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du Commerce à un nouveau titulaire, car « Jes affaires dépendant de ce ministère avaient pris un tel développement qu'elles exigeaient une entière force de travail'. » Il aurait indiqué pour son successeur dans ces fonclionsM. deBerlepsch, depuis de longues années président dans des centres ouvriers, à Dusseldorf, à Cologne, celui que l'on a nommé à Juste litre « un minisire philosophe' ». Avoir comme successeur un a philosophe », quel outrage pour ce réaliste !
Quelques minutes après, un nouveau coup était porté ù l'ommnipotent de la veille. L'empereur avait convoqué pour six heures un Conseil de Couronne dont l'objet était tenu mystérieux : chacun s'assit, puis Guillaume invita M. de Bœtticher à lire les pièces soumises au Conseil. Tranquille, comme s'il ne commettait pas un crime de lèse-chancelier, le ministre donna lecture de deux rescrits ' qui annonçaient n le développement de la législation d'assurance pour les travailleurs » et « une enquête sur les prescriptions relatives aux ouvriers de fabrique ». « Le devoir de l'Etat, y élait-il dit, est de régler le temps, la durée et le mode de travail de façon à assurer par des mesures législatives la santé, la moralité, les besoins économiques des travailleurs. » Les ouvriers autant que les fonctionnaires étaient invités & donner leur avis sur ces questions de haut intérêt.
11 n'était pas possible de prendre plus exactement le contrcpied de la politique sociale de Bismarck; lui-même n'était point homme à refuser la lutte, et il fonça sur les deux morceaux de papier avec la môme ardeur qu'un taureau sur
t . HorddeulKhe AUgemeine Zeilung, du 20 mars 1S90.
S. Andler. Le Itince de Bitmarck, p. 2S6.
3. L'idée initiale des rcacrila provient certainement dé l'empereur; on nomme, parmi ceux qui collaliorèrent a leur rëdaclion. .MM. Kinzpeler, ancien prâcepteur de Guillaume, le comte DouglaB, député au Reichstagr, et M. de Bcetticher.
te foulard rouge d'un toréador. Il démontra combien ce projet dépassait le plan de réforme sociale exposé dans le message de Guillaume I", le 17 novembre J881 ; le chancelier s'était élevé avec force, dans ses discours de 1885, contre l'intervention de l'État dans les relations du patron et de l'ouvrier ; il s'était refusé à toute régtementalion sur la durée du travail et. sur son interdiction le dimanche; de pareilles mesures porteraient la plus grave atteinte à l'indus^ trie allemande, en favorisant la concurrence étrangère, libre de telles entraves, a Un jour arrivera, aurait-il ajouté, où l'on posera sur l'épaule de chaque ouvrier un ange gardien pour lui demander par intervalles s'il ne travaille pas trop. » Mais il était encore d'autres considérations 6 opposer aux rescrits. Ils empruntaient aux socialistes une partie de leur programme, sans opposer un seul mot à leur propagande révolutionnaire; on éveillerail par là les appétits des travailleurs, sans y mettre aucune limite. « Tant qu'un ouvrier dit-il en substance, verra quelqu'un posséder plus que luimême, il sera mécontent, et il exprimera ce mécontentement avec d'autant plus d'énei^e qu'on en admettra la légitimité. » L'amélioration du sort des classes ouvrières ne se peut réaliser à coups de décret, mais par une lente évolution, le progrès de la civilisation, et la lutte contre l'agitation des démocrates'.
Ainsi parla Bismarck. L'empereur déclara maintenir sa volonté. Les autres ministres, hier serviteurs obéissants du chancelier invincible, s'inclinèrent avec admiration devant la parole du nouveau maître. Bismarck déclara qu'il ne contresignerait pas les rescrits avant de les avoir remaniés, et soudain une ruse survint en son âme de vieux parlemen-
,, d'apFèa des articlea ins-
taire. Il était dangereux pour la Pnisse, dît-il, de prendre la première l'initiative de pareilles mesures. Mieux valait soumettre ta question & une conférence internationale qui en délibérerait sagement et mûrirait choses de telle importance. Il espérait, a-t-il confessé plus tard, que la conférence « mettrait un frein ô l'élan humanitaire de son maître'», et se noierait « dans la phraséologie » : c'était l'enterrement parlementaire par manière de renvoi à une commission. Guillaume II accepta cette proposition et ajouta qu' « il soumettrait cette question au Conseil d'État sous sa présidence et en présence des personnes compétentes qu'il y convoquerait ». Bismarck se rassura : il avait temps pour respirer.
