Keudell. Bàmarck et sa famille, p
6. Bismarck ft sa femme, 6 août; à son frère. îî juillet 1S70.
Il applique joyeusement les IoÎ9 les plus dures de la guerre, ea plaisantant et comme en se jouant ; un pauvre abbé decampagne défend son clocher, il en fait un« cordelier », la « corde au cou ». Quand le village deBazeillesesten flammes, il plaisante allègrement sur l'odeur d'oignon r6ti qu'exhalent les corps des paysans français morts dans la défense de leurs foyers '. Et le même homme s'inquiète avec une tendre sollicitude des migraines de sa femme, se réjouit de rencontrer son Bill « extrêmement crasseux » et porteur d'un cochon, se lance à cheval, dans la nuit, pour rechercher son atné blessé; dans cette course, il n'a cure de l'ennemi prochain, il oublie les affaires publiques, il ne se souvient que de son petit et ne s'arrête que lorsqu'il l'a retrouvé et installé dans sa propre voiture.
Cependant la grande lutte avait commencé ; à l'illusoire victoire (le Sarrebruck avaient succédé pour les Français les désastres de Wissembourg le 4aoûl,deWœrth-ReichshoQ'enet de Spickeren le 6; l'armée de Napoléon était en retraite et le sol français profondément envahi. Dans un i< irrésistible élan », Prussiens, Bavarois, Wurtembergeois « se précipitaient tête baissée en avant », et, lier d'une « émulation » qu'il avait surexcitée, Bismarck sentait prochaine l'union allemande ^ Le roî et ses conseillers suivaient le mouvement, passaient deMayence à Hombourg, à Sarrebruck, et, le 1 1 août, franchissaient la frontière: en entrant surle territoire ennemi, le roi lançait une proclamation, rédigée probablement par son chanceher,adresséeaux« bourgeoisdeFrance»,pourIcurpromettre « entière sécurité dans leurs personnes et leurs pro-
1. Busch. TagebuchblaïUr, I, I. p. 164 et U Comte de Bitmarck elta suile pendant la campagne de France, p. 87. PoBchinger. TUchgemrScht, l. I. p. 182.
i. Bismarck à sa Temmc, Spt 8 août 1870.
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priétcs, tant qu'ils ne m'obligent pas à protéger les troupes allemandes contre leurs entreprises criminelles ». Trois jours après, Bismarck et son maître arrivaient dans les environs de Metz. Ils y passaient une dizaine de jours', tournant à grande distance autour de la vieille citadelle Trançaise, l'oreille attentive au son lointain du canon, surveillant l'armée ennemie coupée en deux tronçons, Bazalne h Metz, Mac-Mahon en retraite sur Châlons. Ib visitaient les champs de ^bataille, Bomy, où tombèrent 5.000 Prussiens, Mars-la-Tour, où une perte de 32.000 hommes arrêta les deux adversaires dans le combat et ta poursuite, Gravelotle et Saïnt-Privat, où l'on sacrifia 21 .000 soldats, les meilleurs de Prusse, pour entourer Bazaine d'un cercle de fer. Autour de Bismarck, dans cette petite noblesse terrienne dont il sortait, les deuils étaient nombreux et avaient frappé dans maintes familles amies de la sienne, KJeist, SenfTt, Auerswald, Schwerin, Reuss, Itzenplitz. Bismarck maugréait contre ces tueries, jetait, sincère, un regret aux disparus et pensait à ses (ils.
Le 23 août, le grand état-major changea brusquement sa direction. Le prince Frédéric-Charles et la première armée, forte de 150.000 hommmes, restèrent devant Metz pour y bloquer étroilement le maréchal Bazaine. Deux armées comprenant 223.000 hommes, commandées par les princes royaux dePnisseetde Saxe, se dirigèrent vers l'Ouest pour briser l'armée de Cbftions. Guillaume et son état-major suivirent la marche de leur troupe principale : Bismarck était attaché ft son maitre, et le voyage reprit, au hasard des étapes.
Depuis son entrée en France, Bismarck menait la vie des camps, qu'il avait rêvée dans sa jeunesse, et qu'il aimait par tradition : il couchait tantôt dans une villa luxueuse, tantMdans
