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L EMPEREUR GUILLAUME

Le nouvel ëmpereur-roi Guillaume II éiail un homme de vingt-neuf ans, nerveux, d'humeur exubérante, très impatient de se faire connaître; il ne cachait pas son admiration pour la politique de son grand-père et pour le ministre qui l'avait dirigée. Tout récemment, d'une manière retentissante, il avait témoigné de ses sentiments pour - Bismarck. Le 1" avril, au jour anniversaire de la naissance du chancelier, il était venu en personne à la Wilhelmstrasse pour lui apporter ses souhaits, et il s'était invité lui-même à dîner. A la fin du repas, il avait prononcé un toast, qui contenait une allusion fort désobligeante à la mort prochaine de l'empereur, son père, mais qui ne surprit pas ceux qui savaient qu'il détestait ses parents.

■ L'empire, dit-il, la coupe à la main, est comme un corps d'armée qui aurait perdu son général en chef sur le champ de bataille, et qui verrait son nouveau commandant grièvement blessé. Dans une passe aussi critique, les cœurs des quarantesix millions d'Allemands ne peuvent que se tourner avec espoir vers le drapeau et le porte-drapeau, en lequel ils ont placé toute leur confiance. Le porte-drapeau est notre illustre, notre grand chancelier. Qu'il nous conduise! Nous le suitrons. Puissp-t-il vivre longtemps! •

Le 25 jum, le dixième jour de son règne, Guillaume Il avait lu au Reichstag son premier discours du tr6ne; à la fin, il avait tendu la main à

Bismarck, d'un geste théâtral, comme pour l'investir devant l'assemblée de sa faveur impériale et royale. Le vieux chancelier de soixante-treize ans, le jeune empereur de vingt-neuf ans, pleinement satisfaits l'un de l'autre, étaient en parfait accord.

Un incident de polémique fit alors grand tapage : il s'agit de la publication posthume du Journal de l'empereur Frédéric pendant la campagne de 1870-1S7I ; la conduite de Bismarck à celte époque y était souvent appréciée avec sévérilé. Le chanceliçr, dont l'orgueil était intraitable et qui crut deviner dans cefte publication une revanche des ■ Anglaises », jeta feu et flammes. • Nous allons commencer pardireque c'est un faux, dit-il. Personnellement, je crois encore plus que vous à l'authenticité du lournal... Mais ça ne fait rien, il faut le traiter comme un faux. • La calomnie ne donna rien. Alors Bismarck obtint des poursuites pour violation de secrets d'État; mais les poursuites aboutirent à l'acquittement de l'inculpé, un professeur à l'université de Strasbourg.

L'affaire, qui fît scandale et qui tourna à la confusion du chancelier, n'altéra en rien ses rapports avec Guillaume II. Il parlait du jeune empereur avec atlendrissement.comme dans celle confidence, datée du 27 septembre 1888.

« H me témuigne vraiment beaucoup d'égards.

Vous vous rappelez, 1^ dernière fois qu'il est venu ici (à Friedrichsruh), comme il élait attentif et prévenant! Le soir, il fut tout étonné que je l'eusse attendu jusqu'à onze heures et que je ne

me fusse pas couché. Ah! ce n'est jamais son grand-père qui ni'aurait dit chose pareille. Et, le matin, ce fut lui qui m'atlendit. Il se leva, contre toutes ses habitudes, à neuf heures, parce qu'il croyait que je dormais toujours jusqu'à cette heure-là. Il entra dans ma chambre au moment où je me lavais et quand j'étais à peine hahillé. 11 me mit gentiment la main sur l'épaule, et je dus passer en hâte ma robe de chambre pour le recevoir convenablement. — Vous avez là un élève docile et reconnaissant, qui vous aide dans vos devoirs d'homme d'État. — Oui. 11 n'y a guère à reprendre en lui que des choses sans importance : par exemple, la tournure de certains de ses discours. 11 y met des mots nouvemix, qu'il a élé pêcher dans les journaux. Mais, ça, c'est la viviicité de la jeunesse et il se corrigera avec le lemps. Il vaut mieux avoir trop que pas assez de feu. ■

Bismarck n'allait pas larder à trouver que le jeune et verbeux empereur, toujours casqué et éperonné, avait beaucoup trop de feu.

Le tsar Alexandre III était venu à Berlin, au mois d'octobre i8S9. Le chancelier eut avec lui un long entrelien; il tenait à le convaincre que la Triplice était la meilleure garantie de la paix de l'Europe, t Oui, je vous crois, répondit Alexandre, et j'ai confiance en vous; mais êtes-vous sur derester en fonctions?— Certaimîmenl, Majesté; je suis ab^olumenl sûr de rester minis're toute ma vie. • Cinq mois plus tard, Bismarck n'était plus rien.

Le chancelier avait tiujours eu un flair mer-

veilleux des hommes el des choses; il avait toujours su deviner le danger qui pouvait menacer sa situation ou sa politique; et il y avait paré cd conséquence. On sait comment d'Arnim l'avait appris à ses dépens. Mais sa perspicacité commençait-elle à s'affaiblir avec l'âge? Ou plutôt n'esl-ce pas son orgueil démesuré et sa confiance outrecuidante en son génie, en son infaillibilité, qui l>mpêchèrenl de se rendre compte que le moment allail venir où ses services seraient jugés inutiles et même désagréables? Il ne se rendit pas compte que le nouvel empereur n'aurait pas la patience de Louis XIV, qui avait su attendre la mort de Mazarin, et qu'il ne reculerait pas de va ni un acte d'autorité, voire de brutalité, pour convaincre l'Allemagne et le monde que l'empire n'avait qu'un maître, qu'un seul, lui-même. Sans se douler de l'orage qui se préparait contre lui el qui allait éclater avec la soudaineté el la violence de la foudre, Bismarck s'était retiré en 1889 sur ses terres de Friedrichsruh pour y passer iBulomnc et l'hiver; tout en reprenant sa chère vie de gentilhomme campagnard, qu'il aimait par-dessus tout, il restait en contact. avec la politique, mais de loin, et sans celle obsession ininterrompue qui l'assiégeait à la Wilhelmslrasse. Brusquement, à la fin de janvier ISUO, une dépêche de son iils, le comte Herbert, secrétaire d'État aux Affaires étrangères, le rappela à Berlin.

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