Le Conseil de Couronne délibéra ensuite sur l'attitude que prendrait le gouvernement dans les débats sur la loi contre les socialistes à la séance du Reichstag le lendemain, 25 janvier. L'empereur était d'avis d'accepter les adoucissements apportés par le parli national-libéral au projet primitif; et les ministres d'approuver, Bismarck de bondir: il n'était pas possible d'abdiquer à ce point devant te Heicbstag, d'abandonner un texte présenté depuis quelques semaines à peine ; mieux valait attendre le résultat de la troisième lecture, et accepter silencieusement la loi, quitte A en demander plus tard la modification. Il semble que l'empereur acquiesça.
Aueuf heures, Bismarck rentra à la VVilhelmstrasse ; celle journée avait marqué la première étape de la disgrâce, il n'avait à cet égard aucune illusion. Depuis vingt-sept ans, il avait eu avec trois monarques bien des conflits, mais jamais encore il n'avait rencontré dans son maître une opposition si tenace, dans ses collaborateurs une hostilité si
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marquée, en lui-même ai peu de foi-ce de résistance. Il ne trouvait partout qu'adversaires, ft la cour où ses formes tranchantes étaient détestées, au ministère où les uns ram- . paient devant le nouveau maître et les autres cherchaient & remplacer le pilote congédié, parmi les députés, qu'il avait jadis retournés à son gré, mais qui maintenant avaient le seul souci de leur réélection, dans le pays même, où il n'était plus acclame que comme un César hors d'âge. IL ne renonçait pas h la lutte, mais il en voyait clairement les dinicultcs.
Dans la soirée, il reçut plusieurs visites, dont l'une était d'importance : le chef des conservateurs, M. de Helldorff, s'eniretint longuement avec le chancelier; de celte conversalion, rien n'est connu, — fors l'effet du lendemain.
Le 25 janvier, la discussion reprît en troisième lecture au Itcichslug sur la loi contre les démocrates; Bismarck ne parut point à la séance ; M. de Bojtlicher eut une prise d'armes avec M, Bebel ; mais les conservateurs attendirent en vain du gouvernement la déclaration qu'avait soUieitée en leur nom M. de Helldorff et qui devait leur permettre de se retrancher derrière l'avis du pouvoir exécutif. Fidèles k la parole de leur chef, tous votèrent contre la loi qu'ils déclaraient trop douce et s'unirent aux radicaux qui la trouvaient trop sévère ; le centre catholique se joignit à eux et le projet fut repoussé par 169 voix contre 98. Qu'avaient voulu les conservateurs en forgeant cette coalition des partis extrêmes? A quel mot d'ordre obi!irent-ils? La question est encore en débat' : on peut supposer que Bismarck désirait la dislocation de l'ancien Carlell, ta venue de complications parlementaires où son doigté merveilleux lui rendrait son preslige, peut-être la naissance d'une nouvelle coalition, — conservateurs et
I, Lenz. GeschiclUe Bismarekf. p. *lC-4i7.
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cléricaux, — nettement hostile à la politique sociale do l'oinpereup. Lechanceliepiies'embaprassailpasde vains scrupules à la vtùUe des élections, il pouvait désirer un embrouillement général, un combat du gouvernement et du Reiclistiig, un conflit pareil à celui de 1863, où sa vieille expérience serait indispensable au jeune empereur. Mais Guillaume II nVtail point un timide, il aimait la lutte et la dirigea contre. Bismarck.
Peu d'heures après ce vote, le Reichstag se réunit une dernière fois pour entendre le discours du Trône qui clôturait sa session. Les paroles de l'empereur furent signilicativcs : aucun blâme pour le rejet de la loi répressive, belles promesses pour l'avenir : « Il faut, dit-il, susciter parmi les classes ouvrières la certitude que les autorités législatives ont un cœur chaud pour leurs intérêts et leurs désirs normaux, et que leur situation ne peut s'améliorer que par des mesures paisibles et légales. C'est mon vœu pressant et mon espérance que le prochain Reichstag pourra, d'accord avec les gouvernements alliés, assurer dans les formes législatives les améliorations nécessaires à cet égard. » Ce n'était point là paroles de Bismarck, nul ne s'y pouvait méprendre, et dès lors apparut au public Iç conllit de l'empereur et du chancelier. Leur dissentiment éclata dix jours plus tard.