I. Le roi Guillaame à la reine, 1! août et jours suivants; dans Oockcn. Uiuer HêUtnkaiter, p. iOO et suiv.
Umt'd. — BJHurrk. m. — ^
une masure, à la lueur des chandelles enfoncées dans des boaleille? vides. II se noorrisstrilA l'aventare, d'un œuf cassé sur le panneau de son sabre, ou d'une poule « qui deux heures avant le repas, vivante encore, avait ^t ma connaisBanec », Et cette vie lui convenail, avec son imprévu et ses aventures, ■ les soirées passées, pipe aux dents, devant un verre de vin de Mosdie, à deviser avec ses gens ou un b6te de passage, M. Bambcrger, déput*'^ au Reichstag, le général ^leridan ', autorisé par le Président Grantn à visiter l'Europe », et suivant depuis le 17 août l'état-major allemand comme s'il en faisait partie, sans manquer une bataille ni perdre un projet; et le général américain était si Jéru d'amour pour le chancelier fédéral qu'il le revoyait dans ses rêves et munnurail en dormant : « O dear Count. » Parfois la conversation prenait plus d'importance, quand l'interlocuteur était quelque personnage démarque, leprïnceroyal de Prusse, le prince Albertde Saxe, et Bismarck posait ses jalons poor tracer la route de l'unité allemande '.
Il posait égalem«it les premières pierres dans h presse d'Allemagne et d'Angleterre. Chaque jour, il appdait Bosch et lui dictait le canevas d'un article sur la rivalité de la France et de l'Allemagne, la nécessité pour tes petits Étals de ebercher leur sécurité dans une étroite union de toutes les forces germaniques, l'élan commun des soldats allemands, accourus de toutes parts et unis par de mêmes périls et de mêmes espérances. Il insistait sur le besoin d't^enir par la paix « une barrière solide, qui put être opposée aux désirs de conquête des Français ». Car, dès le début de la campagne, Bismarck
i. Sheridan. Fertonal Memoin {Londres 1888). 1. ft, p. 303 et suit. 3. Albert de Saxe au roi Jean, S! août 1870. Hassel. Aux dem Leben de» Ktfmg$ AUtrl dm Saeimm. I. II. p. 391 et floii- Preytaf . D»r Kronfrins
wid die Kaiserkrone, p. ÎO-27.
exposait nettement, brutalement, la néceseité d'annexer une province pour en foire la forteresse de l'Allemagne. « Une indemiùté de guerre ne constitue qu'un afEaiblissement pas^ sagerde la France, écrivait Buschsur son ordre'. Ce qu'il nous tuA, e'est une plus gnmde ^reté des frontières aUeroandes et noue ne l'atteindrons qu'en tran^rmant en ouvrages de défense lesfoptepesaes qui noua menacent. Strasbourg et Metz, de forteresses agressives françaises, doivent deventrforteresses défensives allemandes. » El l'Alsace-Lorraine était organisée en province d'Empire, déilnilivement. Un cousin du chancelier, Frédéric de Bismarck-Bohlen *, général de cavalme, déjà commandant du Hanovre en 1866, est nommé le 14 août gouverneur général d'Alsace; une carte fixe ses territoires le Haut-Rhin, le Bas-Rhin et le département de la Moselle comprenant Metz, ThûmviUe, Sarreguemines, Ch&teau-Salins et Sanrdxturg '; ce sont le» pays annexés six mois piaa twd : seul Beltbrt y manquera.
Les autres départements envahis aimt eoofié» à des admi- HÎstrateurs [Ht>vi80ires: les candidats se pressait au quartier général, lecomte Henekel, M. de Kuhlwetler, le comte Renard, et Ions s'installent dans les cabinets des préfets impériaux.
De grandes aibôres, Bismarck n'en traite guère, car toutes flOBt en atttnte du succès définitif qui permettra la réalisation des grandes espérances * ; avec le roi de Bavière, il correqwnd sur la question allemande ; avec la Russie, Bi«narck n^ocie discrètement, inquiet un peu des amitiés que la France
1- KoBtb. TagebuehbUlIter, !8 août 1870, I. t, p. lît. Cf. l'article de la frwwiiial-CcrTttptnétTii du 31 août dans Hahn. Fui-il Bismai>dt, t. [I, p. H3.
3. Comte P^ëdéric de Brsmarck-Bohicn, 1311-1801. qn'fl ne font pas coDlondre avec son cousin Cliârles, le lidËle garde-corps du chancelier.
3. Sorel. Biatoire diplomatique de la ffuerrt frsneo^Uemaniàt, t. I, p. »T».
I. Abekeii à sa femme, I aoAt 1870. Ein KhHchtts Leken, p. 381.
îrve à Pélepsbourg. « GortschakofT se présente moins que son empereur'. » Avec la Belgique, itlraïle encore la ion de neutralité, l'invasion possible des Français, le port des blessés. Surtout, il attend.
25 août, Moltke apprend que le maréchal de Mac-Mahon de glisser une armée le long de la frontière pour délivrer ine. Le chef de l'état-major allemand modifie brusqueson plan de campagne et résout de couper la voie à nouvelle armée française. Le lendemain, le roi et ses ■iUers abandonnent la route de Paris pour se tourner le Nord. C'est la marche sur Sedan.
