JOURNÉES DE MARS 1848 A BERLIN
Bientôt les événements prirent une tournure tragique. La révolution du 24 février 1848, qui avait renversé Louis- Philippe et proclamé la République, eut BR répercussion un peu partout en Allemagne. Le premier mouvement de Bismarck fut de préparer ses armes, comme oflicier de Landwe/ir, pour « marcher sur le Rhin », ainfii qu'il l'écrivait à son frère dès le 1^ mars. Mais le danger n'était pas aux frontières, il ne venait pas de la France, il était dans la capitale même de la monarchie prussienne. . Bedin était déjà, depuis plusieurs jours, le théâtre d'une vive agitation dans les rues, quand le 14 mars les premières barricades s'élevèrent. Le gouvernement reste indécis, le mal s'aggrave; le 18 mars la révolution bat son plein, une véritable bataille s'engage dans les rues, elles sont jonchées de morts et de blessés. Le général de Prittwitz dispose eux abords du Château, résidence du roi, quatorze mille hommes et trente-six canons. Mais Frédéric-Guillaume est comme épouvanté des scènes de massacre dont les échos arrivent jusqu'à luij il donne l'ordre aux troupes de se retirer. La révolution restait maîtresse de la capitale. Les insurgés, portant les cadavres, entourent le palais royal ; ils appellent le roi à grands cris. Le malheu- . reux dMC«oâ, il pttsse devant p4us de deux cents
civières, il s'incline devanlles morts; il prend part à un cortège dans les rues de Berlin, en portant lui-même ta cocarde de rinsurrecUon.
Bismarck était à Schônhausen quand il apprit ces événements. Il fait hisser sur le clocher le drapeau blanc et noir, le drapeau prussien, symbole du loyalisme; il fait prendre les armes aux paysans. Seul, un de ses voisins voulait agir pour les insurgés de Berlin. Bismarck lui dit sans s'émouvoir : " Vous me connaissez, vous savez que je suis un homme paisible; mais si vous faites cela, je fais feu sur vous. — Vous ne le ferez pas, répliqua l'autre. — Je vous donne ma parole d'honneur que je le ferai, et vous savez que je suis homme de parole; donc, tenez-vous coi- » Puis il court à Potsdam; il voit un ministre de la veille, Bodelschwingh ; il lui parledu roi. « Ohl lesaltim banque! > répond l'ancien ministre. Bismarck est convaincu que le roi n'est pas libre; il multiplie les démarches pour l'approcher, il ne peut y réussir.
Arrivé à Berhn, où bien des personnes le connaissaient depuis son rôle à la Diète réunie, il prend des précautions pour dépister les curieux. Il se fait couper la barbe sur les joues, tout en gardant une longue barbiche au menton, il plante sur sa tôte un chapeau à larges bords, orné de la cocarde aux trois couleurs, noir, rouge et or, qui était la cocarde du parti allemand. Avec sa grande taille, son chapeau, sa barbiche et son frac, car il comptait être reçu par le roi, il avait une drûle de mine ; un gamin se mit à le huer : « Tiens, un Français ! » Ce gamin, assurément, n'avait pas dû venir souvent
ANNÉES DE PRÉPARATION. l7
à Paris. Pour Bismarck, il ne Hongeail qu'à une répression rigoureuse, il alla voir les généraux afin de , les déterminer à agir. Il n'obtint rien ; le roi n'avaitil pas lui-même désavoué toute résislanceîSon mécontentement était extrême. Quelques jours plus tard, se trouvant au Château, dans la salle de Marbre, il assistait à la réception des ofliciers de la garde, et il entendait avec stupeur ces paroles du roi : • Je n'ai jamais été plus libre ni plus en sûreté: que sous la protection des citoyens de Berlin. > • Des murmures, rapporte Bismarck, et un cliquetis • de sabres se firent entendre, tels qu'aucun roi de Prusse n'en a jamais entendus, et n'en entendra jamais au milieu de ses officiers, je l'espère du moins. Je retournai à Schfinhausen l'âme meurtrie. >
Une seconde Diète réunie s'ouvrait te 2 avril, c'est-à-dire moins de quinze jouTs après les journées de mars. Bismarck y siégeait encore comme député suppléant; on comprend qu'il ait tenu à y faire entendre sa protestation indignée. La majorité proposait une adresse, qui était comme une approbation du passé. 11 prit la parole ;
« Ce qui me décide à voter contre l'adresse, ce sont les expressions de joie et de reconnaissance à l'égard des récents événements. Le passé est enseveli, et je regrette, plus amèremeaf que beaucoup d'entre vous, qu'aucune puissance humaine ne soit en état de le ressusciter, la Couronne ayant jeté telle-mfime la pelletée de terre sur son cercueil. Mais, si j'accepte le fait, contraint par la force des circonstances, je ne puis cependant rompre avec mes actes et mes paroles au Landtag réuni par un
mensonge, en feignant d'être reconnaissant et réjoui de ce qui est, à mes yeux, tout au moins une fausse voie. > Son indignation était si forte que des larmes, paraît-il, montèrent à ses yeux et vinrent interrompre son discours.
Avant de se séparer, la Diète vota un projet de loi électorale, avec l'élection à deux degrés et sans condition de cens; pour Bismarck, cette mesure libérale fut une douleur de plus : il la qualitiait de c léna de la noblesse prussienne *.