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LE RÉGIME DE LALSACE-LORRAINE

Pourquoi l'Alsace-Lorraine avait-elle été arrachée à la France? Bismarck, on l'a déjà vu, l'avait dit maintes fois au cours de la campagne de France, avec une franchise ou plutôt avec un cynisme auquel il n'y a rien à reprendre. 11 ne s'agissait nullement pour lui de prétendus droits historiques; cette thèse, aussi pédanlesque que fausse, n'avait pas encore été inventée; il s'agissait, purement et simplement, de raisons- militaires r il fallait protéger la frontière occidentale de l'Allemagne et, pour cela, absorber Strasbourg et Metz. Après le traité de Francfort, il continua ô le dire et à le répéter; uoe conversation avec le marquis de Gabriac et plusieurs discours qu'il prononça à la tribune du Beichstag en fournissent autant de preuves.

ICti BISMAKCK.

Le mai'quis de Gabriac avait été chargé par Thiers de renout^r, comme chargé d'affaires à Berlin, les relations diplomaliques entre la Wilhelm«lrasse et le quai d'Orsay; la tâche devailèlre singulièrement difficile et douloureuse. Arrivé à l'hôtel du Pariserplatz le 4 juillet iSTl, il avait inaug^uré ses fonctions en subissant le vif mécontentement du chancelier, à propos d'un projet de convention militaire et financière que le gouvernement français avait essayé de négocier directement avec le général de Manteuffel, sans en.

référer au chargé d'affaires d'Allemagne à Paris. Bismarck eut à ce sujet avec Gabriac, le 12 août !87t, un entrelien qui dura deux heures; celui-ci le rapporta en détails dans une longue lettre a M, de Rémusat, ministre des Affaires étrangères. Le chancelier lui avait dit textuellement :

« Il ne serait pas logique de vous avoir pris Metz, qui est français, si des nécessités impérieuses ne nous obligeaient pas de le garder. Je n'aurais pas voulu, en principe, conserver cette ville pour l'Allemagne. Quand la question a été examinée devant l'empereur, l'état-major m'a demandé si je pouvais garantir que la France ne prendrait pas sa revanche un jour ou l'autre. J'ai répondu que j'en étais au contraire très convaincu, et que celte guerre ne serait probnblementpas la dernière, de celles qui éclateraient entre les deux pays. Dans cette situation, m'a-t-on dit, Metz est un glacis derrière lequel on peut mettre cent mille hommes. Nous avons donc drt le garder. J'en dirai autant de l'Alsace et de la Lorraine. C'est une faute que nous

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i commise en vous les prenant, si la paix devait être durable; car, pour nous, ces provinces seront une dilliculté. ■ M. de Gabriac répondit : • Une Vénélie, avec la France derrière? — Oui, dil le chancelier, une Vénétie, avec la France derrière. ■

Le marquis de Gabriac a rappelé à ce propos l'impression profonde que lui avait laissée le prince de Bismarck. ■ Je lavais surtout trouvésupérieur, dit-il, comme homme de lutte. Le dédain complet de toute rélicence, son habitude d'aller de prime abord au fond des questions qu'il traite, la franchise hautaine de ses déclarations, sa parole, un peu lente au début, mais • vigoureuse el bondissante > à la première émotion ressentie, me transportaient dans un tout autre monde que celui oit j'avais eu à négocier jusqu'à présent,.,. En M. de Bismarck, on sentait que chacune de ses pensées ou de ses paroles pouvait se traduire par un acte de gouvernemeni , C'était un maître, plutôt qu'un ministre, que j'avais devant moi. 11 me semblait voir Arminius recevant, au lendemain du désastre des légions romaines, les envoyés du peuple vaincu. >

Parmi les discours officiels que Bismarck prononça à la tribune du Reichstag sur la question d'Alsace-Lorraine, l'un des plus importants fut celui du 2 mai 1871, quand le projet de loi qui concernait l'annexion de l'Alsace-Lorraine à l'empire germanique vint en première délibération. Il faut le laisser parler. .

