‹ Bismarck et son tempsChapitre 232 sur 270 · Busch. Tagebvckblailtr, 16 mars 1890. t. III, p · texte numérisé non relu

Busch. Tagebvckblailtr, 16 mars 1890. t. III, p

„Gooj^lc

wMÊÊ^

sortir aujourd'hui, et je dois demander quelque temps pour rédiger cet écrit. Ce serait un manque de conscience envers l'empereur et la patrie de fuir au drapeau dans les circonstances actuelles. Une démission spontanée donnerait une Tausse image de la situation. L'empereur d'Autriche dit bien, quand il veut se séparer d'un de ses ministres : « Nous avons estimé de relever celui-ci de ses fonctions. » Moi-même Je ne puis terminer ma carrière politique par un acte qui me parait fatal pour le peuple et l'Empire n. Le général s'incline et va porter cette réponse à son maitre.

Bismarck fait convoquer les ministres pour le commencement de l'après-midi ; il reçoit quelques intimes, Bleichrœder, Busch ; puis il se met à table, fort calme, dissertant sur le caviar russe et le mariage des diplomates, louant fort le vin de Moselle et le Château- Yquem qu'il déguste en Kn connaisseur. Mais ses confidences sont amères, un mot revient sans cesse sur ses lèvres, //, qui désigne le maître ingrat. « Il en a assez du vieux mentor; il veut maintenant des agents plus dociles... C'est maintenant un fait accompli, les choses ont été plus vite que je ne croyais... Il veut avoir des ministres obéissants. . ■ Mais moi je ne puis servir genou à terre (Ick kann nicht mit Proskynesis dienen)'. a Et il cherche de vieilles lettres de Guillaume 1'', destinées à une publication vengeresse.

Au commencement de l'après-midi, les ministres accourent, curieux de nouvelles, anxieux de leur sort, lis ont été souvent jaloux de Bismarck, d'aucuns guettent sa succession j mais, h l'heure du péril, ils se serrent autour du vieux pilote, de peur que son naufrage amène leur noyade. Ils s'entendent

1. Le récit de Buscb, écourte dans ses TagebuchbldUer, a été restitua dans ses Uémoirei de B'umarek, t. II. p. 304 et sulv. C(. le récit du comte Mltnster ftM. de Blowiti. My Memoirt, p. 328 et suiv.

pour demander avec Bismarck le maintien de Tordre de lB5â, que chacun a violé sans scrupule, et tous déclarent que le jeune souverain a manqué d'égards envers la vieillesse du chancelier. Dans la soirée, ils se réunissent encore chez celui qne Bismarck appelle déjà « le chancelier Bœtticber » ; en l'absence de leur Préâdent, ils combinent quelque démarebe destinée à le sauver, une visite collective à l'empereur, un appel h sa ^nérosité. Ils prolongent leur délibération, comme s'ils attendaient quelqu'un. Et un aide de camp impérial apparaît, Guillaume a appris, — il est d'heureux renseignements, — que les ministres délibéraient en faveur du elKiDcelier; il les prie de ne s'en point donner la peine; il n'a pas besoin de leurs conseils ; sa décision est prise à l'égard de

Le même soir, M. de Lucanus retournait au pelais du chancelier pour demander à nouvenu la démission du prince, en ajoutant que le mMiarque s'étonnait de ne l'avoir point encore reçue, et donnait une heure fixe pour l'avoir, « Je suis prêt à contresigner ma simple révocation, i^pondit liismarek ; mais s'il agit d'une démission, dernier acte d'un ministre qui a fait une certaine figure dans l'histoire de l'Allemagne et de la Prusse, il me faut plus de temps. Je suis responsable envers moi-même et envers l'histoire, qui doit savoir pourquoi j'ai reçu mon congé, » M. de Lucanus acquiesce; il promet au nom de son mailre des compensations. « Sa Majesté, dit-il, demande à vous faire duc de Lauenbourg. — J'eusse été due depuis longtemps, réplique Otto de Bismarck, si mmi ambition m'y avait poussé. — Je crois savoir, ajoute le chef de cabinet, que Sa Majesté y joindra la dotation nécessaire à Votre Altesse pour tenir son nouveau rang. — Je ne doute point, rétorque Bismarck avec (ierté, des bontés de Sa Majesté, mais j'ai derrière moi une carrière qui ne me permet pas de

la terminer avec un pourboire, comme l'on en donne pour le jour de l'an aux facteurs. »

