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LE CONGRES DE BERLIN

Une insurrection avail éclaté, pendant l'été de 1875, dans la province turque d'Herzégovine; une fois de plus, l'incendie se rallumait dans les Balkans, et tous les problèmes de la protéiforme question d'Orient allaient se trouver pdsés à nouveau. Vingt ans plus tdt, lors de la guerre de Crimée, la PruBse s'était coraplètemenl désintéressée de la

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question d'Orient; mais que de changements depuis lors dans la silualion générale! La Prusse n'éiait plus une simple puissance allemande; elle était montée au premier rang des grandes puissances européennes ; son commerce commençait à représenter de gros intérêts dans les provinces de l'empire turc; enfin, elle était alliée à deux grands États, que la question d'Orient touchait directement. La Russie d'Alexandre II, fidèle à ses traditions historiques, ne cessait de tendre son attention vers Constantinople et vers ses frères de religion orthodoxe. L'Autriche, à qui Sadowa avait interdit de se mêler des affaires allemandes, avait une propension naturelle à chercher une compensation dans les alTaires balkaniques; mais sa politique ne pouvait s'exercer dans les pays du bas Danube sans se heurter à la politique de la Russie.

Quelle allait être l'attitude de l'Allemagne, prise entre les ambitions contradictoires de ses deux alliées? Certainement, les sympathies de Bismarck allaient h rAutriche-Hongric ; le chancelier Andrassy était bien l'homme de sa politique, tout porté à regarder du côté de l'Orient; Gorlschakoff, au contraire, luirappelaitTiulervention désagréable du mois de mai 1875, où la Russie avait fait un geste amical en faveur de la France. Toutefois, le chancelier allemand estima plus sage de garder la neutralité envers ses deux voisins, au moins jusqu'à ce que les événements lui eussent permis de prendre nettement parti.

Deux années s'écoulèrent en pourparlers et en conférences diplomatiques, alors que les massacres

des chrétiens redoublaient dans les provinces turques, et que Gladstone dénonçait à l'indignation de l'Europe les bulgarian fiorvors. Certains s'étonnaient en Allemagne de l'abstention du gouvernement et semblaient la regretter. Bismarck exposa à la tribune du Reichslag, le 7 décembre 1876, comment il comprenait les afTaires d'Orient.

1 On nous reproche, dit-il, d'être trop enclins à la paix et de ne point faire l'usage qu'il faudrait de la puissance qui est entre nos mains. Provisoirement, le moment de faire usage de celte puissance n'est pas venu, et plaise à Dieu qu'il ne vienne point pour nous.. . La politique que nous faisons doit être faite en consultant notre propre intérêt, et nous ne nous laisserons déterminer, par aucune offre, à faire une politique autre que celle-là... Je ne conseillerai donc pas une participation active de l'Allemagne dans ces affaires, car je n'y vois pas en somme pour l'Allemagne un intérêt qui vaille seulement — excusez la rudesse de l'expression — les os d'un fusiller poméranien. •

Que doivent penser aujourd'hui les flmes de taot de milliers de fusiliers poméraniens', qui, depuis 1914, se sont fait casser les os pour Ferdinand le Félon et pour Mahomet V, dont la sénilité imbécile s'amuse à faire massacrer les Grecs et les Arméniens?

Bulgares, Roumains et Serbes, pour Bismarck, tous ces Balkaniques ne formaient qu'une même engeance; ils étaient tous, disait-il, des • voleurs de moutons ■ . Dieu merci ! Il n'est pas nécessaire d'être grand clerc dans la question d'Orient

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pour ne pas cotifondreles bourreaux el les victimes. Voleurs, oui. les Bulgares qui joignent le cynisme au brigandage el qui ne pavanent, pas pour longtemps, avec les produits de leurs vols. Mais lés Serbes héroïque^, qui ont tant soulTerL, qui continuent à souffrir si cruellement, mais les chers Roumains venus à nous par nmouV, et deux Toi» trahis, trahis par la Russie tsariste, trahis par la Russie maximaliste, comment, je ne dis pas l'Entente, n>ais l'histoire impartiale, comment l'histoire dira-t-elle assez et à deux de Belgrade et à ceux de Bucarest son admiration et sa, rcconnaiss^ceî

