‹ BismarckChapitre 43 sur 55 · LE 18 JANVIER · texte numérisé non relu

LE 18 JANVIER

Guiriaume n'avait plus qu'à tendre la main pour .saisir la couronne impériale. Il hésitait encore, car t'amour de la Prusse t'empm'lait en lui sur l'amour de l'Allemagne, eL te titre de roi de Prusse continuait à lui paraître le plus beau de tous. A l'en croire, il songea un moment à abdiquer et â • tout remettre à Fritz ». EnGn, le 14 janvier, il fit savoir qu'il acceptait la dignité nouvelle, • dans le ferme dessein d'Otre, parla grâce de Dieu, comme prince allemand, le fidèle protecteur de tous les droits et de tenir l'cpée de l'Allemagne pour la protection de notre pairie •. La cérémonie du couronnement fut fixée au 18 janvier, caf ce jour est l'anniversaire d'une date fameuse dans l'histoire dynastique des Hohenzollern . Le 18 janvier 1701, à Kœnigsberg, le « très puissant prince Frédéric I"^» s'était couronné et avait été sacré comme roi de Prusse; l'ordre de l'Aigle noir avait été institué alors pour perpétuer le souvenir du couronnement.

La veille du grand jour, le roi, le prince royal et Bismarck tinrent une longue séance pour arrêter les derniers détails du protocole. Une discussion sérieuse" s'éleva sur le titre même dn nouvel empereur 1 serait-il empereur d'Allemagne? serait-il empereur allemand? Le titre ■ empereur d'Aile- ' magne » semblait impliquer des pouvoirs lerriloriaux; pour cette raison, Guillaume y tenait, jusqu'à dire qu'il voulait être empereur d'Allemagne

l'eMPIBI; ALLEMAND- I S9

OU ne pas être empereur du tout ; pour cette mënie raison, la Bavière ne voulait point l'admettre. Bismarck s'efforça de convaincre son maître que le seul litre convenable était • empereur allemand >, deutscher Kaiser, comme on disait imperator romanus. Il tenait obstinément à sa conception, comme Guillaume I" à la sienne. Le grand duc de Bade trouva un moyen ingénieux de se tirer le lendemain de celte difficulté, lors de la proclamation de l'empire : ce fut de n'employer ni l'un ni l'autre des deux litres.

Le 18 janvier 1871, le château de Versailles vit se dérouler la pompe officielle du couronnement. Dans la Galerie des Glaces, celte galerie que Mme de Sévigné appelait une royale be'aulé unique au monde, au-dessous des peintures de Le Brun qui glorifient les triomphes de Louis XIV, un autel avait été dressé, au centre, contre les fenêtres qui donnent sur le parc. Tout aulour de l'autel avaient pris place le roi, les membres de la lamilic royale, les princes, les ofiiciere, les ministres, tous sanglés et figés dans leur raideur germanique.

La cérémonie s'ouvrit par un service religieux. Puis Guillaume prononça une courte allocution pour remercier les ■ illustres princes et alUi^s • et leur dire qu'en réponse à leur demande il acceptait pour lui et ses successeurs la dignité impériale allemande. Alors Bismarck, qui portait l'uniforme blanc des cuirassiers, donna lecture de la proclamation que Sa Majesté adressait » au peuple allemand ». 11 y était dit i « Nous acceptons la dignité impériale dans l'espoir qu'il sera permis au peuple