E^ il prépare sa lettre de démission, lentement, à loisir'. n esquisse à larges traits l'histoire politique de la Prusse, depuis la royauté absolue, où le monarque exerçait tout pouvoir, jusqu'au régime constitutionnel, adopté en 1848; dès ioTS, un premier minisire a pour tâche de réaliser l'unité de la politique dans le ministère et d'assumer la responsabilité de tous les actes du cabinet ; l'ordre de 1 852 a conféré au président du Conseil l'aulorité qui, seule, lui permet d'encourir cette responsabilité envers la Chambre et l'opinion publique. Et Bismarck, l'homme du grand conflit, de conclure avec une simplicité exquise d'ironie, que sans cette autorité « nul président du Conseil ne peut encourir une pareille responsabilité ». Ses collègues partagent h cet égard son avis; les deux « augustes empereurs » Guillaume et Frédéric avaient dans leur premier ministre une confiance qui assurait son autorité au Conseil. 11 n'en est plus de même aujourd'hui, et, ne pouvant supporter « cette capitis deminulio que constituerait l'abrogation de l'ordre de 1852 », Bismarck n'a plus qu'à se retirer. Il a cru comprendre que le souverain désirait qu'il restât au service de l'Empire, tout en abandonnant le ministère prussien. Cette solution ne paraît point désirable, car elle séparerait la direction intérieure et la politique étrangère. D'ailleurs, l'incident soulevé par l'empereur à propos du rapport du consul de Kiew' a signalé au chancelier une

1. La lettre de démission, datâc du 18 mars IS90, a ûtc publiée par le Berliner Locai Anzriger du 31 juillet 1898, lendemain de la mort du prince, et reproduite dans le Bismarck Jakrbuch, t. VI, p. 385 el suiv., puis par U. Morilz Busch. Bismarck und sein Werx. I89S, p. 110 et suiv. Mémoires de Bismarck, p. 312 et auiv. U. Busch en avait pria copie dealëSl et est l'auteur de la pubUcalion de I89S.

*. Supra. I. m, p. 58i.

divergence d'orientation entre ses vues et les desseins de son monarque. Il ne lui reste qu'à demander d'être relevé de toutes ses fonctions. « J'aurais soumis cette demande & Votre Majesté depuis un an et des jours, déclare Bismarck en terminant, si je n'avais cru qu'EUe désirait utiliser encore l'expérience et la capacité d'un fidèle serviteur de ses devanciers. Mais j'ai acquis la certitude que Votre Majesté n'a plus besoin de moi, et je puis me retirer de la vie politique sans craindre que l'opinion publique ne condamne ma décision comme prématurée. »

11 soifçne cette rédaction, sans ae presser, mettant comme un malin plaisir à faire attendre son roi. Il vaque aux affaires de. sa cliai^, tranquille, le front haut, déjouant les curieux par son calme. Il ne manque pas de se rendre â la conférence du travail, réunie depuis le IS mars, et de recevoir les délégués étrongers. Le 19 mars, alors qu'il venùt de terminer sa lettre de démission, il prie à dîner les envoyés français; après le repas, qui fut familial, mais copieux, il s'assied joyeusement dans son large fauteuil, sa pipe d'Ulm aux lèvres, et s'adressant avec jovialité au premier délégué français, eo bon bourgeois, heureux de vivre, calme et sûr du lendemain : « Voyez-vous, monsieur Simon, dit-il, un homme ne peut pas mourir avant d'avoir fumé cent mille cigares et bu cinq mille bouteilles de Champagne. — J'en suis ravi. Excellence, répond le malin Français, car alors j'ai longtemps encore à vivre, o Et le chancelier de rire joyeusement ' .

Le lendemain, 20 mars, est le dernier jour de son rèf^e. Dans la matinée, il envoie à l'empereur sa lettre de déniis-

1. Souvenirs Inédila de M. André Lebon, secrétaire de la dëlâgation n-ançaisc. Le propos de Bismarck lui ëlail famiiier. Doolh. Persônliche Bnnnfungen an den Fùnlen Bismarck, p. S7.

sioD. Peu d'heures après ', M. de Lucanus et le général de Hahncke se présenleot au nom du monarque, la mine g^ave, solennelle, apportant deux lettres de leur souverain. L'une exprime « la profonde émotion » de l'empereur qui avait espéré « ne jamais se séparer de son ministre pendant leur commune existence » ; il n'y est fait qu'une rapide allusion « aux raisons invoquées à l'appui de cette décision et qui la démontrent irrévocable »; le seul motif oRiciel de la retraite, c'est la santé du prince, et cette retraite permettra le « raffermissement d'une vie et de forces indispensables à la patrie ». Les phrases s'accumulent, pour exprimer la reconnaissance du peuple et de l'empereur; « en signe de remerciement », Bismarck est fait duc de Lauenbourg et reçoit le portrait de son souverain. La seconde lettre le nomme général de cavalerie avec rang de feld maréchal.

Bismarck' ne demeure point en reste de politesse. U écrit immédiatement au maître qui le renvoie une lettre de remerciements, il annonce sa prochaine visite, mais il déchne la dignité de due de Lauenbourg. « Je préfère, dit-il en une phrase qui a sa grandeur, ne porter à l'avenir que le nom et le titre que j'ai portés jusqu'ici ».

Ainsi tomba Bismarck, ministre et chancelier, qui fut plus puissant que les rois.

