LE RÉCIT DE MONLUC
direction allaient les Impériaux. Il note ensuite l’ordre donné à toute l’armée française de sortir de Carmagnola et insiste sur le conseil où lon fit revenir le comte d’Anguien sur la résolution prise de combattre de suite. Il souligne fortement la faute commise et en appelle au témoignage de del Vasto, dans des termes qui permettent de croire qu’il se souvient ici du récit de Paul Jove'. Il fut de la troupe d’arquebusiers que le comte emmena avec la cavalerie. Aussi put-il voir la situation désa antageuse de lennemi et, en particulier, ces deux canons embourbés « dens ung padoil », que les Espagnols ne pouvaient tirer «€ avant ny arrière ». Il ne dit mot de l’escarmouche, mais n’oublie pas le honteux retour à Carmagnola, où il place le conseil dans lequel on décida de livrer le lendemain bataille. Cette dernière scène, assez dramatique, peut sembler à bon droit suspecte. La résolution dut être prise, comme le dit la relation anonyme, sur les lieux mêmes. Monluc me paraît avoir imaginé aussi la mutinerie qui se serait produite le soir. Dans toute cette journée, exagérant sans doute un peu son rôle, il s’est peint bouillant d’impatience, désespéré de ce qu’on ait laissé échapper occasion favorable, gourmandant même son général en chef. Il a voulu, quand il Pa racontée plus de vingt-cinq ans après, que tous ses camarades aient partagé son enthousiasme et son désir « d’en manger ». N’est-1l pas plus probable que les soldats du comte d’Anguien marquèrent surtout leur mécontentement de n'être pas intégralement payés de leur solde arriérée, comme le laisse entendre Martin du Bellay * ?
1. Pauz Jove : « Quam [vallem] si transissent | Galli], Caesarianis profecto magna et certa clades erat exspectanda, uti postea Vastius, animadverso disjuncti imparatique exercitus sui periculo, confessus est. » MoxLuc : « Et comme nous eusmes demeuré plus de trois heures viz-à-viz des ennemis... qui ne pensoinc{ rien moins que de combattre, dict le marcquis luy mesmes despuis, estant prisonnier, à monsieur de Termes, que jamais il n’avoict eu tant de peur d’estre perdu que ce jour là... » Dans une addition, Monluc a Ans que Termes lui rapporta le propos de del Vasto. Il est permis de croire plutôt que Monluc s’était fait lire le récit de Paul Jove dans la traduction de Sauvage, parue en 1561, et que sa mémoire excellente avait retenu ce détail qui l'avait naturellement frappé. Mes
>. On a vu plus haut que Monluc, s’aidant de du Bellay, a ajouté après coup deux allusions à cette importante question. Il semble dire que Langey'arriva au camp le dimanche soir. D’après les Mémotres, il était le vendredi 11 à Cercenasco et arriva le lendemain à Carmagnola.
Ce détail contestable mis à part, le récit de la journée du 13 apparaît dans Monluc, en somme, sinon complet, du moins exact. Celui de Martin du Bellay est, sur certains points, plus détaillé : il n'’omet pas lescarmouche, parle même de coups de canon tirés sur l'infanterie impériale; il place sur les lieux le second conseil de guerre tenu par le comte d’Anguien. Mais il ne dit mot du premier conseil, ni de la faute qui y fut commise. Martin du Bellay fut, à n’en pas douter, de ceux qui opinèrent qu'il ne fallait pas faire marcher tout le camp, qui, comme le dit Monluc, « persecutoient tousjours monsieur d’Anguyen de ne hazarder poinet, et luy metiont devant les pertes que ce seroit au Roy s’il perdoit la bataille, car ce seroit la perte du royaulme de France ». Il y eut, dans cette journée, deux partis parmi les capitaines français : les timides et les audacieux. Les premiers l’emportèrent dans le conseil, mais l'événement leur donna tort. Monluc, qui savait être circonspect quand il le fallait, fut des seconds : faut-il en faire honneur à sa perspicacité militaire? Il a contre lui d’avoir eu, en fait, raison. Mais sachons-lui gré d’avoir, après qu’il eut lu le récit de du Bellay, dont les efforts pour masquer la faute commise durent sans doute le faire sourire, rendu, dans une addition, un bel hommage à la valeur personnelle des sages que la crainte seule de tout perdre « retenoict en bride ». Du Bellay nous aide, d’ailleurs, à comprendre Monluc : il nous apprend que les arquebusiers emmenés par le comte d’Anguien furent par lui jetés dans un petit bois, où ils restèrent inactifs. On se rend compte, si lon retient ce détail, que Monluc ait gardé un mauvais souvenir de ces heures qu’il passa à enrager derrière des arbres, à deux pas de l'ennemi’.
Il est difficile d'admettre, comme le dit du Bellay, que dans la nuit du dimanche au lundi le comte d’Anguien se demanda s’il ne remonterait pas vers Villastellone pour repasser le PS et abandonner à lennemi la rive droite. L'idée lui fut peut-être suggérée par les plus timorés de son conseil, qui redoutaient la supériorité numérique des Impériaux *. Mais il semble bien que,