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la mort dessina sur l'impérial visage les signes de sa venue : tranquille, Frédéric reçut les siens, et à une de ses filles qui célébraii son dix-huitième anniversaire, il écrivit cee mots : « Reste pieuse et bonne, comme tu l'es. C'est le dernier vœu de ton père mourant. « Bismarck parut : alorsTempereurprit doucement la main de sa femme et la plaça silencieusement dans la main du chancelier.
L« lendemain au matin, il cessa de souffrir.
La mort de Frédéric III semblait assurer à nouveau l'autorité de Bismarck. A croire les bruits de la cour, le jeune empereur devait reprendre les traditions de son grand-père ; on contait qu'il était depuis longtemps en désaccord avec son père' et que les conQits avaient été parfois vifs entre eux, tant étaient graves leurs divergences politiques; on ajoutait que, récemment encore, il avait eu des discussions avec Timpératrice Victoria, et que la vieille reine d'Angleterre avait dû intervenir pour réconcilier la mère et le fils^. On en concluait que le nouveau monarque romprait nettement avec la politique des cent jours, gouvernerait dans l'esprit du vieil empereur, et laisserait tout pouvoirà Bismarck. Guillaume n'avail-il pas dans l'arméeses meilleurs amis de chaque jouret son conseiller le plus goûté n'était-il pas le général de Waldersee, qui n'était point précisément du parti progressiste ? Cette intimité, d'ailleurs, n'était point sans inquiéter Bismarck, qui redoutait en Waldersee un successeur éventuel et cherchait k l'éloigner, comme il avait jadis envoyé Manteuffel à Nancy et è Strasbourg.
1. Prince de Holienlohe. Denktellrdigiteiltn, t. Il, p. 310. t. Busch. TagebackbiatUr. 1. lU. 28 avril 1888.
Heureusement, une autre amitié se substituait dans le cœur impérial à celle liaison dangereuse, et le comte Herbert de Bismarck était devenu depuis quelques mois le confident intime de Guillaume : l'âge des jeunes gens, certains traits de caractère, une commune conception de l'action allemande, tout les rapprochait ; il était naturel que le comte Herbert devint le ministre de confiance, et, bon père de famille, le vieux chancelier voyait déjà son fils investi de ses propres chairs. Depuis près d'une année, il était à prévoir que Frédéric régnerait peu ou point; Bismarck avait obtenu d'initier le prince Guillaume aux affaires de l'État ', et cette initiation avait dû prouver au futur monarque l'excellence de la politique bismarckienne, le rôle indispensable que le chancelier jouait dans les affaires de l'Allemagne et du monde, la nécessité de le maintenir à la tête du gouvernement impérial. Le V avril i888, le prince héritier s'était rendu au dîner offert par Bismarck à l'occasion de son propre anniversaire, et Guillaume avait porlé un toast retentissant au chancelier, « porte-drapeau de la bannière impériale, puissiez-vous la porter longtemps encore ! » Ainsi tout concourait à rassurer Bismarck sur la durée de sa domination.
Les premiers actes du nouvel empereur ne pouvaient que confirmer Bismarck et le public dans cette opinion. Le discours du Trône, rédigé par le chancelier, reproduisait les phrases sur la paix, l'armée et le bien-être des travailleurs, qu'on pouvait lire depuis vingt années dans de pareils documents'. Lorsque l'empereur eut Tmi de le lire, il lendit du haut du trône sa main à Bismarck et une forte poignée manifesta publiquement l'accord du monarque et du ministre. Peu de jours après, le chancelier communiquaitconfidentiellement à quelques mem-
1. L'empereur Guillaume a Bismarck. 33 décembre 1887. 3. DiBcoura du TrOne au Reichsiag, 35 Juin 1888.
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bres de la Chambre des seigneurs, ses impressions sur l'empereur et la situation politique : le jeune souverain était plein de bonne volonté, tout h la paix, à la protection de l'industrie et du commerce; il avait demandé avec instance au cl^ancelier de rester à son cdté, et Bismarck avait promis de ne point s'éloigner tant qu'il aurait santé et vie : U tiendrait cette promesse jusqu'à son dernier souffle; à rappeler ces propos, Bismarck avait les larmes aux yeux '. C'était une idylle.