allemand de jouir de la récompense de ses luttes ardentes et héroïqtjes dans une paix durable et protégée par des frontières capables d'assurer à la pairie des garanties contre de nouvelles attaques de la France, ce dont elle a élé privée depuis des siècles- "ïnfin le grand-duc de Bade, qui remplaçait le roi de Bavière absent, poussa un hoch en l'honneur de l'empereur : Vive Sa Majesté Impériale, l'empereur Guillaume! L'assistance répéta trois fois ce vivat. Guillaume passa devant tous les groupes. La cérémonie était terminée; l'empire était fait, mais on ne savait pas encore si son chef était empereurd'Allemagne ou empereur allemand. € Sa Majesté, rapporle le chancelier, m'en voulut tellement de la façon dont les choses s'éliuenl passées qu'en desceuilant de l'estrade élevée des princes, elle affecta de ne pas me voir, alors que je me trouvai seul dans l'espace libre en avant de l'estrade, et, passant devant moi, elle alla donner la main aux généraux qui se tenaient derrière. > L'attitude singulière de l'empereur à l'égard du chancelier dans celte circonstance solennelle ne pouvait rien changer à l'hisloire. Un homme avait eu la volonlétrès nette de répondreaux aspiralions unitaires du peuple allemand, mais d'y répondre à sa manière, iijnerl /ei-ro,ei en ne faisant au droit populiiire que des' concessions de forme. Par un coup de force, il avait mis 1 Autriche à la porte de l'Allemagne ; dès 1866, c'en était fait de l'ancien duiilisme. Les Hohcnzollern demeuraient seuls è la tête du corps germanique. Il restait à présent à donner au roi de Prusse le prestige de victoires

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qui le teraienl monter au premier rang en Europe et qui Teraienl tomber en Allemagne même les dernières hésitations. La guerre conire la France Tenait de permettre d'atteindre ce but, dans des conditions inespérées, La diplomatie avait achevé l'œuvre de la victoire. Tous les princes et tous les Etals allemands s'étaient groupés autour de Guillaume l" et l'avaient salué du lilre d'empereur. L'artisan de cette grande œuvre, celui qui avait tout dirigé, tout fait réussir, c'était le ministre à la poigne de fer qui, depuis IM'2, conduisait toute la politique prussienne. Cet empire allemand, qu'il venait de proclamer lui-même, dans le château de Versailles, • d'une voix, dit un assistant, vibrante et pleine de joie », pouvait répondre et répondait au vœu national; mats il était avant tout un fruit du génie bismarckien et il avait reçu fortement l'empreinte de son auteur.

PRINCE UE BISMARI..K

Le premier Reichstag de l'empire fut élu au mois de mars 1871 ; après de courts débats il accepta la constitution impériale, qui n'était qu'une sorte de reproduction de la constitution fédérale de 1867. Quatorze voïx empêchaient toute modification de la Constilulion; aussi la Prusse, avec ses dix-sept voix, restait maîtresse du pacte fédéral. Le nouveau régime entra officiellement en vigueur le 16 avril. Un mois plus tard, le traité de Francfort était signé.

Guillaume conféra alors le titre héréditaire de

i6'i UISMAfîOK.

prince au minisire qui avait fait ces grandes choses ; il lui iit en outre donation du duché de Lauenbourg. Sur celte lerre enlevée au Danemark en 1864 Bismarck allait constituer le grand domaine de Friedrichsruh. Il devail y passer les dernières années de sa vie et y mourir.

Bismarck devait présider pendant dix-neuf ans, jusqu'en 1890, à la politique extérieure cl intérieure de la nouvelle Allemagne. Son action eul alors surtout pour objet de consolider l'édifice qu'il avait bftii en 1871 ; elle perdit par suile un peu de celle brutalité agressive qui l'avait caractérisée dans la période antérieure; mais le chancelier de fer resta toujours, dans ses rapports awc ses adversaires du dedans eî du dehors, l'homme de la manière forte.

l'entiœvi;e des thois empereurs

Depuis 1871, toute la politique extérieure de l'Allemagne et l'on peut ajouter de la plupart des )États européens fut dominée par la question de l'Alsace-Lorraine. Le régime de la paix armée, le groupement des Etais européens dans deux systèmes d'alliance, la guerre actuelle: aulanlde conséquences de ta violence qui fut faite en 1871 à deux provinces françaises. La France était vaincue, elie étail mutilée, elle avait à payer une rançon de cinq milliards; cependant elle inspirait encore assez de craintes à Bismarck pour qu'il se soit efforcé de l'isoler en Europe . L'isolement de la France, c'était pour l'Allemagne la meilleure garantie qu'elle pourrait jouir du produit de son vol;

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la revanche des vaincus cesserait peut êlre d'êlre pour elle une menace.

