L.V «irElIRE DE
celle renonciation, y disait-il, produise tout son effet, il parait nécessaire que le roi de Prusse sy associe et nous donne l'assurance qu'il n'autorisera pas de nouveau cette candidature. • Benedetli reçut ce lélégramme dans la nuil : quelques heures plus tard, dans la matinée du 15 juillet, il abordait Guillaume dans une allée du pare d'Ems. Avec précaution, il lui exposa la mission difricile dont il était chargé. Le roi fut surpris, i Je vous assure, dit-il, que je n'ai aucun dessein caché. Celte affaire m'a causé de trop grands ennuis pour que je sois tenté de la laisser renailre. Mais vraimenl il m'est impossible d'aller aussi loin que vous le souhaitez. > Dans la journée, le roi chargea son aide de camp, le prince deUadziwilI, de communiquer à Benedetli la lettre officielle de désistement, qu'il venait de recevoir de Sigmaringen, et de lui dire qu'il regardait l'affaire comme terminée. L'ambassadeur insista pour avoir une nouvelle audience. Le roi lui fil répondre par Badzlwill qu'il refusait dp s'engager dans une nouvelle discussion; « ce qu'il a dit le malin est le dernier mot dans celle affaire, le comte (Benedetli) peut s'en tenir absolument à ces paroles. • Itadziwill ajouta que son matlre, qui parlait le lendemain, autorisait Benedetli à venir prendre congé de lui à son départ.
Tels sont les faits qui se passèrent à Ems, dans cette journée historique du lô juillet. Lesrapports entre le roi et l'ambassadeur avaient été marqué,^> par une correction parfaile ; il n'y avait pas eu d'insulteur cl Benedetli ne se plaignit jamais d'une insulte.
120 BISMAtlÇK.
Dans le courant de l'après-midi, le conseiller de légation Abeken, qui accompagnait le roi, fut chargé d'envoyerà Bismarck, à Berlin, une dépSche qui relatait tous les incidents depuis la matinée.
i.A DÉP^ciiE d'ems
Le chancelier avait quitté Berlin pour son domaine de Poniéranie au début du mois de juin. A Varzin, il était comme dans la coulisse ; il pouvait suivre et inspirer les événements .sans être vu et sans se découvrir. Il apprit la déclaration belliqueuse de Gramonl du 6 juillet; aussitôt il chargea son fidèle Maurice Busch, le Pressreferent, de {aire passer dans les journaux des articles contre les menaces et les provocations du cabinet français. En même temps il envoyait h Guillaume I" dépêches sur dépêches, pour prévenir de sa part toute concession. L'affaire se présentait à merveille, suivant ses désirs les plus ardents : il ne Tallait pas qu'elle avortât è la dernière minute. Le 12 juillet, Birmarck quittait Varzin pour reprendre contact avec ses amis Boon et Moltke. • En passant, dit-il, par Wussow, mon ami, le vieux pastelir Mulert, était devant la porte du presbytère et me salua amicalement. Du fond de ma voiture découverte je répondis d'un geste qui esquissait un coup de tierce et quarte, et il comprit que je croyais partir pour la guerre, n
Arrivé à Berlin dans la soirée du 13, le chancelier apprit que la candidature HohenzoUern était définitivement retirée. Sous lo coup de la décep-
LA CWEHBE DE 18"0. i2i
lion et de la colère, il envoya au roi sa double démission de président du Conseil et de chancelier. Guillaume lui répondit en l'appelant à Ems; mais lui tenait à rester h Berlin. « Si je vais à Ems, pensait-il, tout s'en ira à vau-l'eau. Dans le cas le plus favorable, nous arriverons ô faire un compromis pourri, et alors la seule solution possible, 1b seule solution honoi'able, la seule grande solution nous échappera. >
Le 15 juillet, des dépêches s'échangent entre Ems et la Wilhelmstrasse. « Heureusement, dît-il, les Français, myopes et arrogants, firent k ce moment-là tout ce qu'ils purent pour embourber ' h nouveau le char. > Il fut mis au courant d'une demande du cabinet Emile OUivier, qui s'ajoutait à la démarche de Benedetti : le roi était invité à adresser à Napoléon III une lettre personnelle, pour dire que son intention n'avait jamais été de • heurter les intérêts ni la dignité de la nation française ». Bismarck télégraphia : < 11 est impossible de signer. '
Le soir, Bismarck recevait à sa table ses amis Roon et Moltke; ils s'entretinrent tous les trois de ce qui s'était passé à Ems la veille et dans la matinée. Le chancelier parlait toujours de son intention de se retirer. Pendant le dîner, on lui remit le texte du télégramme qu'Abeken lui avait expédié d'Ëms, dans l'après-midi, de la part du roi; c'était une longue dépôché, de deux cent trente mots, oii les incidents de la journée relatifs aux démarches de Benedetti étaient rapportés sur le ton de la correction diplomatique. ■ Je la lus à
