VOYAGES A VIENNE ET A PARIS
Deux fois, pendant son ambassade de Francfort, Bismarck fit des voyages à l'étranger. En 1852, il fut envoyé à Vienne; il. s'agissait d'étubUr avec ■ l'Autriche une entente douanière et commerciale. La lettre par laquelle son maître l'accréditait
ANNÉES DE PRÉPABATION. 31
auprès de l'empereur François-Joseph disait de lui qu'il était • honoré -par les uns, haï par les autres à cause de sa loyauté chevaleresque et de son opposition irréconciliable à la révolution sous toutes les formes; il est mon ami et loyal serviteur >. La mission spéciale dont il avait été chargé n'eut pas d'effet pour le moment; du moins ce voyage lui permit de Visiter une partie de ta Hongrie, — d'où il écrivit à sa femme des lettres fort pittoresques, — et surtout de voir de près l'empereur et les hommes d'État autrichiens. Il se rendit compte que l'Autriche n'avait pas la puissance que le succès d'Olmûtz avait pu faire supposer. Ce succès avait été l'œuvre personnelle d'un ministre très énergique, Schwarzenberg, qui était mort au mois d'avril 1852. Ceux qui l'avaient remplacé, Bach, BuoI, Bruck, — le ministère monosyllabique, — n'étaient pas de force à jouer la même partie. Bismarck rentrait à Berlin avec un ensemble d'observations sur les hommes et sur les choses de l'Autriche qui pouvait lui faire concevoir de l'espoir pour ses desseins personnels. De plus en plus convaincu, à mesure qu'il exerçait son ministère à Francfort, qu'une collision inévitable éclaterait un jour ou l'autre entre sa patrie et l'Autriche, il pouvait envisager l'avenir avec assez de confiance.
En 1855, une invitation du comte de Hatzfeld, l'ambassattEur de Prusse en France, appela Bismarck à Paris. C'était l'année de l'Exposition Universelle au palais de l'Industrie; le siège de Sébastopol touchait alors à sa fin. Dans ces circons-
tances, il vit alors à Paris la reine Victoria et le prince Albert, il fut présenté à Napoléon III; il assista à une fête à Versailles, docL l'organisation lui parut défectueuse, fl Les temps étaient bien loin, dit-il avec sa fatuité tudesque, où, pour la politesse et le bon ton, on pouvait faire ses classes en France et à la cour de Paris. • L'empereur, qu'il vit à plusieurs reprises, lui parla d'établir un accord intime entre la France et la Prusse. • Ces deux États voisins; placés à la tête de la civilisation par leur culture intellectuelle et leurs Institutions, se devaient un mutuel appui. » Telle était, paraît-il, l'opinion de Napoléon; Bismarck la rapporte sans commentaires; mais dès lorâ il avait jugé l'empereur : ■ sol et sentimental, il se meut au milieu des notions les plus fantastiques •.
Le futur chancelier vit encore Napoléon deux ans plus tard, en 18S7, lors d'un nouveau voyage à Paris, amené par le règlement de la question de Neuchâtel. L'empereur l'entretint de divers projets, en revenant toujours à son idée d'une alliance franco -prussien ne. Pour lui, il écoutait et il se faisait une opinion, de plus en plus motivée, sur ce souverain indécis et rêveur. • J'ai l'impression, disait-il alors au roi de Prusse, que l'empereur est un homme intelligent et aimable, bien qu'il ne soit pas aussi habile qu'on veut bien le dire : qu'il se passe un événement quelconque, on le met sur son compte, et, s'il pleut à contretemps dans l'Asie orientale, on en attribue la cause à quelque machination perfide de l'empereur. • Bismarck s'exprimait ainsi, peu après le Congrès de Paris, où le
gouvernemeot de Napoléon !II avait été l'arbitre de la paix européenae. Il estimait qu'on avait de l'empereur des Français une opinion surfaite, qui ne lui en imposait pas à lui-même. De Paris comme de Vienne, il rapportait des jugements personnels, qui lui permettaient d'avoir confiance dans l'avenir.
RELATIONS AVEC LE T'BINCE RIÏGENT
Au mois d'octobre 1857, le roi Frédéric-Guillaume, qui donnait des signes d'afTaiblissemenl physique et intellectuel, passa à son frère l'administration du royaume pour trois mois. Un an plus tard, en octobre 1858, sa mauvaise santé l'obligea à faire davantage : il conlîa à son frère la régence. 11 venait de signer sa propre abdication, elle devait précéder sa mort de près de deux ans et demi.