Bismarck espérait encore relarder la publication des rescrîls impériaux; lui-même l'a déclaré', il fit tout pour y parvenir; ses sourdes menées se heurtèrent à une ferme volonté. Le 4 février 1890, le Beichsanzeirjer publiait deux rescrits de l'empereur % l'un ordonnait « l'ouverture de négociations avec les gouvernements de la France, de l'An-
1. Dàclaralion de Bismarck fi M. Klmmel, 30 oclobrc 1892. Die (irenzboten, janvier 11)07.
2. Bahn. FUi-at Bùmarck. I. V, p. 638 cl suiv. Hismarck a adirmt que le teïle originaire des rescrils avail Èlé amendé sur ses inilicalions.
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gleterre, de la Belgique et de la Suisse, relatives à une enlente internationale sur la possibilité de satisfaire les besoins et les vœux des Iravaiiteurs », l'autre développait les idées si fortement critiquées par Bismarck dans le Conseil de Couronne, le 24 janvier, et annonçait leur examen en Conseil d'Etat. Aucun de ces rescrits ne portait la signature du chancelier : depuis vingt-sept ans, c'étaient les premiers actes solennels où manquait l'apostille de Bismarck. Nul dans l'Empire ne pouvait ignorer sa disgrâce.
Chaque jour, le chancelier constatait plus douloureusement sa déchéance. La discussion s'était rouverte avec l'empereur sur la politique étrangère. Bismarck semblait maintenant tout acquis à la Russie; il avait annoncé ô Vienne que les troupes du tzar envahiraient peut-être la Bulgarie, pousseraient jusqu'aux Dardanelles, sans que lui-même y vit aucun inconvénient, et il engageait l'Autriche à ne point protester si elle ne voulait point être abandonnée par l'Allemagne i. Guillaume II, tout au contraire, déclarait « qu'il serait un fidèle allié de l'empereur François-Joseph, que l'occupation de la Bulgarie serait un cas de guerre pour l'Autriche, et qu'il n'abandonnerait point celle-ci ».
Un menu incident aigrit encore les relations de l'empereuret du chancelier ; le consul d'Allemagne à Kiew avait envoyé au ministère de Berlin de longs rapports sur les armements de la Russie ; trouvant cette correspondance poussée au pessimisme, Bismarck n'en communiqua qu'une partie à l'empereur, transmit les renseignements militaires à l'état-major,
I. Prince deKohenlohe. Denkwardigkeilen. i. Il, p. 461, iS5. i69. [I est certain que le conOildc l'empereuret de son chancelier se porta au moins autant sur les alTatres ëliangères que sur la question sociale, et spëcialemcnt sur les relations de rAlIcmagnc avec l'Autriclie: bu commencemenl de 1890, Bismarck sacrifiait celle-ci d la Russie, l'empereur demeurait fidèle a l'alliance de 1S79. Des Mémoires et Souvenirs en préparation souligneront ce caraclâre du conflit. D'après des DocumenU iitiàiU.
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et conserva le reste. Guillaume II, averti par l'élat-major des préparatifs de la Russie, écrivît en mars h son chancelier une lettre de maître, où il déclarait « excellents » les rapports du consul et nécessaires « des contre-mesures et des avertissements à l'Autriche. Je ne puis, ajoulait-il, que profondément regretter d'avoir reçu de si courts extraits de ces rapports ' a.
Bismarck s'irritait de tout et critiquait tout, les faveurs multipliées à M. de Bœlticher comme les projets du ministre de la Guerre, les nominations de foncUonnaires comme la campagne électorale. Il avait annoncé sa retraite lors de la publication des rescrits, il ne renouvelait point cette intention, de peur qu'on le prit au mot. Le Conseil d'Etat s'était réuni le 14 février j aux gens de carrière administrative s'étaient joints des industriels et des ouvriers, pour délibérer sur les projets de l'empereur. Bismarck avait espéré que des critiques y seraient soulevées, de nature à étayer son opposition et faire réfléchir l'empereur : ce fut une erreur ; seuls,, quelques industriels firent des réserves, notamment le représentant de l'usine Krupp ; tes ministres appuyèrent les desseins du monarque et l'Assemblée les approuva en leur ensemble. Désillusionné, hautain, Bismarck se renferma dans un silence dédaigneux, k On m'a la'issé en plai\ v, disait-il plus tard avec amertume *. Le Conseil décida que les délégués de dix Etats seraient réunis en conférence internationale à Berlin le 15 mars pour « discuter la réglementation du travail dans les usines et mines. » Les invitations furent de suite envoyées, suivies dans quelques capitales, à Borne surtout.
i. Sous toutes réserves, la note confîdeatiellc de Bismarck dans Leipzifjrr Ntutile SaBkrichlendui novembre 1906, et la lettre deGuillaui communiquée par l'agence Herold le e novembre 190n.