‹ BismarckChapitre 8 sur 55 · A LA DIETE DE FRANCFORT · texte numérisé non relu

A LA DIETE DE FRANCFORT

La Prusse avait pour représentant à la Diète de Francfort le général de Rochow. Deux conseillers de légation devaient lui être adjoints : Bismarck fut l'un des deux. Le roi, qui hésitait en toutes choses, ne put s'empêcher de lui dire : • Voos avez bien du courage de vous charger ainsi, au pied levé, d'une fonction qui ne vous est pas fami- , lière. — Le courage, répondit Bismarck, c'est Votre Majesté qui l'a, en me confiant ce poste. Au demeurant, Votre Majesté n'est tenue nullement à maintenir ma nomination, du moment qu'elle constatera qu'elle a nommé un homme incapable de remplir cette fonction. Quant à moi, je ne puis savoir si la tâche est au-dessus de mes capacités, avant de m'y être appliqué. » Le roi répliqua i * Nous allons faire un essai. >

Bismarck avait pris le parti de renoncer au rêve qu'il exprimait vers cette époque à sa femme : « J'ai une idée fixe qui me poursuit partout, c'est de m'asseoir dans un vallon simple et profond, en plein été, tout prés d'un ruisseau, ma tête sur tes genoux, et de regarder le ciel bleu à travers la fumée de mon cigare et les vertes cimes des arbres

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et d'être regardé par toi, et de ne faire absolument rien. Quand cela sera-l-îl? >

La nominatioD de Bismarck à la Diète était ëignée le 6 mai 1851 ; ce fut le début de cette carrière politique qui allait faire de lui le président du conseil des ministres de Prusse et le chancelier de l'empire d'Allemagne. Sa vie d'homme d'État devait durer trente-neuf ans.

La Diète fédérale de Francfort {Bundestag) reprenait justement à cette époque le cours de ses séances, qui avait été interrompu par les événements de 1848. Comme par le passé, elle comprenait trente-neuf Ëtats souverains; seuls, les délégués de ces États, sans aucune adjonction de députés élus par les populations, constituaient l'assemblée. Comme par le passé, elle était placée sous la présidence de l'Autriche et la vice-présidence de la Prusse. Comme par le passé, le mécanisme de ses délibérations se composait de rouages compliqués et grinçants, qui sonnaient la vieille ferraille. Les apparences restaient les mômes; il y avait toutefois quelque chose de changé dans l'air qu'on respirait à présent «ur les bords du Mein.

Frédéric-Guillaume IV avait eu, depuis trois ans, une attitude équivoque, qui était en harmonie avec son caractère, mais qui avait révélé, malgré tout, l'antagonisme latent entre la Prusse et l'Aulriche. 11 avait refusé la couronne impériale qui lui avait été offerte; puis il avait essayé de faire un groupement des États de l'Allemagne du Nord. L'Autriche n'avait pas dissimulé sa mauvaise humeur, el la Prusse, humiliée par la • reculad.e • d'Olmittz,

avait consenti à la restauration du vieux droit féd^-ral. Mais elle l'avait fait sous le coup de la menace, et la victoire de -sa rivale lui avait laissé une impression pénible. Loin de s'atténuer, ceS sentiments de jalousie ou de revanche étaient appelés à prendre une forme plus violente, du moment oii le représentant de la Prusse était, comme Bismarck, un Prussien foncièrement prussien.

Quand Bismarck arriva à Francfort, il avait trente-six ans; à cet âge, et avec le caractère peu endurant qu'on lui connaît, il n'était pas homme à dissimuler l'agacement que lui causait la prétendue supériorité de l'Autriche. Il avait commencé par se débarrasser de son chef ofliciel; le 15 juillet, deux mois à peine après son arrivée, il était nommé lui-même ambassadeur en litre. Alors, à tout propos, pour des affaires sérieuses ou pour des futilités, il engagea des escarmouches avec le représentant de l'Autriche; si bien qu'un jour celui-ci, poussé à bout (c'était alors le comte Rechberg), lui proposa de vider leur querelle le pistolet à la main. Bismarck, très maître de lui, lui fit comprendre que les affaires diplomatiques ne se traitaient pas par des procédés de duellistes.

I! y eut encore le fameux Incident du cigare, que Bismarck aimait à raconter. A la Diète, le représentant de l'Aulriche, président de l'assemblée, avait seul le privilège ou l'habitude de fumer. Un beau jour, Bismarck, qui était grand fumeur, tira un cigare de sa poche et demanda tranquillement du feu au président, qui était te comte Buol. Très étonné, Buul donna du feu; les assistants, stupé-

faits, présageaient uo gros incident diplomatique. La nouvelle fut télégraphiée à Berlin; ce fut bientôt un événement officiel : deux grandes puissances fumaient à la Diète, l'Autriche et la Prusse. Au bout de six mois, la Bavière se mit à allumer son cigare, puis la Saxe, le Wurtemberg et bientôt tous les autres États, à l'exception de la Hesse- Darmsladt, qui se jugeait trop petit garçon.

L'Autriche avait perdu son monopole en fait de tabagie, en attendant de perdre davantage.