, Ci 003 If
123 RISMARCK.
haute voix, et la physionomie de Moltke chaugea brusquement; son corps se voûta; il eut l'air vieux, cassé et infirme. II ressortait clairement du télégramme que Sa Majesté cédait aux prétentions de la France... Mes hôles furent si atterrés qu'ils en i;iublièrent de boire et de manger. > Lui-même pensait k ce qu'allait devenir la Prusse devant le corps germanique. La • politiqile résolue et vaillante » de la Prusse avait pour règles de conduite — il faut le citer encore — « la raison et la loyauté • ; de ià • l'auréole ■ qui l'entourait. ■ Cette , auréole était perdue irrévocablement, ou du moins pour un long temps si, dans une question d'honneur national, l'idée se répandait dans le peuple que l'insulte de la France : « La Prusse cane •, était réellement fondée. >
La iitx de la dépêche d'Abeken laissait au chancelier le soin de décider si les événements d'Ems devaient être communiqués à la presse. Bismarck comprend toutde suite l'efFetqu'on pourra obtenir : il s'agit de rédiger une nouvelle dépêche, où l'on ne mettra en évidence qu'un fait, le refus du roi de recevoir de nouveau l'ambassadeur français, de manière à donner à ce fait le caractère d'une insulte adressée à la France. Ce sera la guerre à coup sur; mais la victoire est-elle certaine? Bismarck se tourne vers ses deux amis : • Sommes-' nous prêta? — Nous sommes prêts, 'répondent Moltke et Ruou. Bismarck n'attendait que cette affirmation catégorique. Il s'assît à une petite table voisine, relut la dépêche d'Abekeu, ratura plusieurs passages, » condensa » les deux cent trente mois
LA r.UERBE DE 18711. 1"23
en une cenlaioe, qui mettaient en évidence, sans le faire suivre d'aucun commentaire explicatif, ce passage outrageant : « Sa Majesté a refusé de recevoir encore l'ambassadeur et lui a fail dire par l'aide de camp qu'Elle n'avait plus rien à lui communiquer, s II tend alors le nouveau télégramme, ainsi t condensé », à Moltke et à Roon, et il leur demande ; > Et, comme cela, comment ça va-t-ilï — Ah! comme cela, s'écrièrent-ils, ça va dans la perfection. • Moltke parut redresser sa taille .et rajeunir à vue d'teil; il avait enfin sa guerre, la guerre qu'il avait préparée au point de vue militaire avec la même ténacité que Bismarck au point de vue politique. Le chef du grand état-major ne se tenait pas de joie. * Voilà, dit-il, qui sonne tout autrement maintenaHl ; auparavant, on eût cru entendre battre la chamade; à présent, c'est comme une fanfare en réponse à une provocation. • 11 y avait eu chez les deux convives une transformation à vue d'œil. « Ils avaient retrouvé tout à coup, rapporte Bismarck, l'envie de manger et de boire, et causaient d'un ton joyeux. Roon disait : < Le « Dieu des anciens jours (c'est le bon vieux Dieu, « cher à Guillaume II) vit encore et il ne nous I laissera pas succomber honteusement. > Mollke sortit de sa passivité froide, oublia sa circonspection ordinaire de langage jusqu'à dire, en regardant gaiement le plafond et en se frappant la poitrine de la main : ■ S'il m'est donné de vivre assez « pour conduire nos armées dans une pareille t guerre, que le diable emporte aussitôt après celte I vieille carcasse. ■>
i2i HISMAHCK.
