PARLEMENT DE FRANCFORT
Malgré la gravité des journées de mars et de leurs conséquences, l'intérêt de Thistoire allemande à cette époque était beaucoup moins à Berlin qu'à Francforl-sur-le-Mein.
A Francfort, le 18 mai 1848, dans l'ancienne église Saint-Paul, s'était ouvert un Parlement germanique, élu au suffrage universel; il avait pour objet de substituer l'unité de l'Allemagne au système de la Confédération germanique, qui datait des traités de 1815. Composé surtout de professeurs, le Parlement de Francfort entendit discuter de nombreuses théories politiques; mais il ne faisait à peu près aucune besogne. De Schfin-" hausen Bismarck suivait ces débals avec fort peu de sympathie. Quelques mois plus tôt, à propos d'émeutes polonaises qui s'étaient produites à Posen, il avait écrit que • le premier essor de l'unilé et de la force allemandes • aurait dû être . d'arracher l'Alsace à la France et de planter sur
la cathédrale de Strasbourg; le drapeau allemand ». Aussi toute l'agitation des parleoienlaires de l'église Saint-Paul lui paraissait oiseuse, sinon dangereuse: si l'unité de l'Allemagne se réalisait jamais un jour, ce devait être non par une poussée plus ou moins révolutionnaire de bas en haut, mais bien par une action politique en sens inverse, qui se ferait au prohtd'un pays, la Prusse, au profitd'une dynastie, les Hohenzollern.
■ L'homme, en effet, qui a fait l'unité de l'Allemagne était et resta toujours profondément prussien, prussien jusqu'aux moelles. Le parlement de Francfort avait fini, après dix mois de tiraillements, par voler l'établissement d'un empire d'Allemagne et par proposer au roi de Prusse la couronne de cet empire. Frédéric-Guillaume avait répondu par un refus; il ne pouvait, disait-il, • accepter que la couronne qui porte l'empreinte de Dieu •. En répondant aux délégués de Francfort, il se retrancha derrière « le concours libre des têtes couronnées, des princes et des villes libres d'Allemagne », qui était pour lui la condition nécessaire de cette transformation. Dix jours plus tard, le 15 avriH849, Bismarck, qui avait été élu député dans la nouvelle chambre prussienne sortie de la constitution de décembre 1848, faisait à la tribune cette déclaration énergique :
» Mieux vaut que la Prusse reste Prusse. Comme telle, elle sera toujours en état de donner des lois à l'Allemagne, au lieu d'en recevoir de tels ou tels autres.
« Messieurs, j'ai comme député l'honneur de
représenter l'ancienne capitale éleclorale, la ville de Brandebourg, qui a donné son nom à cette province, base et berceau de la monarchie prussienne; je m'en sens d'aulant plus obligé de m' opposer à la discussion d'une inotion qui tend à saper et h renverser l'édifice de l'État qu'ont élevé des siècles de gloire et de patriotisme. La couronne de Francfort peut être très brillante; mais l'or qui lui donnera un brillant véritable, on ne peut l'obtenir qu'en fondant la couronne prussienne, et je ne crois pas du tout au succès d'une refonte dans le moule de celte constitution. •
Un de ses contradicteurs, le baron de Vincke, parla à ce propos de ses < idées antédiluviennes • ; mais lui, il continuait à s'affirmer comme le champion de la réaction. Voici la conclusion d'un long discours, du 6 septembre 1849 :
. .• Nous sommes Prussiens et nous voulons rester Prussiens... Et j'espère qu'avec l'aide de Dieu nous serons encore Prussiens quand, depuis longtemps déjà, ce morceau de papier (la constitution de Francfort) sera tombé dans l'oubli comme une feuille sèche de l'automne. >
La manière forte avait toutes ses préférences. La révolution avait éclaté dans le Palatinat ; les troupes bavaroises paraissaient peu sûres; il ne désirait qu'une chose, leur révolte ouverte. Car, alors, disait-il au ministre de Bavière, « l'ulcère va être guéri du coup. Si, au contraire, vous faites un arrangement avec les troupes hésitantes, l'uicère va rester interne... Plus on y ira carrément, mieux cela vaudra. ■
Bismarck était un gaillard ou un bulor avec qui il ne faisait pas bon d'entrer en contestation. Dans un restaurant de Berlin il entendit un consommateur parler légèrement de la famille royale. ■ A la porte! lui dit-il. Si vous n'êtes pas sorti quand j'aurai vidé ce verre, je vous le casserai sur la télé. > Il fit ainsi, puis s'adressant au gari^on, il lui dit tranquillement : • Garçon, combien pour te verre cassé? • Un jour, à Sans-Souci, il avait parlé très durement au roi; il lui avait reproché, sans ambages, d'avoir évacué Berlin après les journées de mars et d'aVoir inoculé la révolution k son peuple par les organes de l'autorité royale. • Je ne crois plus, lui avail-il dit, en l'assistance, en l'appui du roi. .
