LA CHUTE
d'un quart de siècle, Bismarck avail gouverne en chef incontesté : les ministres, hier souples subordonnés, lui échappaient aujourd'hui des mains; il lui fallait les reprendre et rétablir l'autorité ; s'il n'y parvenait point, tout était fini. Pour appesantir sa poigne, il souleva un nouvel incident.
Le 8 septembre 1852, au plus beau moment de la réaction, M. de ManleuQel avait obtenu du roi Frédéric-Guillaume IV un ordre de cabinet qui donnait au président du Conseil un contrôle absolu sur les agissements de tous les ministres ; nul ne devait préparer un acte important sans en conférer avec le président, ni en parier au roi de sa propre initiative^; le cabinet n'avait ainsi qu'un représentant, son chef. Bismarck s'était gardé d'abandonner une prérogative qui convenait si parfaitement à son tempérament autoritaire ; pendant les premières années de son gouvernement, il conférait chaque jour avec le roi, qu'il suivait même en voyage. Plus tard, ses longues absences avaient rendu impossibles ces relations journalières, mais l'ascendant qu'exerçait Bismarck sur SCS collègues était tel que nul ne se fût risqué h quelque iniUative dangereuse. Comme chancelier, le prince n'avait pas moins d'autorité dans les affaires d'Empire, car il n'existait pas de Conseil impérial des ministres, le Bundesrath se composait en majorité de fonctionnaires nommés par le gouvernement prussien,, et le pouvoir exécutif en AUema^e était remis au chancelier, La loi de 1878, sur le remplacement duchancelier en son absence, n'avait apporté qu'une exception qui confirmait le principe. Sauf pour les questions militaires, tout pouvoir était condensé entre les mains de Bismarck .
Il n'en était plus de même depuis l'avènement de Guil- \i9lerprmaidenten 01 to
laumell; lejeune empereur entendait gouverner en personne; pendant deux années, it avait pris contact avec les hommes etconnaissancedeschoscs;ilavait profité des longues absences de Bismarck pour s'initier au pouvoir personnel ; les ministres avaient suivi cette orientation nouvelle, et contracté l'habitude de travailler avec le monarque sansen référer au chancelier. M. de Bœtlîcher avait préparé les rescrits à l'insu du Président du Conseil ; M. de Berlepsch, le nouveau ministre prussien du Commerce, était désigné pour représenter l'Allemagne à la Conférence internationale ; le général Verdy du Vernois, ministre de la Guerre, était suspect d'indépendance ; tous prenaient leurs ordres au palais impérial ; Bismarck résolut de leur rappeler le chemin de sa chancellerie.
Vers le 10 mars, Bismarck invite les ministres à se conformer exactement à l'ordre de 1852 et à conférer de leurs projets avec le Président du Conseil avant de les soumettre au poi. Il en parle au monarque. Le dialogue est vif entre eux ', Guillaume n'entend point être restreint dans ses travaux ; il parle d'abroger l'ordre de 1852. « Votre Majesté le peut, répond Bismarck, mais alors il n'y aura plus de ministreprésident et je devrai me retirer. — Vous me forcez la main, réplique l'empereur — Absolument pas, rétorque le chancelier, Votre Majesté peut prendre elle-même la présidence. — Cela doit arriver, » Et ces mots de Guillaume terminent l'escarmouche. Elle reprend bient6t, en combat régulier, par la voix d'un ami du monarque. Le 13 mars, cet officieux paraît auprès de Bismarck ; il a un mandat délicat,
1. Il est assez dintcile de concilier les divers récits faits par Bismarck et Guillaume, mais on peut, de leurs contradictions mËmes. retrouver les grandes lignes de ce combat. Il est certain, quoique l'ei-chancelier en ail dit à H. Klmmel, que c'est lui, cl non le souverain, qui entama la lutte sur l'ordre de 1852.
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le souverain désire abroger l'ordre de 1832 et voudrait ressentiment du président de son Conseil. Bismarck refuse tout consentement : o Si le roi, renouvelle-t-il, désire restreindre les pouvoirs de son ministre-président, il doit devenir iui- . même ministre-président, car il en exerce déjà les pouvoirs. » L'ami s'en va et puis revient : le souverain ne tient nullement à prendre la place du ministre-président, il désire de Bismarck un rapport détaillé sur la question. Le prince se met à l'oeuvre : son rapport aura pour conclusion la nécessité de maintenir et d'appliquer l'ordre de 1852.
Le 14 mars, Bismarck travaillait A cette rédaction, lorsque la princesse vient l'informer que M, de Bleichrœder désire lui parler; banquier du prince, mêlé depuis vingt ans à sa politique financière, M. de Bleichrœder a ses entrées familières à la chancellerie; il est introduit de suite auprès de Bismarck et il lui expose qu'il vient en mandataire de M. Windthorst : celui-ci désirerait s'entretenir avec le chancelier et a prié M. de Bleichrœder de solliciter audience pour lui. Bismarck s'étonne : M. Windthorst est un des chefs parlementaires au Rcichstag; quoique adversaire' du gouvernement, il a eu de tous temps accès auprès du chancelier et il n'a pas besoin d'intermédiaire pour être reçu, M. de Bleichrœder répond qu'il l'a amené avec lui. Bismarck le fait immédiatement entrer.
Tel est le récit de Bismarck', il prête à réflexions : les origines, les raisons de cette visite ont fourni prétexte à de nombreuses discussions^; les deux interlocuteurs se sont rejeté réciproquement l'initiative de l'entretien, quelques par-