MONLUC PEINTRE DE L'AME SIENNOISE
rosité et de rancune »'. Le reproche ne me paraît pas justifié. Sans doute, le portrait ne se trouve pas dans les Commentaires, mais les éléments y sont; il n’y à qu’à les réunir. Monluc n’a-t-il donc pas nettement marqué, et à plusieurs reprises, que les Siennois étaient un peuple ingouvernable, que cette ville était « une terrible beste », suivant le mot du cardinal de Bellay ? « Or là, écrit-il, il ne me faloit pas fere le mauvais, car ilz estoinct plus fortz que moy; et failloict tousjours gaigner ces gens-là avecques grandes remonstrances et persuasions douces et honnestes, sans y parler de se corrosser ». Il aurait volontiers souscrit au mot fameux de Dante : « Fut-il jamais une engeance plus frivole que Sienne? Non vraiment, pas même la France?! » Et cette humeur légère et rieuse, qui, le lendemain de la batterie, poussait la jeunesse siennoiïse à organiser sur la Piazza de grandes rondes ou de superbes parties de ballon, interrompues par le cri : « A la garde!5 » — ce goût du faste et du panache qui faisait pâmer les bons bourgeois ébahis devant les somptueux accoutrements des reîtres, les plumes et les rubans des jeunes gentilshommes partant pour reprendre aux Impériaux le fort de Camollia , n'est-ce pas là précisément ce qui inspira à Monluc sa fameuse toilette et cette énorme bouffonnerie qui faisait rire aux larmes l’épais Reckenrot et ses lourds Allemands, qui dut exciter aussi la franche gaîté de ce peuple de grands enfants? Enfin, pour déjouer les menées du méchant borgne, Monluc n’invente-t-il pas de « rompre ce coup par le moyen de la dévotion », en d’autres termes d'exploiter cette piété ingénue, cette foi naïve en la Vierge, en la patronne de la ville, qui a si délicieusement inspiré les Sano di Pietro et les Simone Memmi? Pour faire prendre patience aux Siennois, il recourt à un procédé dont le succès
1. T. pe WyzewA, L’Ame siennoise. (Rev. des Deux-Mondes, 15 mars 1903, à propos du livre de LaxGron Douaras, À History of Siena, Londres, 1903, in-80.) De .… Or fu giammai Gente si vana come la sanese ?
Certo non la francesca si d’assai.
(Inf., XXIX, 121-193.)
3. Sozzini, p. 354. — Le chroniqueur ajoute qu’à la vue de ce spectacle M. de Monluc pleura de tendresse.
4. Sozzixi, p. 264. — Moxravo, p. 32 : « Quella nobiltà con ardore infinito, benissimo armata, con gran quantita di piumaggi e favori di dame, andorno a investire nelle trinciere inimiche, »
était assuré d'avance; il fait faire une procession générale par toute la ville : « Je me trouvay à la procession, dit-il sans rire, et tous les cappitaines, ensemble tous les seigneurs et dames de la ville; les parens des prisonniers, suyvans, ploroinct; bref toute la ville fut ce jour-là en dévotion et oraisons, faisant chacun prières à Dieu qu’il nous fist la grace de descouvrir la vérité de ceste trahison. » Cette procession défilant à travers les rues étroites et escarpées de Sienne, jeunes filles tout de blanc vêtues et pieds nus, pénitents à cagoules, confréries de flagellants, moines de tout froc, et, s’avançant par derrière, dans un recueillement hypocrite et mal gardé, les capitaines gascons et italiens mordant leur moustache et marmonnant des jurons, peut-on imaginer une scène plus vivante, plus expressive et plus vraie?
Les Commentaires sont muets sur les négociations qui remplirent les mois de février et de mars, sur les allées et venues d’Ambrogio Nuti entre Rome et Sienne, Sienne et Florence, sur les diverses missions de Girolamo Malevolü et d’Alessandro Guglielmi auprès du duc. Monluc fut pourtant mêlé de près à ces événements ; toutes les dépêches échangées lui étaient communiquées par les Huit, comme en font foi les procès-verbaux de leurs délibérations”. On ne trouve dans son livre que des détails sur la famine, amplement confirmés par Sozzini. Le chroniqueur siennois parle en particulier des mauves bouillies dont on se nourrissait , ( herbe qui lasche l’estomac et garde de fere digestion », et 1l ajoute : expertus loquor. L'état lamentable et désespéré de Sienne est exprimé avec une éloquence poignante dans une lettre adressée le 6 mars par les Huit à Strozzi : « Per mantener la vita de soldati, si levano de la bocca propria et de lor figli 1l pane”. » Le 20, Monluc adressait au cardinal d’Armagnac une lettre très belle, pour lui rendre compte de la séance du Consiglio del Popolo du 18, où l'on avait discuté les propositions
1, Voir Sozzint, pp. 378-404, et la correspondance de Strozzi qui montre ses efforts pour empêcher l'accord. (B. N., f. ital. 1134, Fos 191-200.) Cf. John Masone au Conseil, Bruxelles, 15 et 20 mars. (State papers, Mary, nos 337, 340.)
2. Les Huit à Strozzi, Sienne, 6 mars. (Arch. d'Etat de Sienne, Coptalettere degli Otto, XV, 3, 0 105 ro.) — Le 19, Scipione Zondadari écrivait de Montalcino que Sienne était résolu à rester libre, € overo di mangiarsi i figli per fame, prima che venire a patti o accordi che manchino quella amata libertà. » (G. Parnr, Votisie sulle relasiont fra Lucca e Siena, dans le Bullett. sen. di stor. palr., VII, 120.)