‹ Bismarck et son tempsChapitre 28 sur 270 · L\ DÉPÊCHÉ DEMS. LA DÉCLARATION DE GUERRE 8Î · texte numérisé non relu

L\ DÉPÊCHÉ DEMS. LA DÉCLARATION DE GUERRE 8Î

le» défensea de l'adversaire, préparé les voies d'attaque, assuré les moyens de ravitaîUement? Et les deux généraux répondent d'une même voix : « Nous sommes prêts. »

Bismarck reprend le télégramme d'Abeken ; il enlève à la prose diplomatique ses formules correctes; le récit de l'honnèle conseiller devient un aigre dialogue, une fia d'acte où volent les giQes. D'après celte version dramatisée, le roi a refusé de recevoir M, Benedetti, — affirmation ii- -

et lui a fait savoir qu'il n'a plus rien à lui dire. C'est là un outrage imaginaire, perfidement inventé par le narrateur de Berlin, car l'ambassadeur français s'attendait simplement à recevoir une communication du roi et n'a point sollicité une secoade audience. Un passage du télégramme officiel disparait, la communication à l'ambassadeur du refus définitif des HohenzoUem ; il n'en est plus question, car celte narration du prince Antoine est une humiliation pour l'Allemagne, et un , succès pour ta France; désormais, ceci domine, que le roi a fait aflronl à l'ambassadeur, à la nation entière, en lui refusant sa porte et en rompant avec lui toute négociation. La question est définitivement réglée, et sur un outrage. Et, satisfait, Bismarck tend sa prose à. ses amis.

Élail-ce un faux ? Le mot est gros, pris au point de vue pénal, car le chancelier pouvait dire qu'il falsifiait la vérité, mais non le texte du roi, qu'il ne publiait point ; le mot de « truquage » est juste, dans son sens vulgaire mais énergique, car en transformant ime démarche de son maître, en dissimulant les paroles conciliantes pour publier les mots d'agacement, en y ajoutant un refus d'audience, — outrage inlemational, ~- Bismarck lançait une fausse nouvelle et lui donnait toutes les apparences de la vérité oflicielle.

A lire cet écrit insolent, les deux généraux sont ravis. « Voilà qui sonne autrement, s'écrie avec satisfaction Mollke,

au lieu de la retraite, c'est la fanfare. » L'appétit leur est revenu, et leur joie belliqueuse éclate pleinement, grassement. Tout en mangeant fort et buvant sec, ils échangent des propos tantôt mj-stiques et tantôt gaillards. Roon invoque le « Dieu des anciens jours », et Moltke, le silencieux, perdant une heure son masque de mystère, les rides de son visage devenues joyeuses, se frappe la poitrine en criant avec enthousiasme : « S'il m'est donné de vivre assez pour conduire nos armées dans une pareille guerre, que le diable emporte aussitôt après cette vieille carcasse. » Quant ù Bismarck it se borne à constater sa probité politique'.

Il est assez de se réjouir, il faut agir. Le nouveau télégramme est de suite communiqué à la presse et une édition spéciale de la Gazette de f Allemagne du Nord le répand dans les rues de Berlin ; à la lueur falote des réverbères, le peuple prussien s'indigne de l'outrage reçu «bvmd» par son roi. Après la presse, les agents ofticiols; et les télégrammes partent successivement à onze heures et demie du soir pour Dresde, Hambourg, Munich et Stuttgart, à deux heures et demie du malin pour Pétersbourg, Florence, Bruxelles et Berne S apportant la nouvelle à titre officieux, mais par voie oflicielle ', si bien que le ministre se dissimulait, tout en revêtant sa communication du cachet de l'État. Le 14 juillet, au malin, la nouvelle était connue de l'Europe entière.

K C'est la guerre », tel fut le cri unanime, si naturel qu'on le prêta même au roi Guillaume*. En Allemagne, l'opinion

1, Prince de Biâniarck, Pensées et Souvenirs, I. Il, p. 108; récit qu'on doit lire sous toulcs n'^scrves. Busch. fuser Reiehikamler, t. Il, p. 85. S. Le chancelier de Caprivi au Reiclislag. 23 novembre 189S.

3. Plusieurs minisires prussiens 6 l'étranger s'y Irompérent el Drenl d'un télégramme onicJeuii une communication odicielte ; ainsi agirent le général de Zceder A Berne, M. de Werlliern â Munich.

4. D'après un propos du comte Eulenburg [Aiaburger Abendieilung,

.yGoOgIf

énervé le Couscil des ministres, agitait la Charabre et sa commission. £>es pièces lues en hâte, ua rapport rédigé sur an coin de table, un discours imprudent de M. Emile Ollivier décidèrent du sort de la France. A ce moment deux hommes se dressèrent pour opposer à ce cataclysme le feu de leur génie diiïérent, la puissance de leur éloquence dissemblable, l'ardeur de leur patriotisme égal, MM. Thiers et Gambeita. Rien ne fit : la roue de le fortune tourna j la guerre fui décidée.

Le li juillet, alors que les événements se précipitaient, le roi Guillaume décida brusquement son retour à Beriin ; dans l'après-midi, il se rendit à Coblenlz auprès de la r^ne ; M. Benedetti se présenta à la gare, le roi lui dit simplement « qu'il n'avail plus rien à lui communiquer » ; le soir même, l'ambassadeur partit pour Paris ; il avait travaillé sincèrement à une impossible œuvre de pai.\.

Le voyage du roi, d'Ems à Berlin, fut le lendemain une « marche triomphale » ; aux stations se massait une foule en liesse, poussant des « hourrahs » et brandissant des drapeaux ' ; dans les villes récemment annexées, ë Cassel, à Gôttingue, les conseils locaux vinrent protester de leur dévouement et de leur patriotisme, et ceci était de bon augure pour la lutte en commun'. Cet enthousiasme belliqueux influait sur le monarque dont la décision vacillait encore'. A Brandebourg, sur le quai de la gare, attendaient le prince royal, Bismarck, Moltke et Roon.

1. .ibekcn. Ein schlichles Lebeit, p. in. Unruh. Ei-innerungen, p. 294.

î. Le roi 6 la reiiw, 15 juillet 1870.

Page 1