Ce cbangemenl dynastique eut des conséquences intéressantes pour la carrière de Bismarck. Ses premières relations avec le prince royal, le fulur Guillaume !", remontaient à 1855, quand il avait lui-même une vingtaine d'années. Après tes journées de mars, comme le prince revenait d'Angleterre, oii il avait fait un court séjour, Bismarck lui avait lu une poésie de circonstance qui circulait alors dans l'armée et qui exprimait la colère des soldats lors de l'évacuation de' Berlin qu'on leur avait imposée.
Noir, rouge el or leur drapeau reluit au soleil; L'aigle noire tombe de la hampe, souillée.
Ici prend lin, ù 7.oMem, ta glorieuse histoire;
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Ici tomba un roi, mais non dans la balaille. ,
Nous ne tournons plus nos regards
Vers l'étoile tombée.
Ce que tu Ils là, prince, tu t'en repentiras.
PoB un seul ne sera iltlèlc, comme le furent les Prussiens.
Le prince n'avait pu s'empôcher de pleurer à ce souvenir humilianl. Depuis lors, des entreliens assez fréquents avaient eu lieu entre les deux hommes; Bismarck senlait bien du côté de la princesse de Prusse, la future impératrice Augusta, des dispositions peu favorables; mais la coiifiance du prince à son égard n'en était point ébranlée. Il en eut bientôt la preuve, d'une manière inattendue. Au mois de janvier 1859, le régent lui fit savoir qu'il comptait lui donner l'ambassade de Pélersbourg. Bismarck ne put s'empêcher de présenter des objections ; il connaissait à présent le terrain de Francfort, depuis huit ans qu'il le pratiquait: l'enlever de Francfort, ne serait-ce pas perdre te bénéfice de la situation qu'il avait acquise? • Je ne comprends pas, lui répandit le régent, pourquoi vous prenez la chose au tragiqie. S.iint-Pétersbourg a toujours passé pour le posie le plus élevé de la diplomatie prussienne, et vous devriez accepter votre DominalioQ comme un témoignage de ma haute confiance. > Bismarck n'avait qu'à s'incliner; sa nomination fut signée le 29 janvier 1859.
Dansla pensée du régent, l'ambassade de Pétersbourg n'était qu'une désignation anticipée à de plus hautes fonctions; il songeait sans doute à donner à brève échéance la présidence du Conseil à un homme dont il appréciait les grandes qualités d'esprit et le dévouement exclusif h la cause prus-
sienne. Il était lui-même assez Jalpux de son autorité. Un jour qu'il causait librementavec Bismarck de ses collaborateurs, il lui avait dit : ■ Me prenezvoup, par hasard, pour un bonnet de nuil? Je serai moi-même mon minislre des Affaires étrangères et mon ministre de la Guerre; ce sont des choses aux-, quelles je m'enlends • Cependant il avait le senti- . ment que la politique générale du royaume devait être dirigée par un homme qui aurait donné h la dynastie et au pays des raisons sérieuses d'avoir confiance en lui. Pourquoi Bismarck ne serait-il pas cet homme? Quand il avait siégé dans les assemblées législatives, il s'était posé en adversaire énergique de la BévoIutioB sous toutes les formes. A Francfort, il avait acquis une maîtrise spéciale des questions diplomatiques; une grande ambassade achèverait de lui donner toute l'autorité nécessaire. Alors il pourrait rentrer à Berlin pour y recevoir la présidence du Conseil.
Bismarck partit donc, au mois de mars 1859, pour aller représenter le gouvernement de Frédéric-Guillaume IV ou plutôt du régent le prince Guillaume auprès du tsar Alexandre 11.
LA PREMIÈRE PASSE n'ARMES
Ambassadeur en Russie. — Relations avec Roon. — Un ■ programme de politique étrangère. — Avènement de Guillaume 1". — Ambassadeur à Paris. — Président du Conseil et ministre des Affaires étrangères. — Condits avec la Chambre des députés. — ■ La force prime le droit -. — Insurrection de la Pologne russe. — Guerre de Danemûrk. — Convention de Gastein, — Comte de Bismarck. — Voyage à Biarritz.