Le soir même, le texie de la dépficlie d'Ems, c'esl-à'dire le texie de la dépêche truquée par Bismarck, est communiqué à la presse et aux agences. Le 14juillel, toute l'Europe le connaissait. A Paris et à Berlin, ce fut comme l'explosion d'une bombe. Bismarck avait bien pr^vu : ce fut « sur le taureau gaulois l'effet du drapeau rouge ». La foule remplit les boulevards de ses cris : • A Berlin! à Berlin! • Pouvait-on hésiter, quand (jûillaume avait volontairement comme souffleté la France* A Berlin, mf^me exaltation dans le sens contraire. Bismarck, Hooil et Moltke, avec le prince royal, étaient allés jusqu'à Brandebourg pour rejoindre le roi qui rentrait ce jour même dans la capitale. Tandis que le wagon royal roulait vers Berlin, Bismarck exposa à son maître ce qu'il avait fait; celui-ci approuva. Il avait été question de réunir le conseil le lendemain pour la mobilisation. Mais en arrivant à Berlin, le roi et ses conseillers eurent connaissance des préparatifs militaires du ministère Emile Ollivier. Guillaume demande à Roon si l'armée tout entière pouvait être mobilisée. • Oui, Majesté, répondit sans hésiter le ministre; cela ne souffre pas de difficulté : tout est prêt. 1 Sur l'heure môme, la mobilisation est dé- . cidée. Le prince royal communique en personne la nouvelle à la foule. Alors c'est le chant de la Wachl am Rliein, et les acclamations frénétiques : t Vive le roi! A bas la France ! >
Les événements se précipitent. Le 15 juillet, le corps législatif, malgré l'opposilinn de Thiers et de quelques députés, votait le crédit de cinquante
LA uuERHE PE im;o. 125
millions, demande par le ministère OUivier. Le 19 Juillet, Bismarck se rendait au Reichstag. * J'informe, dit~il, la haute Assemblée qu'aujourd'hui le chargé d'alTaîres français m'a remis la déclaration de guerre. •
Le faussaire de la dépêche d'Ems était arrivé à ses fins; il avait la guerre qui lui était nécessaire pour grouper autour de la Prusse tous les Étals allemands, il l'avait dans les conditions où il la voulait; car, du moment où la France prenait sur elle de rompre la paix, la Prusse, se trouvait dans le droit de légitime défense. Voilà donc à quoi avait abouti un mensonge savamment combiné. 11 faut ajouter toutefois que la fausse dépêche d'Ems ne fut que l'étincelle qui enllamma une poudrière pleine jusqu'aux bords. La guerre entre la France et la Prusse n'eut pas le caractère d'une surprise; PrévostrParadol en avait déjà parlé en 1868, dans lu In-ance nouvelle, comme d'une certitude imminente. Cela n'empêche pas qu'au début de la guerre de 1870 il y eut la fabrication et l'usage d'un faux, comme au début de la guerre de 1914 il y a la théorie du chill'oo de papier. Natum mendado ffenus, • Race née pour le mensonge • : ce témoignage d'infamie date du premier siècle de notre ère; au xix* siècle, au xx' siècle, il est loujours resté l'expression de la vérité.