Cependant la Russie, lasse d'attendre une intervention collective des grandes puissances, s'était décidée, au mois d'avril 1877, à attaquer, directement là Turquie: seule, la Roumanie, toujours vaillante, toujours préoccupée d'accomplir ses destinées historiques, joignit ses armées aux armées de la Russie. Après la prise de Pievna. où les Roumains jouèrent un si grand rôle, les Russes Tranchirenl les Balkans, ils traversèrent en vainqueurs tout le pays bulgare, ils ne s'arrêtèrent qu'aux portes mêmes de Constantinople. Le 5 mars 1878, à San-Slefano, ils dictaient aux Turcs les conditions de la paix; l'une des plus importantes était la création d'une principauté de Grande-Bulgarie, qui allait du Danube h la mer Egée. La statue d'Alexandre H, le libérateur des Bulgares, s'élève sur la principale promenade de Sofia, en souvenir de ce grand fait. Que peuvent penser le roi Ferdinand et ses ministres, h présent qu'ils sont les

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meilleurs amis des Turcs, quand ils passent devanl ce monument? Rien sans doute ; car à Sofia comme 6 Berlin les protestations de la conscience ne sont pas pour inquiéter les hommes d'Étal.

Bismarck avait gardé le silence pendant toute la durée de la guerre russo-turque; après le traité de San-Stefano, il lit de nouveau une déclaration au Reichstag. Ce fut pour reprendre, en l'approuvant pleinement, l'idée que venait de lancer son ami Andrassy, de tenir une conférence internationale pour les modifications à apporter au traité du 5 mars. Il définissait ainsi le rdie que l'Allemagne se disposait à jouer dans ces assises européennes : t Je ne suis pas d'avis que nous ayons à suivre la voie napoléonienne, et que nous voulions 6tre, je ne dis pas même l'arbitre, mais seulement le maître d'école en Europe. Noire rôle est plus modeste;je me le ùgufe comme celui d'un honnête courtier qui veut réellement mener l'alTaire à bonne fin. >

GorlschakofT sentait le piège vers lequel son rival l'attirait ; mais i^efuser la-conférence, c'était à bref délai une nouvelle guerre, el, après le long effort qu'elle venait de soutenir, la Bussie avait avant tout besoin de se refaire. Le gouvernement allemand fit savoir que la conférence s'ouvrirait à Berlin. Le choix de la capitale du royaume de Prusse et de l'empire d'Allemagne pour Ja tenue d'un congrès européen, c'était bien la consécration matérielle de l'ascendant que Bismarck et sa politique exerçaient en Europe.

Le congrès siégea un mois, du 15 juin au 15 juillet; le traité flnal lut un remaniement complet du

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traité de San-Stefano. Deux questions de grande importance, sur lesquelles l'honnête courtier obtint gain de cause, furent tranchées dans un sens très désagréable à la Russie. La Grande-Bulgarie fut coupée en trois tronçons, dont un seul conserva une indépendance relative; les provinces turques de Bosnie et d'Herzégovine, de race serbe, furent" occupées et administrées par l' Autriche-Hongrie, Pour la première question, Bismarck avait lié partie avec lord lîeaconsfield; pour la seconde, avec l.e comte Andrassy. Dans les deux cas, la Russie avait été jouée. Bismarck avait fait rendre à la Turquie les deux tiers de la Bulgarie de San Stefano; il assurait ainsi à l'avenir le crédit, poliiique et économique,^de l'Allemagne sur les borda du Bosphore. D'autre pari, il faisait obtenir à ses amis d'Autriche, douze ans seulement après Sadowa, une belle compensation territoriale; il dé-tournait de plus en plus de l'Allemagne la monarchie des Habsbourg; il en faisait une puissance balkanique, ce qui était encore un moyen de l'opposer dans l'avenir aux ambitions de la Russie.

Ainsi l'honnête courtier estimait qu'il avait bien travaillé; sans avoir prélevé pour lui-même aucun pourboire, il avait refait à sa guise la carte des Balkans, et son opération, deux fois avantageuse, ne lui avait pas coûté les os d'un seul fusilier poméranien.

Bismarck avait eu au congrès des égards parti culiers pour la délégation française, dont le chef était Waddington, ministre des Affaires étrangères dans le cabinet Dufaure; il donna volontiers les

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maius aux pourparlers que Waddinglon eul alors avec lord Salisbury pour roccupalion éventuelle de la Tunisie. Tl ne lui déplaisait pas que les Français regardassent d'un autre côté quç la frontière du Rhin; puis la question de Tunisie pouvait un jour peut-être brouiller l'Italie et la France , et cela réservait à l'avenir une alliance ilalo-prussienne, qui n'était pas à dédaigner.

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Les résultats du congrès de Berlin avaient causé à la cour de Russie et dans toute l'opinion russe un vif mécontentement. Bismarck n'y prenait point garde; il était trop occupé à cultiver ses bonnes relations avec Vienne. Elles aboutirent, au mois d'octobre 1870, à un traité d'alliance entre l'Alle- " magne et l'Aulriche, qui fut le premier anneau de la future Triplice.

