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cellerie impériale au commencement de l'après-midi. Il n'était diplomate ni de tempérament ni de carrière ; il n'avait aucun élément pour négocier, ne sachant presque rien de la situalion des armées en provinces et même du pays ; il avançait à tâtons et comme dans le brouillard. Bismarck, rompu depuis vingt ans à l'art de la grande tromperie, connaissait l'emplacement de chaque corps français ou allemand et n'agissait qu'à bon escient. Est-il surprenant que Jules Favre s'enferrât ? Il montra un tel désir d'éviter pour le moment aux Parisiens l'occupation allemande, que son adversaire résolut de lui faire payer cher cette concession provisoire; le chancelier impérial fixa la ligne générale de démarcation des armées, qui est habituellement discutée sur les lieux par les chefs des armées belligérantes ; pour contraindre Belfort à capituler, il exclut de l'armistice l'armée de l'Est tout entière, ce qui en assura Ja ruine'.
Le 24 janvier, les deux hommes discutèrent deux longues heures, sans rien terminer, mais chacun prit position. Tout en maintenant qu'il était ppét à négocier avec Napoléon 111, Bismarck se déclara disposé à » s'entendre » avec le Gouvernement de la IDéfense nationale, et accepta le principe de l'armistice et de la convocation de l'Assemblée ; Jules Favre désirait une suspension d'hostilités pendant un mois, le roi et les généraux ne l'admettaient que pour quinze jours ; Bismarck consentit trois semaines avec faculté de renouvellement ; le ministre français insistait pour éviter l'entrée des Allemands à Paris, le chanc('lier promit d'en référer à son maître ; la garde nationale conserverait ses armes ; on remit au lendemain la situation de Tarmée de Paris et des armées de province ; on ne parla point des conditions de la
l.SoreL Hitloire diplomalique de lagi(erre /'i-anco-allemande, (. Il, p. 171.
paix '. A trois heures, rien n'était précisé, mais l'accord semblait poamble. M. Jules Favre résolut d'en référer à ses collègues du gouvernement et partit pour Paris.
Au conseil du gouvernement, le soir même et le lendemain , ladiécussion fut confuse; les ministres trouvaient «inespérées » les conditions de l'armistice ; les généraux proleslaient contre le désarmement complet de l'armée régulière, car ils craignaient les menées révolutionnaires de la garde nationale ; on convint d'excepter l'armée de l'Est de la suspension des hostilités ; on accepta le principe d'une contribution de guerre ; mais, lorsque H. Jules Favre demanda le concours d'un général et d'un financier pour discuter avec les Allemands les questions de leur compétence, il ne trouva nul appui et dut ù nouveau assumer la courageuse tAcbe de braver, pour le bien de son pays, et les habiletés du chancelier impérial el la colère de l'opinion publique. Le 25 janvier, il retournait i"i Versailles,
La négociation reprit pendant deux Jours une marche lente et pénible. Les généraux allemands ne voulaient suspendre le bombardement que pour entrer immédiatement à Paris et manifestaient bruyamment leur colère. « Je n'ai jamais vu, écrivait Stosoh, pareille .amertume contre un homme, que celle qui règne en ce moment contre Bismarck*. » Hautain et sûr de son autorité, le chancelier prônait plaisir h irriter ses frères d'armes; pour mieux prouver sa volonté d'arrêter le combat, il se promenait à la stupéfaction générale avenue de Saint-Cloud avec le capitained'Hérissonqui portail l'uniforme français. El te 1*01 confessail, au sortir d'un conseil, a qu'il n'est pas facile de mettre toutes les léles sous un même bon-
1. Jules Favre. Déposition dans V Enquête sur les acies il u Gouvernement de la Défense nationale, p. 3i^.
S. Sloscliâ sa femme. S6 janvier J8?l. Denkwardiglceilen, p. £27.
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net, car les intérêts poliUques et militaires sont différents' ». idais Bismarck imposait sa volonté.
11 accepta que les troupes allemandes n'entrassent point immédiatement dans Paris, mais Bans en^ger l'avenir. « 11 nous esl impossible de vous accorder davantage, ajoula-t-il ; celte concession nous coule infiniment, je vous engage frés fort à l'accepter '. » Il en profita pour élever sa prétention sur l'indemnité de guerre. « La ville de Paris, disait-il, esl une personne trop puissante et trop riche pour que sa rançon ne soit pas digne d'elle. H me semble qu'il serait peu convenable de s'abaisser au-dessous d'un milliard. » Jules Favrc proposait cent millions, — ses collègues lui avaient fixé un maximum de cinq cents ; on transigea & deux cents. Le ministre français, sur une habile intervention de son officier d'ordonnance, M. d'Hérisson, obtint que l'armée de Paris conservât ses drapeaux^. Mab le chancelier refusa de maintenir sous les armes plus d'une division, tandis que le gouvernement de la Défense nationale en croyait trois nécessaires pour maintenir l'ordre dans la capitale. On parla de la situation de Bdfort, sons conclure ; d'après Bismarck, « [ielfort ne tenait plus », l'armée de l'Est, refoulée, « n'avait plus de refuge qu'en Suisse ». Sur le dernier point, la prédiction de Bismarck n'était que prématurée, car à l'heure même où il la prononçait, Bouri)aki tentait de se suicider, et, cinq jours après, le^génératClinchant signait avec les officiers suisses une convention sur le passage de la frontière par ses soldats.