LA QUESTION DE STBASBOL'nG ET DE METZ
Biimarcli quitta Berlin le 51 juillet, en même temps que le roi, à deslinaLion de la Franco. Il
partait tranquille : le Rejchstag, avant de se séparer, avait voté les cent vingL millions de thalers que le gouvernement lui avait demandés; les Étals du Sud avaieni mobilisé leurs troupes et les avait jointes aux troupes de la Confédération; le Times avait publif^, le 25 juillet, un projet d'alliance entre la France et la Prusse, que Benedeiti avait imprudemment laissé, au mois d'août 1866, entre les mains de Bismarck et oii il était parlé d'une acquisition possible de la Belgique par la France; la France à Anvers : quelle terreur pour l'Angleterre ! Ce n'est pas l'Angleterre qui allait înlervenir pour la France, ni la Russie, ni l'Autriche, ni l'Italie. La France allait donc rester sans alliés. Pour la Prusse, elle n'en avait pas besoin; la supériorité de sa préparation militaire élait pour elle comme une garantie de succès assuré.
Le chancelier suivit la guerre de 1870 un peu comme un témoin; car le premier rôle ici revenait aux hommes de guerre, et les états-majors, qui se rappelaient sbn immixtion dans la campagne de 1866, le tinrent cette fois le plus possible à l'écart. Dans le train qui l'emportait vers Cologne, il avait entendu le général de Podbielski, qui s'entretenait avec Rôon, se féliciter que les précautions eussent été prises pour l'exclure des délibérations miii- . tairas. Il en conçut, à l'égard des généraux, une mauvaise humeur, qu'il ne prit pas la peine de dissimuler. Pour lui, il songeait surtout à saisir l'opinion des buts de guerre de l'Allemagne; il chargeait Maurice Busch de répandre ses idées dans la presse, comme celles-ci qu'il avait expri-
mées dans une conversation à Pont-à-Mousson, le 22 aoûl : « Une indemnité pécuniaire n'alîaiblira la France que temporairement. Ce que nous demandons, c'est une sécurité prolongée pour nos frontières. Nous ne l'obtiendrons qu'en changeant les deux forteresses qui nous menacent en remparts qui nous protègent. Strasbourg et Metz doivent cesser d'être des points d'attaque pour la France, afin de devenir des places de dfifense pour l'Allemagne. » Le 29 août, à Clermont-en-Argonne, il disait au correspondant d'un Journal anglais : ■ Nous devons prendre et garder Strasbourg et aussi Metz, si nos armes sont victorieuses. Stras- ■ bourg sera notre Gibraltar. Vous dites que la France nous haïra effroyablement si nous lui prenons l'Alsace et la Lorraine, et qu'elle cherchera toujours à se venger. Je vous l'accorde, mais il est certain que les Français sont déjà assez furieux pour chercher à se venger de toutes les manières possibles. Le mieux que nous puissions faire dans l'intérêt de la paix est donc de leur enlever Ja puissance de mal faire.... Bien qu'il n'y ait dans l'annexion de l'Alsace et de la Lorraine aucun avantage pour nous, nous devons avant tout nous prémunir contre une attaque des Français. ■>
Les professeurs d'oulre-Rhin ont inventé après coup la doctrine des droits historiques sur nos provinces de l'Est; ils ont enseigné dans leurs universités et dans leurs écoles que les vraies limites de la France sont celles du-trailé de Verdun, du traité de 845, que ce qui se trouve en deçà fait partie des • terres allemandes situées à l'dtraHgcr » ,
i'ÎH RlgMAlU^K.
deutaclw Aussent^nder. Quand il entendait ces théories à faire liaussêr les épaules, Bismarck devait penser au mol de son maître Frédéric II, au moment oit celui-ci entrait en voleur dans la Silésie autrichienne : « Je prends d'abord, je trouverai toujours des pédante pour établir mes droits. ■ Pour lui, à cette date du moin^, il était plus franc; e'il prenait des territoires français, c'était uniquement pour des raisons mililaires, comme plus tard, cyniquement, devant le Reichstag, il exposera, toujours à propos de l'Alsace-Lorraine, la théorie du • glacis ».