Les premiers mois furent calmes. L'été était arrivé, apportant avec les vacances la tranquillité politique ; nul orage ne menaçait aux frontières ; Bismarck s'était installé à Friedrichsruh, en paisible gentilhomme campagnard ; l'empereur commençait ses visites aux cours européennes, presque toujours accompagné du comte Herbert, et, en revenant de Péterabourg, il avait passé une journée auprès de son fidèle chancelier; d'autres visiteurs lui avaient succédé, des ministres, Bœtticher surtout, devenu l'ami de la maison, des ambassadeurs, d'illustres étrangers, Kalnoky, Crispi. Soudain une fâcheuse publication interrompit ce temps agréable : dans son numéro de septembre, une revue, la Deutsche Rundschau, avait donné le Journal de l'empereur Frédéric pendant la campagne de France; le prince s'y exprimait en toute franchise, et l'on y remarquait son désir d'unifier l'Empire, son intention de réduire les princes allemands au rang de simples membres d'une Chambre haute, ses conflits à cet égard avec Bismarck. La révélation de ces discordes pouvait n'être point opportune, elle fut lourdement aggravée parle bruyant scandale que souleva Bismarck.
E>ès qu'il est en possession du f&cheux numéro, il rédige un rapport à i'empereur pour démontrer l'inauthenticité de la
Blum. Parât Bismarck and seine Ztit,
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publication ; il épluche les phrases el les faits. « li n'est paa possible que le prince royal ail écrit cela. » Si le texte est néanmoins authentique, il faudrait poursuivre son auteur pour divulgation de secrels d'État; s'il est faux, il serait nécessaire d'exercer encore des poursuites, pour diiTamatiou envecs un mort, ou tout autre délit que préciseraient les juristes de la Couronne. Car il est impossible de laisser impunie une publication «faite pour le boule versemenl el la discorde intérieure'».
C'était beaucoup de colère pour un document historique, mais le chancelier sentait le parti que ses adversaires personnels, les progressistes, tireraient du Journal intime, et le Bismarck vieilli de 1888 n'était pas homme à passer soua silence des paroles d'opposition, même venant d'outre-tombe. Il accourt à Berlin, pour insister auprès de l'empereur sur la nécessité des poursuites ; Guillaume accède à cette demande.. Le chancelier invil« le ministre prussien de la justice, M. de Friedberg, à requérir ouverture d'une information; retourné à Friedrichsrub, Bismarck mande M. Busch, le Buschlein de la grande campagne, qui a rédigé de son câlê un journal, et il l'invite à rapprocher ses notes de la maudite publication. « Je ne doute pas, dit-il, de l'authenticité du journal publié, car l'empereur Frédéric était loin d'être aussi habile que son père, et son père était loin d'être un politicien de première force. Maïs ça ne fait rien, il faut le traiter comme un fau^c '. » Busch ne relève que des divergences insignifiantes, d'ailleurs le ministère de la maison du roi possède des extraits autographes du document. Quel est donc le malotru qui a commis ce forfait ?
Ce monstre était un professeur de l'Université de Sl«i5-
i. Rapport dt llismarck â l'empereur Guillaume II, S3 septembre 1888. Uahn.filr»; Bismarck, t. V, p. S71.
i. Buach. Tagebuchblàller, 1. 111, 26 septembre 1888 et jours suivants.
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bourg, M. Geffcken, fort intelligent, esprit très avisé, grand ami du prince Frédéric-Guillaume et très digne de l'être. Camarades d'études à Bonn, tous deux avaient mêmes goûts et mêmes espérances : le prince l'avait recommandé à Bismarck, qui s'était méfié de cet homme indépendant et l'avait tenu à l'écart de toutes fonctions'. Geffcken avait souvent travaillé avec le prince qui lui avait confié son Journal pendant quelques jours; le professeur en avait pris une copie; avait-il l'autorisation de la publier après le décès de l'auleur ^ ? On en a pu douter, car Frédéric avait recommandé l'absolu mystère à des amis aussi intimes que Geffcken, comme l'amiral Stoscb ou Gustave Freyiag. Mais d'une indiscrétion au délit de révélation de secrets d'État, il était loin. Geffcken n'en fut pas moins arrêté et traduit devant la Haute Cour de justice. Cette poursuite était maladroite; elle faisait tapage de ce qui méritait silence et elle retomba sur le chancelier : le 4 janvier 1889, la Cour acquitta Geffcken.
La colère de Bismarck est aisée à concevoir : il demande à l'empereur de publier l'acte d'accusation dans le Reichsanzeiger', maigre compensation. 11 se renseigne sur les clianccs qu'aurait une action disciplinaire d'aboutir devant le Conseil universitaire de Strasboui^, et, lorsqu'il apprend que les professeurs se refuseraient à frapper leur collègue, il redouble de fureur; son agitation est telle, qu'il fait au calme prince de Hohenlohe a l'impression d'un homme pas tout â fait sain d'esprit' », — Ce mot avait du vrai : la vieillesse altérait en
1. Néanmoins GelTckea tut deux odb conseil ter de frouvernemenCâStras-
i. GelTck«n a toujours affirme qu'il avait afti sur le mandai de son impérial ami. Voyci les Sonvenira d'un ami de Geftckeu, dans le Frankfurter ZtiluTtg. i" Doverobre 1SD6.