille, distribuant avec une égale générosité les récompenses aux enfants sages et les loueltées aux mauvais. Déjà, il oppose au socialisme révolutionnaire la protection de l'État envers l'ouvrier et réclame des mesures « pour protéger par une contrainte légale l'existence de la classe des artisans' ». Dès son arrivée
i. Schmoller. Zu Biamaivks Oedâchliiiss. p. 29. Cf. broiiiiUz, Bisynarcks NaiionaliBkonomiacke Ansckauanrieii, p. 115 et suiv. S. Bismarck au LandUK prussien. tSoclolirclMS, Cr. supfa, I. I, p. SI4.
i96 BISMARCK
au pouvoir, en 1863, il organise une grande commission pour étudier le sort des travailleurs, le droit de coalition, les rapporta du patron et de l'ouvrier. Mais, absorbé dans les combats politiques, il ne peut s'occuper que par intermittence des luttes sociales.
Au contact des hommes et des choses, il a élar^ quelque peu ses idées. 11 n'a pas craint de fréquenter les théoriciens du socialisme; il a fait d'un démocrate de 1848, Lothar Bûcher, un de ses plus intimes collaborateurs'; il est entré en relations avec Lassalle, et il s'est plu à reconnaître les « rapports de bienveillance personnelle et réciproque' » qu'il eut avec le Président de l'Association des Ouvriers; il a suivi et apprécié les idées de Schulze Delitzscb, bien que celui-ci fût un de ses plus fougueux adversaires. Et, surtout, il s'est pénétré de la nécessité de concilier au nouvel Empire la grande masse des travailleurs. Ce n'est point là pour lui une question de sentiment, mais un devoir politique, un besoin administratif aussi, car les ouvriers agiicoles et industriels ont la majorité . dans le pays, et nul ne peut gouverner sans leur suffrage. L'État leur doit protection, de môme qu'il protège les propriétaires fonciers et les industriels par l'élévation des droits de douanes, — le commerce par le développement des voies de communication, des ports et des compagnies de navigation, — les colonies allemandes par une diplomatie appuyée de cor> vettes. Ainsi la politique sociale deBismarckprocèdedesmëmes pensées que la politique financière et économique, et de celleci avant toutes : la grandeur de l'Empire allemand.
Lentement s'est formé dans son esprit un plan de réformes sociales pour l'exécution duquel il demande quelques années; ce plan comporte « trois façonsd'améliorer le sort desouvriers a:
I. Kcudell. Bxtmarck et ta famille, p. 160. i. Bismarck au Beiclislag, 17 septembre 1S78.
[>OL[TtQtIE D'AFFAIRES 4«T
relever le taux des salaires en combattant la concurrence étrangère; — améliorer le système d'impôts en supprimant les impôts directs, en les remplaçant par des taxes indirectes « qui retombent sur le patron, et finalement du patron sur le consommateur, » — adopter par voie législative des mesures d'assistance directe, non sur la durée du travail et le taux des salaires, mais sur les secours aux pauvres, les assurances et les retraites des ouvriers. « Tant, ajoute-t-il, que l'État ne s'occupe pas de prévenir la détresse de l'ouvrier, tant que celui-ci n'a pas confiance en cette sollicitude de l'Etat, on le verra accourir au marchand d'orviétan socialiste, au débitant de paroles, et, sans y rédéchir autrement, se laisser promettre par ce docteur-miracle des choses qui ne se réaliseront pas ' ■ » Dans l'exécution de son plan, en effet, Bismarck s'est heurté au parti de la démocratie socialiste, qui s'insui^e contre l'autorité au nom de la liberté, et juge que le peuple doit être le maître de son propre bonheur. Le chancelier de fer pressent là un danger pour l'omnipotence de l'État, de l'empereur-roi, et il déleste les démocrates de toute sa force de haine, qui est immense. II n'est brocards ni railleries dont il ne couvre ces sans-patrie, suppôts de l'étranger, ces prédicateurs du néant, ces tyrans impitoyables, ces imposteurs, gens qui prennent plaisir h égarer le peuple. « lis sont, s'écrie-t-il, comme le prophète voilé de Thomas Moore, qui se cachait soigneusement le visage, parce qu'aussitôt que le voile se soulevait un peu, sa figure apparaissait aux gens dans toute son horrible laideur. Si nos classes laborieuses voyaient le visage de Mokana, elles reculeraient d'horreur, elles apercevraient une face de cadavre ^ ». Et, dans son ardeur à poursuivre ces infâmes, il oublie d'abord de protéger les classes labo-