Dés le 14 août, c'eat-à>dire quand il y avait à peine une semaine écoulée depuis ta bataille de Wcerth, quand Strasbourg et Melz étaient intactes, un ordre de cabinet, daté du quarlier général de Herny {déparlement de la Moselle}, complété huit jours après, à Pont-à-Mousson, par une lettre du roi de Prusse k Biemarck, constituait le gouverne- ' meni général d'Alsace- Lorraine. Un cousin du chancelier, le comle Frédéric de Bismarck-Bohlen était nommé gouverneur général. Le territoire qui lui était assigné sur la carte comprenait déjà, des le l:iaoût, toute la partie de la France, à l'exception de Belforl, qui devait lui ôlre arrachée au traité de Francfoi-I .
Le roi el le chancelier étaient entrés en France par Forbach. Après être passés par Uravelalte, Pont-à-Mousson. Commercy, ils suivaient la direction de Paria, quand Mollke changea brusquement
LA GtlERHE DE 1S70. 129
l'ordre de marche des armées ; il venait d'apprendre que Mac-Mahon essayait de se porler vers le Nord- Esti au secours de Bazaine, qui s'était enfermé dans Metz. Bismarck écrivait à sa femme {9 7 août}: f Mac-MahoD nous échappe sur Reims. Il a fait un crochet, comme on dit à la chasse, et nous cherchons à le couper en le poursuivant pour le forcer à livrer bataille. > Le 50 août, le chancelier assistait h la bataille de Beaumont, qui fut comme la préface lamentable de l'encerclement des Français. Les armées allemandes talonnaient l'armée de Mac- Mahon, qui reduait vers Sedan, mais dans l'intention de se dérober sur Mézières : elle n'en eut pas le temps. Le 1" septembre, la grande bataille s'engageait.
Du coteau de la Marfée, au village de Frénois, au Sud Ouest et aux portes de Sedan, Bismarck, à côté de Guillaume I", de Roon et de Mollke, en suivait les péripéties, la lorgnette à la main; mais if avait le sentiment d'un spectateur qui sait que la pièce doit bien finir et qui ignore seulement le moment où le ridf^au tombera. Il avait vu à droite, du côlé de l'Est, larésislance sauvage et l'incendie de B^zeilles; il av»it vu, face à lui, du cdlé du Nord, les deux mâchoires des armées allemandes se rejoindre au calvaire d'Illy, et envelopper l'armée française dans un formidable réseau de fer et de feu; il avait vu la cavalerie française s'élancer en charges impétueuses, face k l'Ouest, contre les fantassins et les artilleurs du XI' et du V' corps prussiens; il avait entendu le roi Guillaume, qui avait salué l'héroïsme de ces escadrons qui char-
geni, qui se replient, qui chargent encore avec une furie inlassable, de ce cri d admira lion : « Oh! les braves gens! » Vers Irois heures de l'après-midi, la tragédie louchait à sa fin; le drapeau blanc flot- tait au donjon de la ville. Guillaume envoyait alors à l'armée et à la place une sommation de se rendre. A la fin de la journée arrivait un parlementaire français, le général Beille : il apportait la lettre par laquelle Napoléon III remettait son épée entre les mains du vainqueur.
Les spectateurs de la Marfée se dispersent alors. Bismarck et Moltkese rendent à Donchery, à environ cinq kilomètres de Sedan ; le commandant en chef de l'armée vaincue, Wimpffen, vient les rejoindre dans cette petite ville, pour débattre le sort de ses malheureux Soldais. Entre les trois hommes la discussion se prolonge jusqi^'à minuit passé. Moltke avail tout de suite imposé ses conditions, de sa voix froide et tranchante : toute l'armée sera prisonnière de guerre. Wimpffen se débat avec des frémissements dans la voix; il ne peut obtenir le moindre adoucissement A plusieurs reprisés, Bismarck intervient; il appuie les paroles de son ami le général, ■ C'est la France, dit-il, qui a déclaré la guerre. L'Allemagne désire le prompt rétablissement de la paix. Nous ne devons donc négliger aucun moyen de diminuer la durée de la lutte, et l'un des plus efficaces est de priver la France d'une armée importante. Aussi, après en avoir délibéré, nous avons décidé que nos conditions seraient celles ci i votre armée déposera les armes et sera conduite prisonnière en Allemagne. > Cependant,
l CiUERRE DE 18711.