La verbosité parlementaire lui était insupportable. Au sortir d'une séance de la Chambre, le 28 août 1849, il écrivait à sa femme : ■ Tout ce que nous rabâchons et décidons n'a pas plus de valeur que la contemplation d'un clair de lune par un jeune homme sentimental qui construit des châteaux en l'air. ■> Il n'avait aucune envie d'imiter le régime français; il disait à la tribune de la Chambre : ■ L'exemple de la France n'est pas très séduisant et je ne vois réellement rien dans sa situation actuelle (en 1849) qui nous engage à mettre sur notre corps vigoureux et sain la tunique de Nessus des théoriciens politiques français... L'égalité française est une fille chimérique de l'envie et de la convoitise, que cette nation richement douée poursuit, depuis soixante ans, à travers le sang et l'aberration, sans pouvoir l'atteindre. •
a BISMARCK.
Frédéric-Guillaume sentait la valeur de ce rude donneur d"avis, qui avait son franc parler sur tout et sur tous. Il avait été question à un moment de le faire entrer au ministère ; le roi bitîa son nom et écrivit en marge : • Ne pourra être nommé ministre que si la baïonnette doit être maîtresse absolue. > En attendant la constitution d'un ministère à poigne, il pouvait être employé dans la diplomatie : il fut envoyé à la Diète de Francfort,
ENTREVUE n"oLMtTZ
Le régime de 18t5 se restaurait, en effet, peu à peu, malgré la secousse profonde qui avait ébranlé en 1848 toute l'Allemagne féodale. Frédéric- Guillaume, après avoir refusé la couronne impériale, avait eu l'idée singulière de reprendre l'œuvre du Parlement de Francfort ; il avait réuni, en 1850, un parlement à Erfurt, avec la mission d'examiner un nouveau projet d'organisation de l'Allemagne, dit de r« union restreinte >. Ce parlement vécut un mois à peine; Bismarck, qui en avait été membre, ne le regretta point. Comme l'Autriche venait à ce moment de triompher de la révolution en Hongrie et en Italie, elle entreprit de rétablir en Allemagne le système de 1815, qui était tout à son profit. Schwarzenberg, le ministre de François- Joseph, eut avec Mantcuffel, le ministre de Frédéric-Guillaume, une entrevue à Olmiitz, que suivirent bientôt des conférences à Dresde. Le résultat de ces pourparlers fut que l'ancienne Diète de Francfort était rétablie comme par le passé.
Lors de l'entrevue d'Olmutz, on avait pu croire à un moment à une guerre imminente entre l'Autriche et la Prusse; car Schwarzenberg, qui avait pour principe • d'avilir d'abord la Prusse et puis de la démolir », avait envoyé à Berlin une note menaçante : Frédéric-Guillaume avait cédé. Tout un parti à la Chambre prussienne disait que l'honneur prussien était compromis; on parlait de 'l'humiliation 1 d'Olmlitz, de la « reculade • d'Olmiltz. Bismarck, qui devait un jour déchirer le pacte fédéral et mettre l'Autriche à la porte de l'Allemagne, prononça un long discours pour approuver ce qui s'était passé; le féodal qui était en lui ne voyait pour le moment qu'une chose, la défaite de la démocratie.
i L'honneur prusrien, dans ma convictiim, dit-il, ne consiste pas en ce que la Prusse joue partout en Allemagne le rôle de don Quichotte.., J'attache, pour moi, l'honneur prussien à ce que, avant toute chose, la Prusse se garde de tout contact ignominieux avec la démocratie,.- à ce que tout ce que la Prusse et TAutriche, après un libre examen fait en commun, auront jugé sage et politique, soit exécuté de concert par ces deux puissances protectrices de l'Allemagne, ayant parité de droits à cet égard... Une guerre contre l'Autriche ne pourrait être qu'une guerre de propagande et de principes révolutionnaires. ■
Ainsi parlait Bismarck eu 1850; il ne faudra pas de longs mois pour que son langage change. Ce qui "ne changera jamais en lui, c'est cette définition qu'il avait donnée dans le même discours ;
I L'unique base saine et salutaire pour un grand État, c'est l'égoïsme politique et non pas le goût romantique. » Il est certain que le « goOt romantique ■ ne devait jamais être dans le tempérament du chancelier de fer.