‹ BismarckChapitre 23 sur 55 · AU LENDEMAIN DE SADOWA · texte numérisé non relu

AU LENDEMAIN DE SADOWA

Bismarck était résolu à arrêter ta guerre. Ce n'était* pas qu'il fflt inquiet, des représentations que l'ambassadeur Benedelti était venu lui faire, quelques jours après Sadowa, de la part du gouvernement français; il était trop sûr que Napoléon II! ne persévérerait pas dans ses velléités d'intervenlion et qu'on en aurait raison par quelques vagues promesses. Mais il ne voulait pas aller à Vienne; il ne voulait pas infliger une humilialion trop cruelle h une puissance déjà nufliiiamment vaincue; la neutralité de l'Autriche, en attendant un jour peut-être l'alliance de l'Aulrioha, c'était une chance précieuse pour les luttes futures, et ces luttes, il y fallait toujours songer. Le 12 juillet, au gtte d'étapes de Czemahora, il fit décider la marche des troupes prussiennes dans la direction de Presbourg; il y voyait le double avantage de laisser Vienne de côté, tout en la menaçant de llauc, et de tendre la main à la nationalité magyare, toujours prête ft la révolte. Le roi avait

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accepté cette idée, t'état-major s'y était résigné, avec une certaine répugnance, et le grand quartier . avait été transféré à Nikolsbourg.

Dans cette ville de Moravie, le 25 juillet, un important conseil fut tenu pour examiner la suite qu'il fallait donner à ta guerre. Les généraux étaient d'avis de pousser jusqu'à Vienne et d'envahir la Hongrie; une entrée militaire dans ta capitale autrichienne était à leurs yeux la conclusion logique et assurée de la victoire de Sadowa. Pendant plus d'une heure, Bismarck combattit ce projet, qui avait le secret assentiment du roi. Les arguments qu'il employait étaient surtout d'ordre politique; ils élaient peu de nature à convaincre des militaires, il vit qu'il allait être battu; alors il prit brusquement le parti de quitter la salle du conseil et de se retirer dans sa chambre â coucher, qui était la pièce voisine. Il se jeta sur son lit; il était tellement énervé qu'il fut pris d'une violente crise de larmes. Les autres entendirent cette scène muette, à travers la cloison qui était très mince; ils s'en allèrent sans avoir pris un parti. Bismarck rédigea alors ses arguments par écrit; le lendemain matin il alla porter son mémoire au roi. Voici à peu près ce qu'il lui disait ;

I Nous devons éviter de blesser grièvement l'Autriche, d'y laisser, plus qu'il n'est nécessaire, une rancune durable et un besoin de revanche. Il faut, au contraire, nous réserver la possibilité de renouer avec l'adversaire actuel et de considérer en tout cas l'hlal autrichien comme une pièce de l'échiquier européen, et la reprise de nos bons

rapports avec lui comme «ne manœuvre qui devra toujours être possible. Si l'Autriche esl gravement atteinte, elle deviendra l'alliée de la France el de tout autre adversaire; elle sacrifiera même ses intérêts anti-russes à la revanche contre la Prusse. •

Ces arguments, d'autres du même genre, la crainte du choléra, qui commençait à exercer ses ravages dans l'armée, né firent à peu près aucune impression sur le roi. Rentré dans sa chambre, Bismarck se demandait s'il ne ferait pas mieux de se jeter par la fenêtre du haut de son troisième étage. La porte de sa chambre s'ouvrit, une main se posa sur son épaule; c'était le prince royal. ■ Vous savez, lui dit-il, que j'ai été contre la guerre; vous l'avez jugée nécessaire, et vous en portez la responsabilité. Si' vous êtes maintenant convaincu que le but est atteint et que la paix doit être conclue, Je suis disposé à vous aider et à défendre votre opinion auprès de mon père. » Il revint au bout d'une demi-heure. « Cela a été dur, dit-il, mais mon père a consenti. • Guillaume avait donné, en effet, son consentement au mémoire de Bismarck, dans une annolalion marginale, qu'il avait terminée par ces mots : • Je me vois forcé, à ma grande douleur, après de si brillantes victoires remportées par l'armée, d'avaler cette araère pilule et d'accepter une paix honteuse. •