1. Le roi Guillaume au granJ-ifuc de Bade. 26 janvier. Lorenz, Aaiier Wiihelmlund ilie Beijrandtmg des Reicha, p. 513.
2. Jules Farre. Gaut-ernentent de ta Défense nalionale, [. Il, p. 393.
3. D'après M. d'Hérisson, Journal d'un officier d'ordonnance, p. 372, la conservalion des drapeaux fui due k sa seule intervenlion, landis que M. Jules Favre la rapporte a sa propre lônacilé. ioc. cit. p. iOO. K'après une
.letlredu .gËnâral ticbaiib, invoquée par M. d'Hérisson, il esl certain que le capilaine eut une réelle part â i
Mais Belforl tenait toujours, héroïquement. Jules Favrc, mal renseigné, pressé de conclure par la crainte de la famine, accepta d'exclure de l'armistice l'armée de l'Est. Le 26 janvier au soir, après une longue conférence chez M. de Mollke, l'accord était fait sur les points principaux ; il ne restait qu'à régler des di^tails, pour lesquels l'intervention d'un général français était nécessaire. On remit au lendemain la suite de la négociation.
Au moment oîi Jules Favrc montait en voiture, Bismarck lui dit : « Je ne crois pas qu'au point où nous en sommes, une rupture soit possible ; si vous y consentez, nous ferons cesser le feu ce soir. — Je vous l'aurais demandé dès hier, répondit le ministre de la Défense nationale, si je n'avais voulu solliciter une faveur. » Et il obtint que le dernier coup fût tiré par un canon français. A minuit, une dernière détonation retentit sur le mont Valérien, la voix de « Baldian », le grand canon du fort, se tut définitivement; cette nuit-là, les Parisiens dormirent mal, dérangés par ce silence inaccoutumé.
Le 27 janvier, Jules Favre revint à Versailles avec un petit état-major, le général de Beaufort d'Hautpoul, le capitaine d'Hérisson, un ingénieur des chemins de fer de l'Est, M, Durrbach. La conférence commença le matin rue de Provence et se continua l'après-midi rue Neuve à l'hôtel de Moltkc'. 11 s'agissait de préciser les hgnes de démarcation des armées, et des oRlciers pouvaient seub se charger de cette tûche ; le choix du négociateur français n'était guère heureux ; le général de Beaufort, désigné comme le plus ancien des divisionnaires', était un brave soldat, courageux
1. Jules Pavre. Gouvernemenl de la Défense nationale, t. 11, p. 403, S. Général (le BeeuForl d'ilaulpoul. Déposition devant la Commission d'enquèle sur Ips Ovenctnenls du 18 mars.
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et énergique, mais il n'avait rien du diplomate, et il s'énerva ; à la table de Bismarck, pendant le déjeuner, il s'emporta sur une observation faite par un ofTicier allemand et s'écria : « S'il n'avait dépendu que ije moi, au lieu de dîner tranquillement ici, vous seriez loin, vous el votre diner'. » Dès que le repas fut fini, Bismarck pnt à part Jules Favre et lui déclara sèchement : « Si vous avez l'intention de ramener ce monsieur, autant vaut dire que vous ne voulez pas traiter, et nous pouvons, dès à présent, rompre les négociations. » Devant Moltke, froid, sec, hautain, le général ne se put davantage contenir, « il voulut faire trop bien «, dit un de ses adversaires*, et les lignes de démarcation ne purent être entièrement déterminées.
Le 28 janvier, enfin, Jules Favre revint avec le général Valdan ; le ministre avait prétexté de la nécessité d'avoir la signature du chef d'état-major général pour remplacer le trop patriotique Beaufort par un homme « doux et ferme, net et conciliant ». Mais le général Valdan ne connaissait pas les négociations de la veille', il n'avait pu même conférer avec son prédécesseur, il était mal en point pour traiter en égal. Le débat reprit dans le cabinet de Moltke : volontiers, le vieux maréchal eût dicté la capitulation, comme à ses propres aides de camp ; mais le général Valdan, intelligemment secondé parle capitaine d'Hérisson, lui tint tête, sauva le foK de Vincennes, obtint quelques « adoucissements». A onze heures du soir, tout était signé ; Jules Favre télégraphiait à Gambetta pour lui annoncer l'annislice de vingt et un jours, la réunion des électeurs le 8 février, la convocation de
l.Hérisaon. Journal, p. 35«. Abeken. £in schlichtes Leben, p, *W.
i. Aus Kaiitr Friedrichs Tagebuch, 87 janvier 1871.
3. Général Valdan. DËposition devant le Commission d'enquite.
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l'Assemblée le 12 février'. Et, prenant congé du puissant chancelier, il lui disait tristement : « Je vous remercie, Monsieur le comte, de tous les égards que vous avez eus pour moi, mais. . . <> Un geste de guillotine terminait sa ph^ase^ La France était décapitée.
Ainsi fut conclue la capilulalton de Paris. 11 n'y a point à s'y méprendre, c'était, au point de vue français, un acte déplorable'. Les lignes de démarcation étaient mal dessinées ; Jules Favre avait signé l'arrêt des hostilités pour toute la France, mais il en avait exclu l'armée .de l'Est, dont il ne connaissait pas l'exacte situation, et Belfort, qui méritait mieux pour son héroïsme ; Paris était abandonné t l'exaspération d'une population surexcitée par ta souQi-ance. Mais eût-il été possible d'obtenir mieux ? Jules Favre avait courageusement pris l'initiative d'un armistice inévitable, qui permetlait le ravitaillement de Paris à l'heure où la famine allait décimer un peuple ; vaincu, il avait résisté au vainqueur avec une énergie que celui-ci a dùreconnaltre* ;etla colère était vive au camp allemand contre les » concessions » de Bismarck'. « Mauvais résultat », disaitle plus modéré' ; et le roi manifestait son « courroux » de voir ses troupes arrêtées
1. Jules Favre à Gambetta, Ï8 janvier 1811, Il h. 15 du soir.