• A plusieurs reprises, dil-il, on nous a fait en-

tendre qtie nous pouvions nous contenter des frais de !a guerre et de la démolition des forteresses en Alsace el en Lorraine. J'ai toujours repoussé cette solution, parce que je ne la considérais pas comme pratique dans l'inlérêt du maintien de la paix. Constituer une servitude sur le fonds et le terrain étrangers, c'est créer un poids très lourd, très incommode pour le sentiment de souveraineté et d'indépendance du pays sur lequel il pèse, ' • Un autre moyen — et celui-là avait des parti sans même parmi les habitants -de l'Alsace — eût été de faire, avec les deux provinces d'Alsace et de Lorraine, un Élat neutre, comme la Belgique et la Suisse. 11 y aurait en ainsi, de la mer du Nord aux Alpes suisses, une chaîne d'États neutres qui nous eût mis sans doute dans l'impossibilité d'attaquer la France, mais dont la protection edt facilité à la France le débarquement de troupes sur nos côtes du Nord. De plus, la neutralité d'un État ne peut être maintenue que si la population de cet État est résolue à conserver une altitude neutre. En Alsace el en Lorraine, oii la population reste liée à la France par ses intérêts, ses sympathies, ses souvenirs, la neutralité n'eût été qu'un leurre pour nous dans une nouvelle guerre franco-allemande.

« 11 n'y avait donc qu'une chose à faire : sou- mettre purement et simplement ces pays, avec leurs puissantes forteresses, à la domination allemande, s'en servir à notre tour comme d'un glacis de l'Allemagne contre la France et reculer, par là. de quelques étapes le point de départ d'attaques françaises, si la France, redevenue forte ou sou-

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tenue par des alliés, nous jetait de nou\ ganl. .

Dans ce même discours du 3 mai 1871, 1 celier a neltemeDl exposé que l'AIsace-L était avant tout un instiniment d'unificatic l'Allemagn'î. « Une con fédéra tien, dit-il posée de princes souverains et de villes faisant la conquête d'un pays que, pour sa sûreté, elle est obligée de conserver, et qui < ainsi un bien commun à tous tes parlicij voilà un fait bien rare dans l'histoire. • Il fi tenir celle définition de l'Alsace-Lorraine bien commun à tous les participants > ; cela dire clairement que la cohésion de l'empir faite pour une bonne part de la complicité < dans le crime commis aux dépens de la Frai

En bon élève du cynique Frédéric II, il est à Bismarck de goguenarder vis-à-vis de s< limes. A je ne sais quel notable de la Hesse Hanovre, pour le consoler d'être devenu pr malgré lui, il disait : • La Prusse, voyez-vous un gilet de tlanelle. Ça gratte d'abord désagi ment; mais c'est sain et ça tient bien à la f Du moins il a épargné ces plaisanteries de vais goût aux Français de Strasbourg et de c'est qu'il n'avait aucun doute sur la proft de leur fîdélilé à la France, t 11 y a, naturelh disait-il au mois d'avril 1872, un grand nom personnes en Alsace- Lorraine qui désirenl server la nationalité française et refusent venir allemandes. Nous l'avions prévu, mai:

étion.s obligés de prendre cette bande de terr

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nous couvrir ^ toujours te môme leit motiv — ^ contre les incursions d« flibustiers que, depuis deux siècles, les Français avaient dirigées contre nous. Il va de soi que nous ne saurions autoriser ceux qui oplcnl pour ta nationalité française k rester en Alsace-Lorraine, parce qu'alors tout le monde opterait pour la France, »

Le gouvernement présenta au Reichstag, eu 1875, un exposé sur la législation et l'administration de l'AIsace-Lorraine pendant l'année 1872-1875; ce fut pour te chancelier l'occasion de revenir encore sur ce sujet, si douloureux pour nos frères et pour nous, si encombrant pour les gens de l'Allemagne. Voici quelques passages de son discours du 16 mai (1875):

» Ce n'est point par manie de posséderdes territoires et des hommes ni par le désir légitime de redresser un ancien grief, qui date de deux cents ans, mais dans la dure nécessité de nous attendre à de nouvelles atlaques d'un pays belliqueux, que nous avons étendu nos demandes de cession de territoire et de forteresses aussi loin que cela a eu lieu, afin que nous ayons un boulevard derrière lequel nous puissions attendre des attaques ultérieures, semblables à celles que chaque génération a subies en Allemagne depuis trois siècles...