1. Bismarck au Reichstag. iO mars ISSt. t. Blsmarclc au Reichstag, 9 octubre 1878.
UiniK. — eitmtrck. [II. — 32
rieuses : les fouettées aux mauvais garnements ont précédé les récompenses au.t enfants sages.
L'attentat Nobiling, en 1878, fournît au chancelier l'occasion d'obtenir du Reichslag; une législation de rigueurs contre les socialistes, et il l'appliqua sans douceur. Le' parti démocratique n'avait point désarmé ; il avait transporté à Zurich son siège central et son journal, mais il avait conservé son oi^nisation en Allemagne, A deux reprises, en 1881 el en 1884, Bismarck obtint la prolongation de la loi sur les menées socialistes : mais, malgré la vigueur du nouveau minisire de l'Intérieur, le parti socialiste grossissait en avalanche.
« Il ne suffit pas de tailler, il faut recoudre, a II ne suffîsait pas à Bismarck de frapper les socialistes, il voulait combattre leur influence par des mesures de protection sociale. Ses premiers essais datent de 1880. Après un été de réflexion à Kissingen et à Friedrichsruh, il est résolu à s'attaquer à ce redoptable problème ; il agira en personne, et, en septembre 1880, il prend le portefeuille du Commerce, oit se traitent les questions ouvrières. Uneordonnancedu 17novembrel880oi^nise un « Conseil économique prussien a, où la classe ouvrière a une part importante, — 15 membres sur 75, — et, dans la première séance, Bismarck dresse le plan des travaux du Conseil. « Vous êtes, dit-il aux délégués, chargés de découvrir les changements et les additions qui, dans la suite des temps, se montrent utiles et nécessaires aux institutions actuelles, d'après l'expérience pratique '. » Deux projets de loi sont immédiatement soumis au Conseil, l'un sur l'assurance des ouvriers contre les accidents, l'autre sur la réorganisation des corporations. \\s ont été préparés sous son
.yGoOgIf
l'OLITlQUE D'AFFAIRES 4»9
impulsion personnelle dans les bureaux du ministère du Commerce donl il vient de prendre la direction, et l'on doîtsouUgner rortement cette double date, l'arrivée de Bismarck au ministère des questions sociales, le début de la codification ouvrière.
Le conseil économique, puis le Bundesrath, avaient adopté le projet de loi sur les assurances ouvrières ', qui fut déposé au Reichstag dans le courant de mars 1881 . D'après le texte du gouvernement, a tous les ouvriers occupés dans les mines salines, chantiers, travaux de construction, Tabriques et fonderies, ainsi que les employés de ces exploitations, dont le salaire ou traitement annuel ne dépasse pas 2 000 marks » devaient être assurés contre les accidents du travail, h une caisse d'assurances d'Empire dont le siège était à Berlin ; la prime d'assurance était payée, les deux tiers par l'entrepre. neur, le reste par les assurés s'ils touchaient un salaire annuel dépassant 730 mari», par l'Empire pour les autres ; l'indemnité consistait en une rente à l'assuré ou aux personnes à sa charge.
Ce projet, donl on ne peut méconnaître la libérale largeur, soulevait de nombreuses critiques au Retchslag; il cal inutile, disait-on, car déjà la légisbtion consacre le principe de la responsabilité du patron en cas d'accidents; il est dangereux pour les fînances de l'Empire, qu'il engage sans limites et dans des intérêts particuliers ; il est de tendance socialiste, d'ailleurs, car il amène l'Etat à intervenir dans les relations entre patrons et ouvriers, à gérer les fonds d'assurances, à y verser des deniers nationaux en faveur de certaines catégories de « gagne-petit » ; il est de ré^me autori-
i. Le projet de loi sur la réorganisation des corporations suivit une procédure analogue et fut voté par le Reichatag après une asseï longue (liscnssion â laqueUe Bismarck ne prit poinl pari.