Le vieil empereur restait seul porté pour l'ancienne alliance avec la Russie ; elle représentait à ses yeux autant des relations de famille que de politique; il avait eu à Alexandrowo, au mois de septembre 1879, une entrevue personnelle avec son neveu Alexandre 11, elle ne changea rien d'ailleurs à la situation générale. • Il a été à Alexandrowo, disait Bismarck, malgré tout ce que j'ai pu faire pour l'en empêcher... Les Russes lui ont tourné la tête en lui racontant des histoires sentimoulales sur la reine Louise. > Et Guillaume avait été obligé, presque malgré lui, de signer • l'alliance de paix et de défense réciproque », qui avait été

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directement négociée entre Bismarck et Andrassy.

Pour conclure l'aliiance avec l'Autrîche-Hongrie, Bismarck avait fait en personne le voyage de Vienne. Ce noyoge prit pour lui le caractère d'un triomphe; en chemin de fer, en voilure, partout, il était salué, acclamé. Vraiment, l'Allemand d'Au- ' triche ne connaissait pas plus la rancune que la dignité. Pour le chancelier de fer, il était ravi. ' Vous avez le cauchemar des coalitions •, lui avait dit le comte Schouwaloff, second plénipotentiaire russe au congrès de Berlin. Aquoi il avait répondu : « Nécessairement n. El voicique le cauchemar se dissipait.

L'alliance de 1879 entre l'Allemagne et lAutri c h e- Hongrie est dans la politique générale de l'Europe un événement capital. D'une part, c'est le point de départ de l'intimité entre Berlin et Vienne, dont on voit aujourd'hui lesconhéquences; Tempe-, reur-roi de Vienne- Budapest allait être un ■ brillant second >, en attendant de devenir un simple vassal ou un prisonnier. D'autre part, le traité de 18(9 créaità la Russie la nécessité de chercher une alliance qui fût un contrepoids au groupement germano-autrichien; elle commença ainsi à regarder du côté de la France. L'alliance francorusse devait être un jour le résultat de la façon cavalière dont Bismarck avait traité la Russie au congrès de Berlin.

Le chancelier trouva bientôt au delà des Alpes un nouvel appui pour sa politique. L'expédition française en Tunisie el le traité du Bardo en 1881 avaient provoqué en Italie un mécontente-

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tt(6 BISMARCK.

ment aigu. Le roi Humbert I*' avait une vive admiration pour la grandeur de l'AIIemagae; son gouvernement ne demandait qu'à tendre la main au gouvernement de Berlin. Bismarck accepta très volontiers ces ouvertures, s'il ne les provoqua pas. Comme sa politique extérieure était déjà fondée sur l'alliance autrichienne, il amena l'Italie à entrer dans la même combinaison; ce qui était en somme aussi fort, avec les questions de Trente et de Trieste, avec r< irrédentisme • italien, que de marier la république de Venise avec lé Grand Turc.

Ainsi fui coustitué en 18^2 le pacte de la Triplice; il devait être renouvelé à plusieurs reprises. Quand Crispi fut président du Conseil en Italie, notamment lors de ses deux visites à son ami Bismarck, qui le recul sur ses terres de Fried- - richsruh. en 1887 et 1888, notamment encore lors du voyage de Humbert 1"^ à Berlin en 1889, pour rendre à Guillaume l" la visite qu'il avait faite au Quirinal à son avènement, la Triplice eut nettement un caractère d'hostilité contre la France. Avec le règne de Victor-Emmanuel 111, elle perdit peu à peu ce caractère. Depuis la guerre actuelle, la Triplice a cessé d'être. L'Italie s'est retrouvée là où ses traditions, ses sympathies, ses intérêts lui marquaient sa place véritable, aux côtés de la France, contre l'Autriche.

En 1882, Bismarck pouvait jeter un regard de satisfaction sur la carte de l'Europe. A l'Ouest, la France était isolée. Au Centre, Berlin, Vienne, Borne formaient un faisceau étroitement uni. A

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l'Est, la Russie d'Alexan4ra,III iournail soi tion vers les difficultés de sa politique inlé L'auteur de la Trlplice se crut de force à r l'alUance des trois empereurs. En 1884, ur ventioD fut signée de nouveau entre Guillau François-Joseph et Alexandre III, qui eur outre à Skierniewice, dans la Pologne rusi entrevue personnelle. Bismarck se flattait d » réassurance • ; elle faisait de lui, plus que , le maître de la polilique européenne. Cepen force des choses allait bientôt être plus fo ces combinaisons artilicielles. La Russi< France n'allaient pas larder à se rapprochi de l'autre. En 1891, lors des événements d( stadt, Bismarck n'était plus au pouvoir; i put constater, dans l'amertume de sa retrai l'édiiice diplomatique qu'il avait laborieu construit laissait désormais apercevoir une lézarde.

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