17 août, l'empereur Napoléon avait réuni ses généraux Eklons moins en conseil de guerre que pour un échange les. On s'y était entretenu de la nécessité de secourir ne et son armée, mais on était resté dans l'imprécis, rien itété décidé'. A Paris, au c{>ntraire, l'avis était catégo-
: l'impératrice, les ministres, le parti de la cour tenaient indispensable un mouvement d'offensive, seul capable uver l'armée de Metz, de ranimer l'opinion publique, de mir la dynastie. Ainsi fut résolue la marche sur l'Est non
décision ferme et raisonnée sur les faits, mais par ïre de politique chez les uns, de résignation chez les
tait là une entreprise difficile et périlleuse ; pour y réusfallait une armée forte et cohérente, un général tenace >mpt, une action d'une rapidité foudroyante, et le secours
gmarck fi sa r^mme, 31 août 18TU.
^position du maréchal de Mac-Ualion. Enquête parlementaire suies du goitveriiement de la Défen$e nationale, 1. [, p. M.
Digtizec.yGoOJ^Ic
de l'assiégé qu'on tentait de sauver. L'armée de ChMons ne rencontra point ces conditions : composée de corps divers, la plupart fatigués par de longues marches et découragés par de récentes défaites ', elle aurait eu besoin pour se former d'un temps de travail et de repos que ne permettaient point les circonstances. Le maréchal de Mac-Mahon, mieux fait pour l'obéissance que pour le commandement, était pris entre les ordres qui lui arrivaient de Paris, et les scrupules de son bon sens qui lui démontrait les périls de ia tentative ° ; il était — le mot est de lui — « assez indécis », et son indécision se manifestait par des ordres contradictoires qui lançaient, dans de vaines marches et contre-marches, des troupes déjà lassées et démoralisées; surpris par ces contradictions, le service de l'intendance étaiten désarroi et les soldats recevaient tard une nourriture mauvaise et insuffisante ; la cavalerie, chargée de l'avant-garde et de l'éclairage, se trouvait subitement entourée d'inr3nterie;etles chefs decorps étaient exposés aux nouvelles les plus étranges comme aux malentendus les plus singuliers. Au lieu de foncer droit et ferme, avant que les Allemands eussent eu le temps de se former en bataille, le maréchal de Mac-Mahon avait pris un moyen terme ; il avait porté ses forces au Nord, sur Reims, pour les tourner ensuite par une brusque volte vers l'Est ; mais, une semaine encore il hésita, pendant que ses troupes erraient sur les plateaux de l'Argonne ; et, le 27 août, il ordonnait la retraite sur Paris, pour reprendre quelques heures après !a marche sur Metz. 11 attendait un signe de son frère d'armes, pendant que Bazaioe, vaniteux sans grandeur, roué sans ampleur, roulait de vagues ambitions, annonçait qu'il allait s'ébranler
1. Déposition du général Sctimitz au procès Trochu contre le Figaro. L'Empire et la défente de Paria, p. \il. S. Génârsl Lebrun. BaieilUs-Sedan, p. 3S.
de Metz el y reelait par mollesse, par incapacité et pour quelque dessein secret et inavoué.
LY'tat-major allemand connaissait ce désarroi par ses éclaireurs et par les .lélé^ammes qu'il recevait de Londres '. Aussi résolut-il d'abandonner son plan primitif et de se porter liruequement au Nord pour prendre de flaoc l'arniée de Mac- Mahon. Bismarck était favorable à ce mouvement, car il eepérait un décisif combat qui permit d'écourter la campagne. <i Mac-Mahon nous écbappe sur Reims, écrivait-il à sa femmeli a fait un crochet, comme on dît à la chasse, et nous cherchons à le couper en le poursuivant pour le forcera hvrer bataille'. » Pendant tes jours de cette marche en angle, les avant-postes seuls arrivèrent en contact, le marcclial français semblait éviter le combat avec une prudence qui ne fut qu'intermittente, et Bismarck s'irritait : « L'oiseau s'est encore envolé... Il est ennuyeux de courir après ces Français, faudra-t-il les suivre jusqu'à ce que, à Boulogne ou â Dieppe, la mer mette une barrière A leur retraite *. » A ce moment, le dieu des batailles lui donna satisiacUoD.
Les lignes de marche des deux armées vinrent se heurter à Beaumont.Pcndantles journées de préparation, Moltke avait serré son action froidement, sûrement, comme Un mathématicien aligne un théorème. L'armée de la Meuse, commandéepar le princeroyal de Saxe, marchait vers le.\ord-Est pour heurter en angle les soldats de Mac-ilabon ; deux corps étaient appelés de Mctit, où ils étaient en réserve, pour attaquer de face les Français; enfin, le princeroyal de Pnisse s'avançait vers le Nord pour prendre l'ennemi par derrière elle tourner; ainsi les mAchoires de cet immense étau devaient se fermer