D,^t.zec.yGOOg[f
taire, enfin, car il consacre une « contrainte à l'assurance», qui heurte la liberté individuelle'. Bismarck connaissait ces critiques ; il prit la parole au Reichstag le 2 avril 1881 pour les- réfuter. Son discours, fort long, très curieux, un peu touffu, est une vigoureuse défense du droit de l'État d'intervenir dans les questions d'assurance et d'assistance. « Que l'on appelle socialisme ou non celte tendance de gouvernement, peu m'importe... Le gouvernement ne peut résoudre la question (ouvrière] en imitant l'autruche qui se cache la tête pour ne pas voir le danger... Que reprocher au gouvernement quand il se propose d'assurer dans l'avenir à l'ouvrier victime d'un accident un traitement meilleur, d'empêcher que le malheureux n'offre à ses compagnons encore sains et saufs l'exemple d'un vieillard mourant de faim à la longue ?» La loi actuelle est insuffisante pour empêcher de teb maux. Le budget de l'Empire peut supporter les frais de la réforme, moins élevés qu'on ne tes suppose. « Un Etat qui veut ffùre du christianisme pratique ne peut refuser un tel secours aux indigents *. »
C'était de la bonne politique ; le Reichstag n'était pas mûr pour la comprendre ; il apporta ô la loi une série d'amendements, tous destinés h amoindrir les droits et la responsabilité de l'Etat ; le projet de loi en fut si bouleversé, que Bismarck demanda au Reichstag de le rejeter entièrement ; le Conseil fédéral fit ainsi le 25 juin 1881.
Cependant l'ensemble des réformes financières, économiques et sociales de Bismarck avait soulevé dans le pays une inquiétude qui se manifesta aux élections pour le Reichstag, en octobre 1881. Les élecleui's allèrent tout aux extrêmes : les partis libéraux et conservateurs modérés s'effondrèrent, les
I. MU. Bamberger et Rirhler au Reichsieg, 1« et 8 avril 188).
a. Bismarck au Rcichslag, S avril 1S81. DUcoufi. t. IX, p. 289 cl suiv.
tzec.yGOOgIf
raUTIQUE D'AFFAIRES 501
socialistes perdirent le quart de leurs électeurs, mais le centre, les réactionnaires, les Polonais, les Alsaciens et les progressistes Accrurent leurs forces, Bismarck n'en fut point surpris, ni amené ft résipiscence. « Si la majorité n'accepte pas mes plans économiques et financiers, disait-il, ceux-ci en seront ajournés. Ce sont là des choses qu'on ne peut obtenir en un tour de main. Il m'est égal qu'elles soient adoptées de mon vivant ou après. Mais c'est mon devoir de proposer ce que je tiens pour nécessaire ' . » Et il se consola de son échec par la défaite des socialbtes, due, à son sens, à la loi sur leurs menées*.
11 était certain qu'une telle composition du Rcichstag rendait difficile le vote prochain des réformes sociales qu'espérait le chancelier ; mais le morcellement même de l'Assemblée lui permettait de la dominer par voie de transaction ; « il n'y a aucun parti assez fort pour prendre en main le pouvoir », disaiUil lui-même' ; il essaya de gouverner en louvoyant, il n'y réussit complètement qu'à la (în de la session.
Dès la séance d'ouverture, le n novembre 1881,lediscours du trfine annonça un nouveau dépôt de la loi sur les assurances ouvrières et la rédaction d'un projet destiné a à obtenir une organisation uniforme des caisses industrielles pour le secours des ouvriers malades » ; on espérait réaliser ensuite l'assistaDce pour « les travailleurs que l'ôge ou l'invalidité rendent incapables de gagner leur vie. » C'était là un beau programme : le monopole du tabac devait payer les dépenses nécessaires pour le réaliser. Mais trois échecs successifs manifestèrent l'hostilité du Reichstag : l'Assemblée impériale refusa les crédits nécessaires pour transformer le conseil éco-
1. Prince Clovis de Hohenlohe. Denkv.-ai'digkeilen, t. li, p. 318.