L'insurreclion de la Pologne eu ISfi5, lesguerres de 1866 et de 1870, la question de laraerNoire avaient amené, depuis quelques années, tout un échange de bous services entre Berlin cl Pélersbourg. Les relations enlre les deux gouvernements devinrent plus étroites à la snite de visites personnelles. En 1871, le chancelier GortschokolV, puis le Isar Alexandre II vinrent en personne à Berlin. Entre les chanceliers et les souverains il y eut plusieurs conférences; on y parla de fa paix, qui avait été si laborieusement acquise et du bénéfice qu'il y avait à la maintenir. L'élal actuel n'était-il pas,en effet, tout à l'avantage de la Prusse et de la Russie?

Quelques semaines plus lard, Guillaume allait faire une saison d'eaux à Oastein, ert Autriche; il reprenait une vieille habitude que Sadowa avait interrompue. L'empereur d'Autriche François-Joseph se rencontra avec lui à Ischl ; leurs entretiens furent marqués par la plus grande cordialité. Non seulement l'Autriche ne gardait nulle rancune des souvenirs de 1866, mais elle venait encore de reconnaître avec empressemeut l'Allemagne impériale de 1871. Bismarck vint à son tour à (îastein ; ' il ne dit pas s'il eut l'occasion d'y voir, comme on 1863, un nid de mésanges et de noter combien de fois par minute l'oiseau apportait à ses petits une chenille ou quelque autre insecte. Il eut de fréquents entretiens avec M. de Heust, l'ancien ministre saxon qui était devenu chancelier d'Autriche- Hongrie. Les deux rivaux de la veille avaient com-

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plèlement oublié le passé; il ne fut question entre eux que d'une chose : établir d'excellentes relations entre l'AHemagne el l'Autriche.

Bismarck venait de faire les premières avances; l'année suivante il en recueillit le bénéfice. Berlin vit arriver, au mois de septembre 1872, les empereurs Alexandre et François-Joseph. Il y eut toute une semaine de fêtes officielles. Entre Bismarck et ,\ndrassy, le nouveau président du Conseil d'Au- Iriche-Hongrie, il s'établit tout de suite un accord ti-ès intime. Andrassy, en sa qualité de Magyar, plaisait fort à Bismarck, qui comptait ae servir de lui pour aiguillervers l'Orient la politique autrichienne; c'était le meilleur moyen de la détourner de l'Allemagne. Entre Bismarck et GortschakofT, mutuellement jaloux l'un de l'autre, quelques malentendus se produisirent, sans compter que le tsar et les hommes d'Élat russes ne cachaient pas leur sympathie pour l'ambassadeur de France, le vicomte de Gonlaut^Biron. Ces quelques nuages échappèrent à la vue de la plupart des assistants. Aussi l'entrevue des trois empereurs fut-elle regardée comme la manifestation la plus significative de la grandeur allemande.

Berlin semblait être devenu la capitale diplomatique de l'Europe; appuyée sur la bienveillance de la Russie, sur la sympathie très empressée de l'Autriche-Hongrie, l'œuvre de Bismarck cessait d'ôlre purement allemande, pour prendre comme un caractère européen. Guillaume 1"" avait poitr la Russie une attirance toute spéciale; de Versailles il avait envoyé k Alexandre II le fameux lélé-

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gramme :■ * Après Dieu, c'est à vous que nous devons notre victoire. • En 1873, il fit le voyage de Saint-Pétersbourg, accompagné de Bismarck el de MoHke, pour rendre à Alexandre II sa visite. Le tsar reçut son ami de Berlin avec un faste exceptionnel; il voulait que sa réception fût digne de la rencontre des deux maîtres du monde.

Au mois de septembre 1875, Victor-Emmanuel I" vint à son tour saluer à Berlin le vainqueur de Sedan; la visite du roi d'Italie n'aboutit pas pour le moment è un accord diplomatique. Mais il était certain que l'isolement de la France s'accusait de plus en plus.

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