VIE A LA CAMPAGNE
De 18<^d à IS47, ce furent huit années de vie à ta campagne; Bismarck y pratiqua, dans les conditions les plus rudes, l'existence de gentilhomme campagnard, de Landjunker. Mais tout lui plaisait mieux que la besogne qui consiste à classer des pièces et des papiers dans des cartons, i Tôt ou tard, a-tril dit, le moment viendra où nous succomberons sous le faix de jios habitudes de paperasses, où nous serons écrasés par la bureaucratie subalterne. > A Kniephof l'oxislence était dure; il fallait entreprendre, avec des ressources très médiocres, l'exploitation d'un domaine qui avait été à peu près abandonné et tout marchait mal. Il'écrivait
à sa sœur ; • C'est avec la plus grande peine que je résiste au désir de remplir ma lettre de lamentations touchant l'administration de mes terres, les gelées de nuit, le bétail malade, le colza de mauvaise apparence, les agneaux morts, les brebis affamées, ta disette de paille, de pommes de terre, d'engrais el d'argent. Il sera difficile de s'en tirer celle année avec cette mauvaise moisson, les prix si bas et ce long hiver. * Mais de se trouver aux prises avec mille difficultés, cela convenait à une nature pour qui la lutte était un besoin et un plaisir. Il défmissait ainsi son idéal à cette époque de sa vie : t Je comptais bien vivre et mourir à la campagne, après avoir eu quelques succès comme agronome, après avoir peut-être aussi conquis quelques lauriers à la guerre, s'il en éclatait une. Si, gentilhomme campagnard, j'avais encore quelque ambition, c'était tout bonnement celle d'un brave lieutenant de la Landwehr. »
La vie campagnarde qu'il mène d'une manière continue développe toute la vigueur de sa constitution ; par tous les temps il parcourt à cheval ses domaines, il s'entraîne à des exercices violents. € En disant que je suis tombé de cheval cinquante fois, je, crois rester en deçà de la vérité. La der^ nière fois Je me brisai trois côtes et je Crus que c'était la fin. Deux fois déjà le médecin avait déclaré qu'il était contraire aux règles de la science que j'en fusse revenu, » Ses violences dans les exercices physiques, ses excès dans le boire et le manger, sa rudesse dans ses propos marqués au coin des idées les plus rétrogrades, toutes ces
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bizarreries lui avaient valu, de la part de ses voisins, le surnom de » hobereau fou •, der toile Juhker. Mais ce personnage singulier, qui n'était pas taillé sur le patron de tout le monde, s'entendait comme un professionnel à exploiter ses domaines. Malgré une suite de mauvaises saisons, il parvint à tirer du sol ingrat de ses landes et de ses forêts poméranieiines des revenus qu'elles n'avaient pas encore donnés. Cela était bien en harmonie avec le tempérament des Junker, qui, à force de peine et de persévérance, sont arrivés à amender le sol improductif de l'Allemagne du Nord.
Son père mourut en 1845, il avait lui-même alors trente ans; il alla s'élabUr à Schônhausen, la terre de ses ancêtres, où il était né. To'ujours la même vie de plein air, toujours le même genre d'occupations. 11 fut nommé capitaine des digues de l'Elbe; ces fonctions demandaient une surveillance continue, car l'Elbe, dans ce pays très plat et marécageux, forme plusieurs fausses rivières, dont certaines se confondent avec le Havel, qui est voisin. Pour prévenir les inondations, il fallait que les digues fussent tenues en parfait état. Le nouveau capitaine s'acquitta de sa charge en con-
Une lettre de cette époque peut donner une idée de son genre d'esprit. Dans l'été de 1844, quand il était aux bains de mer de Norderney, il écrivait ses impressions à sa chère sœur Malvina.
■ Pour que l'œil ne porte pas envie au palais, on a placé à côté de moi (à table) une dame danoise, dont l'aspect me rend mélancolique et me
donne le mal du pays, car elle me rappelle noire Pfeiffer à Kniephof, quand il élait si maigre. Vis- .à-vis est assis l'ancien ministre Z., une d<\ ces Hgures qui nous apparaissent en rêve quand on se trouve mal en dormant. C'est une grosse grenouille sans jambes. A chaque mor'ïeau qu'il va enfourner, il ouvre la bouche jusqu'aux épaules.
11 me fait l'effet d'un sac de voyage qu'on ouvre pour y mettre quelque objet. Quand je vois cela, le vertige me prend, et, de peur de tomber, je saisis fortement le bord de ta table. Dans mon voisinage se trouve encore un officier russe. C'est un bon enfant, mais quand je vois sa haute taille élancée et ses jambes courtes et recourbées comme un sabre turc, l'image d'un lire-hotte se présente invariablement k mon esprit. >
Vers sa trentième année, Bismark eut une crise religieuse ; le panthéisme vague, qu'il avait hérité de sa mère, fit place en lui k des croyances plus précises. Devenu un luthérien orthodoxe, il se mit h lire la Bible; dans les circonstances solennelles il ne manquait pas de communier : ainsi, au mois d'août 1870, quand il quitta Berlin pour la campagne de France. Notons à ce propos la profession de foi religieuse qu'il fit un soir à Versailles aux convives réunis à sa table : « Je ne comprends pas qu'on puisse vivre en une société bien réglée, remplir ses devoirs envers les autres et envers soimême, sans la croyance à une religion révélée, à un Dieu qui veut le bien, à un juge suprême et à une vie future... Si je n'étais un chrétien fermement convaincu, si je n'avais en moi l'admirable soutien
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de la religion, je D'aurais jamais été le chancelier que voua connaissez. >
Pendant son séjour à Schônhausen. des reialions de campagne avaient fait connaître à Bismarck la famille Puttkanimer, qui était toute confite dans le piétieme! Il n'avait pas tardé à remarquer la fille deJa maison, Jeanne, qui était de neuf ans plus jeune que lui; il demanda sa main. Le père, suivant sa propre expression, en fut . comme frappé d'un coup de hache sur la tête ». Coup de hache ou non, les jeunes gens étaient d'accord, et le mariage se fit, à la satisfaction de tous, au mois de juillet 1847. Ce fut un ménage très uni, très heureux; trots enfants en naquirent, une fille, Marie, qui devint la comtesse Hantzau, deux fils, Herbert et Guillaume.
L'année du mariage de Bismarck fut aussi l'année de ses débuts dans la vie politique ; il avait alors trente-deux ans.