il amena Mollke à consentir à la prolongation de l'armistice jusqu'au lendemain matin, neufheures ; aucun inconvénient ne pouvait en résulter, puisque l'armée française était enveloppée de tous les côtés. Quelques heures plus lard, vers six heures du matin, le 2 septembre, on réveillait Bismarck; on lui annonçait que Napoléon 111 désirait le voir. 11 s'habille à la hâle et prend à cheval la roiffe de Sedan. Comme pendant toute la guerre, il portait son costume militaire, la lunique de petite tenue du régiment jaune de grosse cavalerie de la landwehr, la casquette blanche et les grandes bottes à revers. A trois kilomètres environ, près de Frénois. il rencontre le landau impérial. Seul en présence de l'empereur et des officiers qui l'accompagnent, il fait le geste instinctif de porter la main à son revolver. Napoléon s'en aperçoit, mais Bismarck reprend une allure correcte et fait le salut mihtaire. Une courte conversation s'engage. L'empereur désire voir le roi ; Bismarck répond que le roi est trop loin; en réalité, il ne voulait pas que Napoléon pût voir son maître avant que toutes les conditions de la capitulation eussent été signées. Alors où attendre? Car l'empereur ne veut pas retourner à Sedan. On reprend, tous ensemble, la roule de -Donchery. Un peu avant d"y arriver. Napoléon et Bismarck s'arrêtent dans la petite maison d'un artisan, au bord de la roule. Ils montent tous deux, par un méchant escalier, dans une pauvre chambre du premier; tout le mobilier se composait d'une table de sapin et de deux chaises de jonc. Quel contraste -avec leur dernière entrevue, en 1867,
1^2 BISMAKCK.
aux Tuileries! Ils étaienl seuls. Pendant Irois quarts d'heure environ, ils conversent.
Napoléon. déplore cette guerre fatale, il ne l'a pas voulue, elle lui a été imposée par la pression de l'opinion publique. Bismarck réplique qu'en . Allemagne aussi personne n'avait désiré la guerre; la candidature HohenzoUern intéressai! l'Espagne et non l'Alleroagne, L'empereur parle de conditions moins dures à obtenir pour l'armée de Sedan. Le chancelier objecte que cette question est purement du domaine des militaires. Moltke apparaît un moment; il déclare que rien ne peut être changé aux conditions indiquées à Wimpffen; il va en référer au roi. Napoléon dit qu'il ne peut pas lui-même traiter de la paix, puisqu'il est prisonnier; seul, le gouvernement de Paris peut le faire. La conversation se prolonge encore au jardin, puis l'empereur est conduit au château de Bellevue, près de Frénois. C'est là que fut signée, à midi, la capitulation; puis il y eut. au même endroit, une courte entrevue entre Guillaume 1" et Napoléon IIL En sortant de celte entrevue, l'empereur adressa encore ia parole à Bismarck; ils se saluèrent pour la dernière fois.
Le lendemain, 3 septembre, Guillaume I" recevait à sa table, au quartier général de Vendresse, • les trois hommes qui avaient préparé ce triomphe éclatant des armées et de la politique prussiennes ; à la Tin du repas, il les saluait en ces termes :
" A vous, ministre Roon, qui avez aiguisé l'épée ; à vous, général de Moltke, qui l'avez dirigée; à vous, comte de Bismarck, qui avez porté à sa hau-
leur actuelle ia politique prussienne en la dirigeant depuis de longues années. •
Les vainqueurs de Sedan s'étaient mis aussitôt en roule vers Paris. L'élat-major général et Bismarck séjournèrent à Reims pendant quelques jours. 11 ne fallait pas qu'il y eût un doute dans l'esprit des membres du nouveau gouvernement de Paris sur les buts que poursuivait l'Allemagne et dont sa victoire de Sedqp semblait l'avoir beaucoup approchée.