< Douiez de noire habileté, — car nous, fonciionnaires de l'Allemagne du Nord et surtoutPrussiens, nous ne sommes pas célèbres pour notre façon habile de gagner des amis et de faire des choses désagréables d'une façon aimable, — doutez donc de noire habileté; mais ne doutez pas de

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noire dévouement, de notre bonne volonté, de notre courage, de notre ferme résolution de montrer un front inébranlable à tous les ennemis de l'empire, n

Le 3 mars 1874, quand un nouveau régime administratif fonctionnait dans le Reichsland depuis deux mois, Bismarck prit de nouveau la parole sur les Alsaciens-Lorrains :

• J'ai déjà dit que nous ne nous sommes pas flattés de réussir promplement à les rendre heureux, et ce n'est pas dans ce but non plus que nous avons fait l'annexion ; nous avons élevé un rempart contre les irruptions que, depuis deux cents ans, a faites chez nous un peuple passionné et guerrier, dont l'Allemagne a le malheur et le désagrément d'être en Europe le seul voisin directement exposé. En face de ces belliqueux, nous avons dû briser la pointe de Wissembourg, qui pénétrait profondément dans notre chair; et précisément dans celte pointe de l'Alsace habite une partie de la population ci-devant française qui ne le cède en rien aux Gaulois comme passion guerrière et comme haine véritablement germanique {sic) contre la race germanique. >

Le • pays d'Empire » ou Heiclislaud fut soumis d'abord à un régime d'exception. Si c'était un Étal de plus, qui portait à vingt-six le nombre des Étais de l'Empire, ce n'était point un Étal autonome, jouissant comme les autres du droit de s'administrer. Une véritable dictature, organisée par Bismarck, commença, dè^ le lendemain du trailé de Francfort, à peser sur i'Alsacc-Lorraine. Les

' 17'2 BISHARCK.

deux provinces furent IJArées à une nuée de fonc- Uonnaires, tous allemands; Tusage de la langue française fut inlerdil dans les actes offîciels; les condamnations à l'amende et à la prison frappèrent sans pitié tous ceux, et ils étaient légion, dont le gouvernentenl allemand croyait avoir à se plaindre. L'introduction du service militaire allemand en 1872 fut l'occasion de rigueurs nouvelles; c'est depuis lors qu'un grand nombre d'Alsaciens-Lorrains passèrent en fraude la frontière pour venir s'enrôler en France dans la légion étrangère.

En 1874, au bout de trois ans de ce régime de compression, Bismarck voulut bien reconnaître aux Alsaciens-Lorrains le droit dont jouissaient les ci toyens allemands, d'éliredesdépulés au Reichstag. La • terre d'Empire • ne pouvait pas être représentée elle-même au Bundesralh, puisqu'elle n'avait pas l'autonomie, mais rien n'empêchait que ses habitants, puisqu'ils étaient tenus pour Allemands, fussent représentés au Reichstag. Alors, pour ]a première fois, des élections se firent dans les provinces annexées. (Juinze députés étaient à élire: . tous les quinze, malgré la pression exercée par une administration purement allemande, maîtresse de toutes les fonctions publiques, tous les quinze furent des députés protestataires. En leur nom ô tous, l'un d'eux, M. Teutsch, député de l'arrondissement de Saverne, lut à la tribune du Reichstag une protestation qui rappelait ta protestation de leurs prédécesseurs à Ja tribune de Bordeaux, en 1^71. Entre autres paroles, M. Teutsch, dans

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