Bismarck passa environ huit ans à la Diète du Francfort. Il avait acquis la connaissance parfaite de ce terrain oii confluait toute la politique intérieure et extérieure du corps germanique. C'était, disait-il, une tanière à renards; il en connaissait toutes les issues, jusques et y compris les conduits de décharge. L'épigramme de Henri Heine sur la Confédération germanique était toujours de circonstance : Bund, Du llund. Du iiîsi nîchl gesund, t Confédération, toi cliienne, tu n'es pas en bonne santé » ; ou, pour conserver les assonances : « Lien, toi chien, tu n'es pas sain >. Les rapports très compliqués des États allemands entre eux, la question du Zollverein ou de l'union douanière, les affaires d'Orient, qui aboutirent à la guerre dé Crimée et au congrès de Paris, quel champ d'observations et d'intrigues pour un homme qui entendait se t«nir au courant de tout el dont l'idée maltresse était la primauté de la Prusse et de sa dynastie !

A Francfort, ce diplomate officiel conçut le plus vif mépris pour la diplomatie; il faut s'entendre :

pour la diplomatie de bureau, qui se borne à noircir du papier, sans être accompagnée d'un geste énergique. Il écrivait à sa femme : • Francfort est horriblement ennuyeux... Figure-toi un méchant et perpétuel espionnage... Qu'on m'envoie le savetier X ou M. de.,., et, s'ils sont bien lavés et bien peignés, j'en ferai des diplomates. En l'espèce, je fais de rapides progrès dans l'art de parler beaucoup pour ne rien dire... Chacun de nous s'imagine, et il en croit autant des autres, qu'il est rempli d'idées et de projets,... et pourtant nous ne savons pas tous ensemble de l'épaisseur d'un cheveu ce que deviendra TAIIemagne, pas plus que nous ne pourrions' dire le temps qu'il fera l'été prochain. Personne, pas même ie plus malveillant des démocrates, ne se fait une idée de ce qu'il y a de nullité et de charlatanisme dans cette diplomatie. •

Une autre idée grandissait rapidement à Francfort dans l'âme de Bismarck, au point de l'envahir tout entière. 11 avait, on se le rappelle, défendu la convention d'Olmutz, il avait été partisan de l'alliance de la Prusse avec l'Autriche. Et voici que bien vite l'Autriche, qu'il voit ù l'œuvre dans la présidence de la Diète, lui inspire des sentiments d'aversion, ou mieux, de haine. De jour en jour son patriolisme prussien s'exalte, s'exacerbe; il n'y a pas de place en Allemagne pour deux puissances égal'es; l'une doit supplanter l'autre. A son chef, le ministre Manteulîel, il écrit : ■ L'intérêt de la Prusse est pour moi le seul poids normal qui doive entrer dans la balance de notre politique. »

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ANNÉES nE PRÉPARATION. !2!i

Sa conviclion était que le système dualiste sur lequel reposait la Conrédération de 1815 était une équivoque, qui ne pouvait ni durer ni se dénouer pacifîquement; il y avail là un nœud gordien, l'épée seule était capable de le trancher.

Peu de temps après avoir quitté Francfort, quand il était ambassadeurà Pélersbourg, Bismarck écrivait à M. de Schleinilz, minisire des AiTaires étrangères de Prusse, celte phrase prophétique, qui en dit long ; • Je vois dans notre situation fédérale un vice dont soutTre la Prusse et qu'il faudra loi ou tard extirper ferro et igné, si l'on n'y porte remède quand il en est temps encore. • Cela est écrit le 12 .mai 1859, c'est-à-dire, qu'on le remarque bien, sept ans avant Sadowa. 11 écrivait encore vers la même dale : « La Confédération a été jusqu'à ce jour pour la Prusse un poids et une corde autour de notre cou, une corde dont le bout est dans des mains ennemies qui n'attendent qu'une occasion pour serrer. • Or il n'était pas d'humeur à se laisser étrangler, ni lui ni son pays. En rédigeant bien plus lard ses Pensées et Souvenirs, il a l'appelé ce que cette situation lui avait f^t souffrir alors : ■ Eh bien! moi, en lanl que représentant de la politique prussienne, je ne pouvais me défendre d'un sentiment de honte et d'exaspération, quand je voyais que nous renoncions à ■ toute politique et à toute pensée personnelles dès que l'Aulriche produisait ses exigences, dont la forme n'était pas toujours des plus polies... Le roi partageait plus ou moins mon impression) mais il n'avait aucune envie de

réagir eo adoptaol une politique à larges vues, s Bismarck ne passa pas à Francfort d'une manière contioue les huit années de son ambassade. 11 venait très fréquemment à Berlin, où ïe roi aimait à le consulter sur les affaires courantes; il en résultait un vif déplaisir du président du conseil Manteuffel, qui Jalousait sa faveur et sentait en lui un successeur prochain. Le roi comptait sur Bismarck pour avoir raison * des brebis pieuses de la droite et des boucs infects de la gauche » ; cependant il ne suivait pas toujours ses avis. Bismarck avait aussi à Berlin de fréquents entretiens avec le frère du roi, le futur Guillaume I""; en particulier, il s'efforçait de le convaincre que la Prusse n'avait absolument aucune raison, dans la question d'Orient, pour faire la guerre à la Russie. Près de Francfort, il allait parfois rendre visite au vieux prince de Metternicb.< dans .son château de Johannisberg, sur les bords du Rhin; il avait capté sa confiance en lui faisant raconter sa longue carrière. • De temps en temps, disait-il, je frappais la cloche pour qu'elle continuât à résonner. • Et l'ancien chancelier racontait ses petites histoires. »

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