‹ Blaise de Monluc HistorienChapitre 113 sur 533 · INVASION DE LA PROVENCE PAR CHARLES-QUINT (AOUT · texte numérisé non relu

INVASION DE LA PROVENCE PAR CHARLES-QUINT (AOUT

la façon la plus minutieuse et la plus vivante la sortie de Monpezat et de ses héroïques compagnons. Les Français avaient été obligés, le 5, de remettre aux mains des Impériaux plus de trois cents chevaux dépassant la taille de cinq palmes et demie. Sur ce nombre, cinquante ou soixante au plus étaient en bon état; le reste n'était que haridelles efflanquées et hors d'usage. Les assiégés avaient muülé les chevaux d’Espagne en leur coupant la queue et la crinière. Antonio de Leyva, furieux, exécuta la capitulation avec une extrême rigueur : rendu impotent par sa goutte, il se fit porter le 7 juillet, à six heures du matin, à l’extrémité du faubourg de Fossano pour assister au défilé de la garnison, et il retint impitoyablement tous ceux des chevaux laissés aux Français dont la taille dépassait la mesure fixée ". Monluc, on l’a vu, a pu contrôler aussi dans du Bellay lénumération qu’il fait des capitaines qu'il se souvient avoir vus au siège de Marseille ?.

De Pinvasion de la Provence par les Impériaux, il avait gardé le souvenir d’un fait mémorable, la déroute et la prise de Montjehan et de Boisy à Brignoles par les Impériaux; il y a fait allusion en un autre endroit des Commentaires, dans la lettre qu'il dit avoir écrite à Strozzi pour le dissuader de faire sa retraite de nuit à Marciano*. Il mentionne simplement, et d’ailleurs exactement, la situation précaire de l’armée impériale affamée près d'Aix, pour en venir à cette destruction des moulins d’Auriol, qu'il exécuta au refus de deux capitaines et qui, à entendre,

1. Carlo da Fano au duc de Mantoue, « dal exercito imple sotto Fossano, ali vi di Julio 1536 ». (Publ. par F. Morann, Le Carteggio des ambass«deurs de Mantoue, dans le Bull. histor. et philol. du Com. des trav. histor., 1896, pp. 433-435.)

2. Branrôme, II, 221, dit que Barbezieux et Monpezat étaient tous deux lieutenants de roi dans Marseille; « mais M. de Boutières leur disoit leur leçon, comme plus grand capitaine qu'eux, et comme l’on le disoit pour lors ». Brantôme rapporte peut-être ici un propos de Monluc. — L'Histoire journalière d'Honoré de Valbelle confirme les Commentaires (B. N., fr. 5072, fos rg1 vo et 198 vo).

3. I, 457. — Le fait est conté en détail par du Bellay et, d’après lui, reproduit par tous les historiens. Pour les documents, voir une lettre de François Ier à M. de Humières, Valence, 8 août 1536 (B. N., Clairamb., 335, fo 241); une lettre de Charles-Quint à Hannart, Brignoles, g août (Papiers d'Etat de Granvelle, I, 477); Mounir, Documenti di storia italiana, M, oo, et le Journal de Valbelle (B. N., fr. 5072, fo 199 ro).

4. Voir la lettre de Montmorency citée par Decrue, Anne de Montmorency,

fut une des causes de la retraite de Charles-Quint. Il oublie de dire que Marseille était bien € remparé, fortifié et pourveu », comme lécrivait l'Empereur lui-même, que Montmorency avait admirablement organisé la défense à Arles, à Tarascon et au camp retranché d'Avignon, que les passages vers le Languedoc étaient fermés aux Impériaux, enfin que Charles-Quint était très préoccupé par les agissements de Guido Rangone et de Francesco de Gonzague, qui, ayant levé dix mille hommes à la Mirandole, tentaient, sans succès d’ailleurs, un coup de main sur Gênes, mais faisaient en Piémont une active propagande en faveur de la France‘. L’unique raison que donne Monluc, la destruction des moulins, est invoquée d’ailleurs par l'Empereur lui-même, qui, au moment où il résolut de lever son camp, décrivait ainsi les souffrances de son armée : €... La difficulté dudit chemin n’a esté moindre jusques en ce lieu, mesmement pour cause des victuailles, desquelles l’on ne s’est peu servir ne assister de la mer... Et venant icy à la vérité en y a eu pour aucuns jours très grande disette, tant pour la cause susdite que aussi lesdits François avoient rompu les moulins, et a faillu aller chercher les victuailles loing et avec grosses escortes ?. »

Le récit de l’expédition du moulin d’Auriol appartient en propre à Monluc. Il en avait gardé le souvenir comme d’une tentative qu'il fit pour se pousser, sortir de l’obscurité où l'avait rejeté le désastre de Naples et se faire connaître du roi. I se plaint amèrement que Barbezieux, loin de le présenter à François [°° lorsqu'il vint à Marseille, se soit attribué tout l’honneur de l’entreprise; il ajoute qu'il en fut informé par le roi de Navarre, qui le connaissait, en effet, on l’a vu, pour lavoir eu dans sa compagnie. Son récit est, comme à l'ordinaire, remarquable par la précision des détails topographiques. Après être sorti de Marseille par la porte Réale et avoir partagé ses hommes en trois troupes sur le «plan Sainct-Michel » («el palan de

1. Decrur, 1, 268-282. — Secre, Documenti di storia sabauda, 139-143. — Charles-Quint a très bien exposé lui-même les causes de sa retraite dans une lettre à Henri de Nassau, écrite de son camp, près d’Aix, le 4 septembre 1536 (Lawz, Il, 250).