Aussi, le chancelier adressa-l-il à tous ses agents diplomatiques une circulaire, où la question de Strasboui^ et de Metz était exposée de nouveau. Il y était dit : • Tant que la France restera en possession de Strasbourg el de Metz, son organisation offensive sera plus forte que notre défensive sur tout le sud de l'Allemagne et sur la rive gauche du Rhin. -Strasbourg est entre les mnins de la France une porte de sortie toujours ouverte sur l'Allemagne du Sud. Dans les mains de l'Allemagne, au contraire, Strasbourg et Metz acquièrent un caractère défensif. • La plus grande publicité fut don- ' née dans la presse allemande à cette circulaire officielle.
Cependant, tout en se préparant à la guerre à outrance, le gouvernement de la Défense nationale crut de son devoir d'entrer en relations avec le vainqueur. On prêtait au vainqueur cette parole, qu'il faisait la guerre à Napoléon 111 et non à la
; la chute de l'empereur ne permet tait- elle résenlde parler d'un armislice, en attendant é de paix? La mission douloureuse de conec Bismarck échut à Jules Favre.
de plus dissemblable, au physique et au que ces deux hommes, Bismarck, âgé alors uanle-cinq ans, Jules Favre de soixante et n, énorme, bâti comme un colosse, afTectant n uniforme de cuirassier une raideur mill- 1 parole sèche et brève, champion de la 'utale, fier de l'ascendant que lui donnaient aines de victoires éclatantes et i'inveslissee Paris; l'autre, élancé, mince, d'allures îu représentatif dans sa tenue civile, ayant >n d'un avocat qui parle pour une noble iroyanl à l'humanité, à la justice, au droit. âclion seule le soutenait ; car que repréil? Un gouvernement qui avait à peine jours de date et un pays vaincu. Mais ce lit la France; la cause était belle à plaider; lida de toute son âme. Comment auraient-ils tendre? Jules Favre parlait au nom du sendans la politique do Bismarck, dans cette le des réalités, il n'y eut jamais de place sentiment.
j Jules Favre et Bismarck il y eut trois en- , le 19 et le 20 septembre, la première au I de la l]aute-MaIson, les deux autres au I de Fcrrières, propriété du baron de Rolh- Bismarck connaissait Ferrières, il y avait en 1865. Jules Favre demandait un armistice convocation d'une assemblée, avec laquelle
LA GUERRE DE IS'O. 13j
la Prusse pourrait traiter. Bismarck ne voulait d'armistice à aucun prix. Il parla' de l'Alsace : « Strasbourg est une menace perpétuelle contre nous. C'est la clef de notre maison et nous la voulons. • Dans le -dernier entrelien, Bismarck consentit à dire à quelles conditions un armistice pourrait être accordé r l'Allemagne occuperait toutes les forteresses des Vosges et, aux portes de Paris, le Mont-Valérieii ; les élections pour une assemblée nationale n'auraient lieu ni en Alsace ni dans la partie de la Lorraine que l'Allemagne se réservait. Jules Favre fut profondément ému, ses yeux se mouillèrent; pour Bismarck, incapable de comprendre une émotion, Jules Favre • jouait la comédie tout simplement >. Deux jours plus tard, uoe leilre de Jules Favre informait le chancelier que la France ne pouvait souscrire aux conditions qui lui étaient demandées pour un armistice. Les entretiens de Ferrières s'étaient passés en français, parce qu'ils n'avaient pas, disait Bismarck à Jules Favre, de caractère officiel. 11 avait ajouté : • Le jour où nous signerons le traité de paix, vous vous apercevrez que nous parlons allemand. >