Tout «'est peut-être pas exact dans le récit dra-

■ matique que Bismarck a fait, à plusieurs reprises,

de ces scènef; de Nikolsbourg; on a prouvé que

ses souvenirs se heurlaieut à plusieurs impossibi-

lités. Du moins, deux choses demeureni : la volonté très nette de Bismarck de ne pas pousser les hostilités plus loin, d'éviter à l'Autriche des « souvenirs blessants >, du moment où il pouvait le faire sans nuire ù ta politique allemande de la, Prusse; d'autre part, l'intervention du prince héritier, qui avait accepté la guerre à contre-cœur, qui s'y était sans doute très bien conduit, mais qui restait, malgré Sadovra ou à cause de Sadowa, un partisan de la modération.

l'RÉLlMINAlRES DE MKOLSBOURG

Les préliminaires de la paix furent signés à Nikolsbourg deux jours plus tard, le *28 juillet, là même où Bismarck s'était mis nettement en travers de la guerre à outrance, L'Autriche cédait la Vénétie à l'Italie par l'intermédiaire de la France; en dehors de cette cession, son territoire restait intact. Elle reconnaissait la dissolution de l'ancienne Confédération germanique; elle n'élait pas admise dans la reconstitution d'une nouvelle Allemagne; elle acceptait par conséquent à l'avance les modificalions territoriales auxquelles sa rivale allait procéder.

Quelle différence entre les conditions de 1866 imposées à l'Autriche et les conditions de 1871 imposées à la Francel Les conditions de 1871, la violence brutale qui a été faite à un million et demi de Français contre leur volonté expresse, ont eu pour effet de creuser entre la France et l'Allemagne un fossé qui ne sera comblé que le jour où

]a France aura recouvré son bien d'Alsace el de Lorraine. Depuis 187i, toute l'Europe, obligée à des armements ruineux, a subi les conséquences de la question d'Alsace-Lorraine; pour résoudre enfin celle question, dont la France ne parlait pas, mais à laquelle elle pensait sans ceRse, il n'a pas fallu moins que le cataclysme qui, depuis le. mois d'août Idli, secoue l'Europe et le monde dans leurs fondements.

En 1866, rien de semblable. 11 y avait, depuis plusieurs années, comme un malentendu entre deux rivaux qui se disputaient un logis commun; l'un des deux, devenu le plus fori, intima à l'aulre l'ordre de sortir. Celui-ci, heureux de s'en tirer à bon compte, s'empressa de déguerpir. La perte de la Vénétie, ft laquelle il était résigné dès avant la guerre, ne t'a' teignait nullement dans ses intérêts vitaux. Aussi abandonna-t-il la partie, sans rien demander. Pendant quelques années, très peu d'années, il allait se borner à bouder. Puis, quand il vit son vainqueur lui faire des avances pour une réconciliation, il oublia toute rancune et, docilement, il s'empressa d'accourir; le rftle de second lui convenait si bien qu'il associa sa fortune à la fortune des triomphateurs de Sadowa. Bismarck avait vu loin dans l'avenir, quand il avait compris qu'il était de l'inli'nH même de la Prusse do ne pas frapper l'Autriche à mort; car un jour elle pourrait avoir besoin de son ancienne rivale. La grande habileté de Bismarck fut de deviner que le Hohenzotlern pourrait faire du Habsbourg son vassal; aujourd'hui, nprôs plus do trois ans et demi

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de guerre, il en a fait son prisonnier. Le Fausl de Vienne a de temps à autre quelques velléités de sauver son âme; mais te Méphîstophélès de Berlin le tient el il ne lâchera pas sa proie.

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