2. L'Empereur à Henri de Nassau (Lawz, IT, 249). — Cf. A. Arena, Meygra entreprisa caloliqui tmperatoris, éd. Bonafous, p. 28 :

Atque fracassarunt furnos et cuncta molina, Restat et in payso tunc mola nulla virans.

, La L EXPEDITION DU MOULIN D'AURIOL. ITO

Sanct-Michel » de Valbelle) — aujourd’hui la grande place Saint- Michel, englobée dans la ville, — il suivit la route de Marseille à Aubagne, puis, par des sentiers de chèvres, à travers la montagne de Roussargue, marcha vers Auriol, où il parvint après une halte faite probablement au-delà du quartier de Joux. Le moulin qu'il fallait détruire, mû par les eaux d’un béal dérivé de l’'Huveaune, appartenait à l’abbaye de Saint-Victor de Marseille’, Il se trouvait alors, comme le dit Monluc, dans le bourg, en dehors de la ville, qui était ceinte de murailles. Il porte aujourd’hui le nom de moulin de la Paroisse, à cause de sa contiguité avec l’église paroissiale, derrière laquelle s’abritèrent Tavannes et Castelpers. La « grand rue par le milieu » du bourg, où « les arquebuzades tonboint fort espaisses comme de pluye », est la rue de la Paroisse, au centre de lPAuriol moderne. Quant au château, dont il ne reste que des ruines, il est tout voisin du bourg,

sur une éminence, dans la ligne occupée autrefois par l'enceinte ?. Le retour d’Auriol à Aubagne se fit par la montagne de Roussargue, « car tous ces cartiers là sont collines ». À Aubagne, la troupe de Monluc laissa la route qu’elle avait suivie à laller et, «avecques le grand chault, de montaigne en montaigne, sans trouver goutte d’eaue », suivit les croupes arides du massif de Carpiagne et de Marseille-Veyre, pour aboutir, après plusieurs péripéties, derrière Notre-Dame-de-la-Garde. La mémoire de Monluc l’a mal servi pour le calcul des distances : il dit que de Marseille à Aubagne il y a moins que d’Aubagne à Auriol 3. L'Histoire journalière d’'Honoré de Valbelle confirme et com-

1. Cette abbaye était au cardinal Trivulzio. Le roi demandait en son nom, le 29 juillet, au grand-maitre, qu’elle fût épargnée par les gens de guerre (François Ier au grand-maître, Lyon, 29 juillet 1536, B. N., Clairamb., 335, fo 223).

2. Voici la description de Monluc : « Il me dit que Auriole estoit une petite ville fermée de haultes murailles là où il y avoit ung chasteau bien meuré, et ung bource où il y avoit force maisons, une grand rue par le milieu; et au boult du bourg estoyt le molin à main gauche, qui vennoit de la ville, et la dernière maison dudict bource; et que à la porte de ladicte ville avoict une tour qui venoit (s/e; corr. : voyoit) tout au long de la grand rue du molin, et que homme ne s’auseroict venir devant le molin ny au long de la rue; et de là le molin y avoit une petite eglise à plus de trente où quarante pas... » (Texte du rer ms., fo 16 ro.)

3. Il ya, en réalité, 17 kilomètres d'Aubagne à Marseille et 12 d’Aubagne à

Auriol,

plète ce que dit Monluc de son séjour à Marseille. Elle mentionne l’arrivée de la légion de Languedoc, commandée par le sénéchal de Toulouse. Elle fut logée dans le quartier de la Blancarie, et pendant tout le siège les habitants n’eurent qu'à s’en louer !. Le chroniqueur marseillais ne tarit pas d’éloges sur la vallance et la prudence du « cap des Gascons », sur l’exacte discipline qui régnait dans sa troupe. On avait plus de confiance en lui qu’en Barbezieux ; on fit même à ce dernier l’affront de lui enlever les clés de la ville pour les confier au sénéchal de Toulouse”. Ce que Monluc a oublié de dire, c’est qu'après la retraite de lEmpereur, les légionnaires de Languedoc sortirent de Marseille pour poursuivre les Impériaux ; le dimanche 24 septembre, rentrant dans la ville, ils se heurtèrent à une bande d’Italiens à la porte Réale. Sous un prétexte quelconque, les deux troupes en vinrent aux mains; il y eut des morts, et plus de Gascons que d’Italiens*. Les capitaines apaisèrent leurs hommes, mais les désordres continuèrent plusieurs jours. Cela n’empêcha pas Barbezieux de quitter Marseille le mardi 26. Le sénéchal de Toulouse le suppléa et rétablit le calme. À son tour, il partit le 20 octobre avec sa bande. A en croire Valbelle, les Gascons furent pleurés des Marseillais, qui, en revanche, virent s'éloigner sans regret les Italiens de Christophe Guasco *.

Le récit des Commentaires a été utilisé par Jean de Saulx- Tavannes, qui rédigea les Mémoires de son père Gaspard, le fameux gouverneur de Bourgogne. Dans son récit du siège de Marseille, fabriqué à l’aide de du Bellay et de Monluc, il se borne à dire : « L'Empereur arrivé à Aix, incommodé de vivres, les

1. & Plus, petit tenps après lo senechal de Tholoso ambe bono bando et feu logat a la maison de Julian Sepedo et lui feu donat per son allogiament lo cartier de la Blancarie... » (B. N., fr. 5072, fo 198 vo.) — VarsezLe mentionne aussi l’arrivée en juin de € moss. de Calvission, de Lengadoc [Monluc parle des compagnies de « Cobisson de Languedoc » | ambe sa bando, que eron mille, tos arquibutiers, piquies et alabardies, et tos foren loias per fories et pagavan s0 que prenian » (fo 1g1 vo).

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