‹ Bismarck et son tempsChapitre 208 sur 270 · TROIS EMPEREURS EN UNE ANNÉE · texte numérisé non relu

TROIS EMPEREURS EN UNE ANNÉE

Frédiîric-Guillaume, prince héritier de Prusse el (i'AIIemajrne, était tout élégance et modération. Sa haute taille ne manquait ni de souplesse, ni de gr&ce ; son visage aux lignes sévères et à la barbe farouche était éclairé par la lumière du regard et la douceur du sourire ; ses manières étaient simples, son accueil avait du charme. Ses goûts étaient délicats, il cultivait les beaux-arts, les lettres, avec un sentiment naturel qu'avait affîné sa femme, artiste avisée ; il se plaisait dans son cercle de famille, qui était heureux, à fréquenter dos artistes d'élite et des hommes sans parti pris. Son intelligence était étendue plus que brillante : il n'avait rien du hobereau ; il croyait ô la Uberté et en espérait l'avènement par le régime parlementaire ; il était séduit par la constitution de l'Angleterre et en désirait l'adoption dans son pays; mais il avait conservé de ses pères l'esprit de discipline et de hiérarchie ; sa volonté était forte, mais elle ne parut que rarement, sur les champs de bataille et dans sa mort, qui fut belle, un sourire de résignation sur un lit de souffrances. Libéral et indépendant, en cinquante-six années d'existence, il gouverna six mois comme régent avec les réactionnaires et cent jours comme empereur sous la coupe de la maladie.

Entre Bismarck et Frédéric, il y avait une incompatibilité d'humeur '. Les conflits entre eux furent fréquents : en 1863, l'héritier du tràne avait salué les premiers actes du ministre de fer par une protestation qui fit scandale ; ami du prince

1. a Les principes poliUques du prince royal nesont pas les miens u, disait Bismarcl(, e( il avail souvent déclare qu'il ne resleraii pDS en Tonclions sous lo règne de Prâdéric, Wiimowiiki. Meine Eriniwraitgen an Bismarck, p. 159.

Frédéric d'Auguslenburg et des « gens de Gotha », Frédéric- Guillaume était l'adversaire naturel de Bismarck et de ses alliés ; il n'y eut Jamais d'intimité entre eux; le chanceUer écarta soigneusement du pouvoir un pnnce qui n'avait point ses pensées, et il ne parlait qu'avec horreur des « princesses », des « Anglaises », qui entouraient Frédéric-Guillaume de leurs affectueux conseils ; mais, à deux reprises, les deux hommes se rapprochèrent, en juillet 1866 à Nikolsbui^, à la fin de t870 à Versailles, et leur union fut féconde pour leur commune patrie.

Depuis le mois de mars 1887, il était entre tes mains des médecins : c'était un beau cas de thérapeutique chïrur^cale'. En octobre, ils'étaitinstalléù San-Hcmo pour retrouver des forces, et chaque semaine il déclinait, sans voix, la gorge percée. U ne pensait point à abdiquer', quoi qu'on en ait dit; mais il se sentait évincé par avance, et il en souffrait'. Le 8 mars, il reçut un télégramme de Bismarck, qui le priait avec instance de revenir à Berlin ; l'empereur se mourait. La santé du prince ne permit point son départ immédiat ; il ne quitta San-Remo que le 10 mars : depuis la veille, il étail empereur et roi. Son voyage fut une course à la mort.

Le 1 1, sur Tinvilation de son nouveau monarque*, Bismarck se rendit avec les ministres à la gare de Leipûg. Lui-même était sans crainte; quelques années plus t6t, il eût conservé la politique extérieure, mais perdu la conduite intérieure de l'Empire ; maintenant, la maladie du souverain conRrmait la toute-piiis-

i. Dr Morell. I.a maladie de Frédéric le Soble (Iraduit de l'anglais, ISS8) et les répliques oITicielles ou officieuses des médecins allemands. Margaretba von Poscliinger. Kaiser Friedrich III, i. III (Berlin. ISOD).

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