Lorsqu'on apprit que l'arbitre des nations était chu du pouvoir, l'impression unanime fut de stupeur, comme à l'annonce

1. Bismarck a raconté que les letlres de l'empereur lui avaient été apportées ai vile après que sa démission fût parvenue au Cbâleau, que le souverain n'avait pas eu le temps lie lire l'une avant d'envoyer les autres. Bluin. Mtine Brinnerungen an Bitmarck, p. iST. En réalité, uae phrase de la première lettre parait répondre â mots couverts aux explications du chancelier.

d'un évéoemenl irréalisable. Depuis plusieurs jours, les gazettes parlaieat à mois couverts de d^nélés à la oour allemande, de démission offerte par Bismarck; mais, depuis tant d'années, le chancelier tenait une telle piace dans tes conseils et les décisions de la pcditique européenne, ai souvent il avait a&noncé son départ pour confirmer et accroître son aaionté, que le « jamais • du vieux Guillaume semblait une Itû hionaine, et que la mort seule pourrait briser. Mais à l'émotion des premiers jours succéda vite un soulagement général. Le jeune empereur, ét(«iné de son propre geste, souffrait comme d'une amputation nécessaire. « J'ai mal, écrivait-il, autant que si j'avais perdu une seconde fois mon grand-père... Le commandement du navire m'incombe, la marche reste la même. A toute vapeur, en avant', a Les gens de cour étaient satisfaits, fatigués du joug impitoyable d'un génie autoritaire; quelques mécontents, le généralde Waldersee, M. deBœlticfaer, regrettaient le clioix du nouveau chancelier, dont ils auraiest voulu la place; M, de Gaprivi, général en fin de carrière, aussi étranger à la vie parlementaire qu'aux questions extérieures, avait été désigné pour remplacer le grand homme, précisémciil parce qu'il était un médiocre, soldat honnête et travailleur, mais incapable d'évincer son mailre. Fors quelques intimes de Bismarck, les fonctionnaires, qui vivaient agenouillés devant lo chef sévère et dur, se relevaient avec joie en secouant la poussière de leurs genoux. « Le lion est mort, écrivait-on de Berlin, les roquets sont en fête', » Les amis de l'empereur Frédéric III étaient reconnaissants au fils d'avoir vengé son père: Stosch était « gai comme un pinson». « Enfin, disait-il, on peut parler ouvertement, le gmod bcunme

1. GuiUaume 11 au grand-duc de Weimar. îi mats 1SM>. S- Valbert. La démiaàoH de H. de Bitmarci. JtsBva dtÊ Dtux Monde» du 1« avril 1390. p, 673.

„Gooj^lc

LA cucTi!: im

n'est plus à craùidre ' . > Le granâ-duc de Bade, qui avait cru nécessaire de reodre visite au fondateur de l'Empire, avst avec lui une scèue pénible, et le comte Herbert ne voyait que des dos tournés ^. Le parti progressiste était dans la joie, et les socialistes dans l'allégresse. A l'annonce oITicielle du grand événement, le Heichstag et la Chambre prussienne demeuraient muets, par prudence, hostilité ou ingratitude. Il n'y avait d'inquiétude et de tristesse que dans le groupe dévoué personnellement à Bbmarck, parmi les nationaux-libéraux el conservateuiB d'Empire, qui déploraient « l'inconnu du leu- ' demain ». Dans le peuple régnait une profonde indifférence ^; la grande masse de la nation, a-t-on écrit, a est restée froide jusqu'au fond ducceur », kaki bis an^Herz hinein.

De l'étranger, les condoléances abondaient, les unes polies, mais avec une nuance d'ironie, les autres sincères comme à ranaonce d'un deuil personnel; les hommes d'Ëtat italiens et autrichiens étaient inquiets, car la chute de Bismarck était une menace pour la solidité de la THple Alliance, dont il était l'auteur ; M. Crispi télégraphiait des « mots touchants^ » ; l'empereur Françoise oseph, philosophe el bienveillant, oubliait Sadowa pour rappeler le Congrès de Berlin et l'alliance fraternelle. Les cercles diplomatiques et les chancelleries étaient déroutés, atteints d'un vague malaise à la dbparilion du grand brutal dont tous avaienLreçu les boutades et les coups, mais d<Hit l'âge et l'expérience étaient une garantie pour la paix.

Cependant Bismarck préparait ses paquets, résolu de se retirer à la campagne, d'y vivre ses dernières heures dans la solitude, loin de ce Berlin où il risquait de rencontrer des

<. Prince de Hokenlohe. DtnhuiirdigktiUa, t. Ll, p. tSI,

2. Busch, TAgebackbiailtr, t. lU, p. 30* el plus précis dans Mémoires de Mùmarei,t II, p. 311.

3. P&ter. Dat dewttehe ValerUnd im JÏUHn Jahrhuitâtrt, p. G91.

Page 1